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"Briser en nous la mer gelée” ( Gallimard) d’Erik Orsenna, de l’Académie française : les délicates hypothèses de l’âme humaine

L’académicien Erik Orsenna ( pseudonyme emprunté à Julien Gracq et à son « Rivage des Syrtes »), publie le 2 janvier « Briser en nous la mer gelée » (Gallimard).

Annick  Geille

Annick Geille

Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec Robert Doisneau, du magazine Femme.

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Prix Goncourt 1988 avec «  L’Exposition coloniale »/Seuil/), académicien au fauteuil du Commandant Cousteau,Erik Orsenna  a publié une quarantaine d’ouvrages ; scientifique expert des équilibres environnementaux,  cet écrivain possède à la fois l’esprit de géométrie et celui de finesse, qu’aiguisent une vaste culture et une curiosité de journaliste. Or, ce 2 janvier, Erik Orsenna publie son meilleur livre. « Briser en nous la mer gelée » (cf. Franz Kafka). Le sous-titre de cette fiction pourrait être : « Qu’est ce que l’amour ? Erik Orsenna ne se  prive pas, en effet, d’insérer, entre les  chapitres du roman, des réflexions théoriques sur l’attachement amoureux. Depuis « Vie secrète » de Pascal Quignard, nous savons que tout est bon dans un bon roman, pourvu qu’il soit bon justement : récit, Histoire, journal de bord, notes de musique, sans oublier ces illustrations dont nous gratifie l’auteur. On peut dire que « Briser en nous la mer gelée » a non seulement compris son époque, mais qu’il la précède presque en offrant à ses lecteurs un livre aussi gai que profond.Profond, car le mystère est grand concernant nos sentiments. Qu’est-ce, en effet, que cette révolution  survenant en nous lorsque nous tombons amoureux ?Voici, Par exemple une réaction de l’écrivain Sylvia Plath ( qu’Orsenna cite avec dévotion) dans son unique roman : « La cloche de détresse » : 

"J'ai respiré un grand coup et j'ai écouté mon vieux coeur fanfaron. Je vis, je vis, je vis, vis".

« Je vis, je vis, je vis ! » pourrait dire Orsenna–très en forme- s’il voulait définir son narrateur. Gabriel est vivant en effet, et l’auteur sait faire passer ce souffle de vie en chacune de ses pages . Quittant le  monologue intérieur de ce narrateur, Erik Orsenna observe (avec pudeur, ce qui est plaisant) les réactions des protagonistes, tels qu’ils se débattent sous nos yeux, comme des poissons pris dans les filets, agités –je dirais propulsés- qu’ils sont  par le plus complexe, le plus banal, quoique le plus mystérieux des ressorts  : le sentiment amoureux.Mais qu’est-ce au juste que l’amour à l’épreuve du mariage et /ou de la durée, et que devient- il dans cet espace imparti qu’est le champ littéraire ? Pour nous permettre de saisir toutes les  subtilités de "Briser en nous la mer gelée", souvent léger-  voire drolatique, le roman avance masqué- tels les Chérubins et Colombines de Marivaux- avec deux niveaux de lecture, ce qui n’est pas le moindre de ses charmes). Pour en savourer les nuances ( premier niveau de la fusée : les enjeux à l’œuvre entre Gabriel et la femme qu’il aime, second étage : la question de l’amour dans la littérature,  la musique, l’Histoire et le monde d’aujourd’hui). Théories et mise en pratique souvent amusantes, car l’auteur jamais ne se prend au sérieux tout en remettant une copie admirable de naturel, à force de travail). Nul besoin de relire Augustin Caron de Beaumarchais. En effet, l’académicien du fauteuil 17 vient de lui consacrer un essai : « Beaumarchais, le chevalier de la liberté (2019/Stock). « En même temps » (expression fatiguée,mais qui s’impose ici) qu’Erik Orsenna nous offre « Briser en nous la mer gelée », le roman du désamour- où Cupidon  finira par triompher des glaces du détroit de Béring –- l’auteur publie une sorte d’ hommage  à l’inventeur du marivaudage.

Extrêmement facétieux et doté d’un esprit qui fait de tous ses dialogues les meilleurs ( cf. rapidité + efficacité) de la production littéraire contemporaine ( sans oublier Patrick Besson) Erik Orsenna a songé- aux rebondissements qui fondent le rythme chez Beaumarchais.

Acte 1 .Coup de foudre, demande en mariage, emménagement, tout va bien pour les amoureux, semble-t-il : « Gabriel »(prénom récurrent  des narrateurs d’Orsenna) est ingénieur, une pointure en ce qui concerne l’eau ( fleuves, sources, écluses, barrages etc..) La cinquantaine, il vit seul à Paris.« Suzanne » (  prénom emprunté à Beaumarchais), qui a de grands enfants, est vétérinaire, spécialiste des chauves-souris.

Acte 2 Mariage, trois ans passent Paris, et de moins en moins de choses se passent bien ( le roman prend souvent à témoin la Juge aux affaires matrimoniales du Palais de Justice,  qui prononcera le divorce des ex amoureux. « Ce n’est rien d'entreprendre une chose dangereuse, mais tout d'échapper au péril en la menant à bien »,recommande Beaumarchais. Les périls nés de la  différence des milieux, religions, opinions, professions,expériences et caractères, etc., ne sont pas seuls en cause. L’auteur attribue au narrateur une faiblesse invisible : « Dès que la possibilité d’un amour se profilait à l’horizon (…) « je me faisais toujours aussi peu confiance ». Gabriel est un être complexe. Sa météo amoureuse exige un minimum de précipitations :  pas de calme plat, mais une guerre feutrée, où niche et renaît le désir.  C’est l’une des qualités du roman que cette  exposition de la psyché d’un homme amoureux. Erik Orsenna en profite pour évoquer sa science du féminin, respect inclus.D’où,par exemple: «  La véritable obsession des femmes c’est le temps. (…)qui les rend moins belles. Pardon pour cette généralité, d’ordinaire je les hais, mais toutes les femmes que j’ai à ce jour rencontrées n’ont qu’un rêve : arrêter les horloges ». )  « Il faut souffrir ce qu'on ne peut empêcher », dit encore Beaumarchais. Le narrateur  d’Erik Orsenna souffre donc et consulte. La scène du psy est typique du ton adopté par Erik Orsenna :

 « Tout le monde sait que tu continues d’aimer Suzanne et que son absence te torture »,  déclare, en fin de séance «  le psy-réparateur » à Gabriel. Le patient affiche un sourire (cf.  preuve de son courage viril ,croit-il NDLR )

-Au lieu de sourire, si j’étais toi, j’essaierais la tristesse.

-Et que m’apporterait la tristesse ?

-Des vacances. Rien n’est plus reposant que de vivre sa vie. Sa vie et pas une autre. A vendredi.

Du coup, le patient adresse au psy- cette lettre: «   Tu as raison, la tristesse est une demeure, ma demeure. Je me réjouis de l’explorer. Je reprendrai contact avec toi une fois parvenu au bout du voyage. Avec gratitude. G 

Souvent,  le roman donne   à percevoir, par le tempérament et les pensées du narrateur,  une vérité inconsciente de l’auteur. Avec cette fiction faussement gaie, tendance mélancolique, Erik Orsenna fait sa déclaration d’amour à la littérature ( celle-ci étant sa vie). Il rend aussi hommage à  sa passion pour la « Géographie » (l’espace tient un rôle vital de « Briser en nous la mer gelée) », puisque le couple navigue d’un appartement parisien étouffant à la froidure métaphorique du détroit de Béring,  où le narrateur -divorcé contre son gré- voyagera  d’abord seul. Ces étendues glacées du Grand Nord seront- paradoxalement- terres de feu, patries brûlantes et volcans réanimés de l’amour perdu et retrouvé. Suzanne ré-apparaît dans ce désert de glaces. L’enfer fond, il fait bon et tout redevient normal en cette miraculeuse réunion .Le narrateur a eu chaud !

L’historien des lettres Gustave Lanson (1857-1934 )notait dans son « Histoire de la littérature française «   Ce sont de délicates hypothèses de l’âme humaine que l’œuvre [de Marivaux] explique avec une étonnante sûreté. » Et que son biographe, le romancier Erik Orsenna, met en scène avec la même sûreté dans « Briser en nous la mer gelée ». Le temps est à l’œuvre ici comme principe premier et cause des désordre (s) dans le couple. Qu’est ce que le temps dans « Briser en nous la mer gelée » ? Tout, absolument tout, comme dans la réalité. Un « temps long », qui concerne tous les mariés de France et leur devenir éventuel ( 45 % des mariages finissent par un divorce). Le calvaire de l’amoureux ( Barthien) abandonné fait penser au  parcours narratif  qu’organisent, autour de l’amour, et de ses mystères, ou de son impossibilité, des experts tels que Stendhal ou Albert Cohen. « De l’amour », avec la formule de la cristallisation, et « Belle du Seigneur », ou l’amour à l’épreuve de la durée, s’imposent après lecture de ce beau roman d’Erik Orsenna

En apparence «  grand public », « Briser en nous la mer gelée » réchauffera  tous les cœurs, même ceux que glace la sentimentalité. En effet, l’humour, la fantaisie  et le second degré agitent en permanence pages et phrases d’Orsenna, comme le font les alizés à la surface de ces mers que chérit l’auteur ;  courants d’air salés qui donnent à ce récit - parfois loufoque- du naufrage d’un couple, puis de sa rédemption, la profondeur d’un conte philosophique. 

Devenu un personnage de ce roman, l’écrivain et éditeur Jean-Marc Roberts (+) dit au narrateur Gabriel, lors d’un déjeuner au Récamier, à Paris, dans le 75006 : « Le bonheur n’est pas le bon terreau pour un grand livre ». Vu  le happy end de « Briser en nous la mer gelée », ce fut la seule erreur de Jean-Marc concernant la littérature, et ceux qui la font. Encore une réussite  de « Briser en nous la mer gelée » que ce Prince des Lettres tant aimé, qui redevient vivant.

Dans la  réalité, Jean-Marc concluait toujours ses SMS, depuis son lit d’ hôpital par : «  Nous serons toujours beaux et vaillants ». Il l’est resté dans nos imaginaires.

« Briser en nous la mer gelée » par Erik Orsenna de l’Académie française/ Gallimard, 454 pages/ 22 euros

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