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De l'Ukraine à l'Irak, les grands paradoxes de la diplomatie allemande

Entre la crise ukrainienne et la situation irakienne, l'Allemagne donne l'impression d'être tiraillée entre son traditionnel principe de non-intervention hérité de la fin de Seconde Guerre mondiale et les risques de déstabilisation de régions entières.

Action ou vérité ?

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De l'Ukraine à l'Irak, les grands paradoxes de la diplomatie allemande

La diplomatie allemande face à la crise ukrainienne et irakienne Crédit REUTERS/Tobias Schwarz

Atlantico : L'année 2014 a été l'occasion de voir les agissements de la diplomatie allemande en matière de gestion de crise internationale. Pour le cas de l'Irak, il a été surprenant de constater que Frank Walter Steinmeier n'a pas prolongé la politique étrangère entamée en 2005, qui consistait à apporter un soutien aux pays en proie au terrorisme, comme il l'avait fait en Somalie et en Afghanistan. Comment expliquer ce paradoxe de la politique étrangère allemande sur le dossier irakien ?

Michael Lambert : La situation en Irak est assez différente des autres pays en proie au "terrorisme".

La lutte contre les groupes terroristes est à concevoir dans le cadre d’actions coordonnées avec d’autres pays : l’Allemagne ne pourrait pas agir seule dans tous ces pays qu’on pourrait juger comme lointains de sa zone d’influence. En ce sens, l’attitude allemande dépend essentiellement de la capacité d’action en parallèle des autres Etats comme la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Le désengagement est à concevoir comme une adaptation par rapport à la politique de ses partenaires.

Pour le cas de l’Irak, la situation est plus complexe en raison de la présence des Kurdes. Ces derniers sont nombreux en Turquie (avec plus de 40% des Kurdes qui s’y trouvent), et ce pays, qui ne reconnait pas l’existence des mouvements indépendantistes kurdes chez elle, entretient de très bonnes relations avec l’Allemagne. Armer les Kurdes d’Irak revient alors à potentiellement déstabiliser la Turquie car les indépendantistes pourraient par la suite bénéficier du soutien des kurdes d’Irak. Cependant, ne rien faire en Irak reviendrait à laisser les pays qui ont une frontière avec la Turquie sombrer dans une forme de guerre civile. L’Allemagne s’est donc décidée à intervenir en Irak auprès des Kurdes pour envoyer deux messages : le fait qu’elle porte attention à la minorité des Kurdes de Turquie qui vivent en Allemagne, et qu’elle est prête à s’impliquer au Moyen-Orient sans ses alliés. Ce dernier aspect est le plus novateur car il témoigne d’une prise de conscience de l’importance de l’Allemagne à l’échelle internationale dans un théâtre qui est d’ordinaire celui de la France et des Etats-Unis.

Il n’y a donc pas d’objection à se pencher sur la question irakienne d’un point de vue européen, notamment avec la question des Kurdes en Turquie et la sécurité aux frontières de l’Europe géographique, et à simplement suivre le mouvement des alliés en Afghanistan et en Somalie pour le terrorisme.

Jean-Thomas Lesueur : La ligne du gouvernement Merkel dans le dossier irakien a été jusqu’ici parfaitement orthodoxe avec la politique étrangère allemande depuis 1945 : pas d’intervention directe, prudence dans les enceintes internationales (UE, OTAN ou ONU), refus explicite de livrer des armes létales mais envoi d’aide humanitaire et de matériels divers. Ursula von der Leyen, ministre de la défense, a parlé le 14 août dernier de livraison de véhicules de transport, de détecteurs de mines, de gilets pare-balles, etc.

Au retour de Bagdad, Steinmeier s'est prononcé dimanche 17 août contre la création d'un Etat kurde indépendant. Assiste-t-on à une émancipation de la diplomatie allemande de sa traditionnelle tendance à ne pas intervenir dans la politique interne des pays ?

Jean-Thomas Lesueur : C’est plutôt l’inverse ! En refusant de se laisser emporter sur le terrain glissant de la question de la création d’un Etat kurde indépendant, Franck Walter Steinmeier respecte l’usage international, pas spécifiquement allemand, qui consiste à ne pas intervenir dans la politique intérieure de pays étrangers.

Je vous rappelle que la question kurde constitue un véritable chiffon rouge pour la Turquie. Toute la communauté internationale marche donc sur des œufs en aidant comme elle peut les Kurdes qui vont au charbon contre l’Etat islamique (EI) en cours de constitution en Irak, tout en s’efforçant de ne pas trop irriter Ankara. L’Allemagne est dans la même position délicate que ses partenaires. A quoi s’ajoute la forte immigration turque sur son sol qui l’incline à la prudence…

Michael Lambert : La question de la création d’un Etat kurde est très problématique pour la diplomatie allemande. Les Kurdes sont un peuple présent dans plusieurs pays, notamment le sud de la Turquie, où ils ne sont pas considérés comme une réalité sur le plan ethnique et culturel. Soutenir les Kurdes amène alors à cette double conséquence d’avoir à la fois un allié fiable en Irak, pour lutter contre les extrémistes, et de créer un nouvel Etat pouvant déstabiliser tout le Moyen-Orient dans les années à venir.

Si l’Allemagne arme ou finance les kurdes, il est fort probable que ces derniers demandent à pouvoir disposer de leur propre pays par la suite. En conséquence, il est possible, après la lutte en Irak, de voir les Kurdes se livrer à des combats en Turquie. Armer les kurdes revient alors à armer une population qui pourrait s’avérer perturbatrice de la stabilité au Moyen-Orient et à la fois nuire aux relations entre la Turquie et l’Allemagne tout en déstabilisant l’Union européenne en cas de guerre civile en Turquie. L’Allemagne avait tendance à se tenir à l’écart des problématiques internationales et à se cantonner aux actions européenne. Au plus, elle suivait l’avis des Français et des Britanniques. Aujourd’hui, on assiste à la renaissance d’une diplomatie allemande indépendance à l’échelle internationale et sans le support direct d’autres puissances comme les Etats-Unis et la France. Ce revirement témoigne à la fois d’une prise de conscience des diplomates allemands qu’il est nécessaire de s’affirmer à une plus grande échelle, et le souhait d’émancipation des partenaires européens assez inactif dans les autres crises, c’est le cas de la France. L’Allemagne se retrouve alors dans une position délicate où elle doit représenter les intérêts européens dans le monde, mais sans avoir le support ou du moins pouvoir suivre l’initiative des autres puissances militaires.

Pour ce qui concerne la création d’un Etat kurde indépendant, la problématique n’est clairement pas sa  création mais ses limites géographiques. Reconnaître un Etat kurde revient à stabiliser le Moyen-Orient et plus particulièrement l’Irak. Mais après cette stabilité acquise, il est possible que le nouvel Etat kurde exerce des pressions sur la Turquie car plus de 40% des Kurdes y résident. Stabiliser l’Irak pour ensuite engendrer une guerre civile en Turquie ne serait pas très pertinent. Qui plus est, parler d’un Etat kurde revient à directement nuire aux très bonnes  relations entre la Turquie et l’Allemagne. La Turquie se refuse catégoriquement à la réalité de l’indépendance kurde et l’Allemagne ne peut pas se prononcer pour sans affaiblir ses relations avec le Turquie. Un affaiblissement des relations diplomatiques entre l’Allemagne et la Turquie aurait également  pour conséquence de nuire à projet d’intégration de la Turquie en Union européenne. 

Dans le quotidien Sächsische Zeitung, Angela Merkel s'était déclarée contre la rupture du fil des négociations avec l'Ukraine, tout en dénonçant les multiples violations du droit international commises par Vladimir Poutine. En quoi, au vu d'une situation qui ne semble pas s'améliorer, cela pourrait-il révéler les limites de la diplomatie allemande, principalement portée par l'idée de "Soft power" ?

Jean-Thomas Lesueur : Sur ce dossier, l’Allemagne est évidemment gênée aux entournures. Elle est sur la ligne européenne qui ne reconnaît pas l’annexion pure et simple de la Crimée par Moscou. Mais en même temps, elle est dans une forte dépendance énergétique vis-à-vis de la Russie. Au-delà des condamnations verbales et des sanctions déjà prises, que faire ? L’escalade militaire avec Moscou est évidemment très peu probable.

Mais les limites du soft power dont vous parlez, limites vite atteintes, ne touchent pas que l’Allemagne. Elles touchent tout autant l’Union européenne et ses autres pays membres. Berlin l’a peut-être davantage conceptualisé et en a fait sa doctrine mais, dans les faits, Londres ou Paris n’ont pas plus de poids. C’est toute l’Europe qui se désarme à la fois dans les casernes et dans les têtes…

 
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Jean-Thomas Lesueur

Titulaire d'un DEA d'histoire moderne (Paris IV Sorbonne), où il a travaillé sur l'émergence de la diplomatie en Europe occidentale à l'époque moderne, Jean-Thomas Lesueur est délégué général de l'Institut Thomas More

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Michael Lambert

Michael E. Lambert est doctorant en Relations internationales à Sorbonne Université (France) et à l'Université de Tampere (Finlande). Ses recherches portent sur le soft power de l'Union européenne, les Etats de facto dans la zone d'influence de Moscou et la mise en place du processus de Guerre hybride dans l'espace post-soviétique. Il est actuellement directeur du projet "Caucasus Initiative" qui analyse les mutations géopolitiques, juridiques et migratoires dans le Sud Caucase. 

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