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Turquie-Proche-Orient : La stratégie néo-ottomane d’Erdogan pour réislamiser la Turquie et influencer le Proche-Orient

Recep Taiyp Erdogan tient particulièrement au projet de révision de la Constitution turque prévu d’ici mars 2014, officiellement pour l’adapter aux normes européennes de démocratie, mais en réalité pour faire sauter les derniers verrous l'empêchent de réislamiser la Turquie.

Réislamisation

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Turquie-Proche-Orient : La stratégie néo-ottomane d’Erdogan pour réislamiser la Turquie et influencer le Proche-Orient

L’actuel Premier ministre Recep Taiyp Erdogan déteste l’idéologie laïque de Mustapha Atatürk.

Depuis l’arrivée au pouvoir en Turquie, en 2002, du parti de la Justice et du Développement (AKP), d’inspiration islamiste et anti-kémaliste, la Turquie a connu une mutation économique, politique, stratégique et socio-religieuse impressionnante. Construction de mosquées, renvoi des militaires dans leurs casernes ou en prison, autorisation du port du voile islamique (türban) dans les écoles ; retour géopolitique de la Turquie dans ses anciennes possessions du Proche-Orient, candidature à l’Union européenne, projets de suppression du serment des députés faisant référence à la laïcité et à Atatürk, etc.

L’actuel Premier ministre Recep Taiyp Erdogan, fondateur de l’AKP et ex-maire d’Istanbul, qui déteste - comme tous les islamistes – l’idéologie laïque de Mustapha Atatürk (fondateur de la Turquie moderne qui abolit le Califat en 1924), tient particulièrement au projet de révision de la Constitution turque (prévu d’ici mars 2014), officiellement pour l’adapter aux « normes européennes de démocratie », mais en réalité pour faire sauter les derniers verrous laïques-kémalistes qui empêchent l’AKP de réislamiser la Turquie.

Cette Constitution, forgée par les militaires en 1982, interdit les partis islamiques et garantit la laïcité de la Justice et de l’Etat. Comme les révolutionnaires islamistes issus des frères musulmans qui veulent rétablir progressivement la Charià au nom de la démocratie, l’AKP se réclame des principes démocratiques de l’Union européenne pour justifier le démantèlement des institutions kémalistes, notamment les pouvoirs politiques des militaires. Et l’estocade finale au modèle militaro-kémaliste laïque a été portée par l’AKP depuis 2008, avec la condamnation et l’incarcération de militaires anti-islamistes et de journalistes et militants nationalistes-laïques accusés d’appartenir à un groupuscule secret qui projetait de renverser l’AKP (« complot Ernegekon »).

Ironie de l’histoire, ces militaires condamnés par des tribunaux turcs repris en main par les islamistes, sont ceux-là mêmes qui emprisonnèrent M. Erdogan en 1997 pour « incitation à la haine religieuse », l’ancien maire d’Istanbul et son parti, l’AKP, savourent ainsi leur revanche. Et en digne héritier du Sultan-Calife ottoman, Erdogan vient d’annoncer fièrement que deux nouvelles super-Mosquées vont être édifiées à Istanbul, l’une sur la place Taksim, symbole de la Turquie moderne, véritable pied de nez aux défenseurs de la laïcité, et l’autre -d'une capacité de 30 000 places, inspirée de la Mosquée bleue, qui dominera le bosphore depuis la plus haute colline de la ville, Camlica. Dirigeant « islamo-populiste » par excellence, Recep Taiyp Erdogan prépare, certes, les élections présidentielles de 2014 et législatives de 2015.

Mais s’il joue habilement la carte de la réislamisation, à la mode partout dans le monde musulman, c’est aussi pour permettre à la Turquie post-kémaliste de reprendre pied dans ses anciennes possessions ottomanes (Egypte, Gaza-Palestine, Liban-Syrie, Maghreb, Balkans, etc). D’où les surenchères verbales du Premier Ministre turc et de son Ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoglu pour dénoncer Israël et récupérer la « cause des causes », celle des Palestiniens. Ankara a donc pleinement approuvé l’obtention, par la Palestine, d’un statut d’Etat observateur à l'ONU, Erdogan appelant à la création d’un "État palestinien avec Jérusalem-est comme capitale", véritable casus belli pour Israël, avec qui la Turquie est pourtant formellement liée par un traité.

Comme l’hôpital se moquant de la charité, Erdogan déplore continuellement que la Palestine est « sous occupation israëlienne ». Quant à Davutoglu, adepte du “néo-ottomanisme” et du rapprochement avec les arabes”, il a déclaré, lors du récent sommet de l'Organisation de la coopération islamique (OCI, tenu à Djibouti), que les « attaques, dans la Bande de Gaza - “ prison à ciel ouvert” - sont un crime contre l'Humanité". Il est vrai que depuis l’affaire de la flotille de Gaza, en 2010 (commandos israéliens ayant tué neuf militants pro-palestiniens turcs qui tentaient de briser le blocus de Gaza à bord d'un ferry turc chargé d'aide humanitaire en mai 2010), Erdogan a trouvé un prétexte pour dénoncer toujours plus violemment son ex-allié Israël, meilleure façon de séduire à la fois la « rue turque » et la dite « rue arabe ». Mais les déclarations d’indignation du Premier Ministre turc reprochant à Israël, vendredi dernier, d’appuyer la construction de 3000 logements dans des colonies juives sonnent comme une « accusation-miroir ».

Car les islamo-nationalistes populistes de l’AKP sont assez mal placés pour critiquer l’occupation et la colonisation de la Palestine par les Israéliens, eux qui sont si fiers d’avoir occupé ces même lieux pendant des siècles, et qui défendent le droit de la Turquie à occuper puis à coloniser, depuis 1974, 37 % du Nord de Chypre, pays pourtant membre de l’Union européenne. Mieux, Ankara refuse toute reconnaissance, même indirecte, du gouvernement légal de Chypre, et boycotte les réunions avec l’UE que Chypre en détient la présidence tournante (jusqu’à fin décembre). Rappelons que l’occupation de Chypre est condamnée depuis 1974 par les Nations Unies, qui exigent le retrait des troupes turques, et que Ankara n’y a aucun droit. Malgré cela, la Turquie d’Erdogan voudrait être admise dans l’UE sans reconnaître l’un de ses membres (chypre). Plus ubuesque encore, Ankara menace actuellement militairement le gouvernement la République (légale) de Chypre, membre de l’UE, parce qu’elle a accordé quatre licences d'exploration de gaz au pétrolier français Total, à un consortium franco-russe puis à un consortium italien (ENI) et sud-coréen (Kogas), et elle menace aussi d’exclure de ses futurs projets énergétiques toutes ces compagnies internationales qui ont signé des accords d'exploration du gaz dans les eaux territoriales de Chypre. Par ailleurs, la Turquie de l’AKP, si encline à défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes quand il s’agit des Palestiniens, a toujours refusé de reconnaître le droit à l’autodétermination du Kurdistan, pourtant officiellement reconnu lors du Traité de Sèvres de 1920, comme d’ailleurs l’Arménie. Certes, personne ne songe à revenir au Traité de Sèvres de 1920 ou à remettre en questions les frontières de ce pays, sachant que nombre d’autres nations ont fixé leurs frontières par la guerre. Et il ne s’agit pas non plus d’exiger des Turcs qu’ils reconnaissent l’indépendance du Kurdistan (à cheval sur la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie), qui risquerait de faire éclater ces pays. Nul ne songe non plus à recréer une Arménie occidentale dans l’Est de la Turquie, vidée de ses Arméniens entre 1898 et 1923, lors des génocides des populations arméniennes et assyro-chaldéennes (chrétiennes) d’Anatolie, crimes contre l’humanité reconnus par les Nations mais officiellement niés par Ankara. Mais il est clair que le gouvernement islamo-populiste turc est mal placé pour parler de « crimes contre l’Humanité » à Gaza à propos des raids israéliens contre les terroristes du Hamas et du Jihad islamique, alors qu’il revendique haut et fort le droit de réprimer les « terroristes » kurdes, dont la cause n’est, dans l’absolu, pas moins légitime que celle du Hamas. Rappelons que la guerre entre Ankara et les Kurdes a déjà fait 100 000, bien plus que le conflit israélo-palestinien. Les nationalistes laïques et les militaires turcs, opposés à l’AKP, sont donc de ce point de vue plus cohérents que les islamistes : ils ne prétendent pas intégrer une Union européenne tout en refusant de reconnaître la République de Chypre ; ils ne défendent pas les terroristes islamistes palestiniens ou syriens tout en revendiquant le droit de réprimer le terrorisme kurde; et ils n’utilisent pas pour les Palestiniens le terme de “crimes contre l’humanité” qu’ils ne veulent pas que d’autres l’emploient contre la Turquie. Quant à lui, le très susceptible Calife néo-ottoman Erdogan voudrait à la fois le beurre, l’argent du beurre et enlever la laitière…

 

 
Commentaires

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  • Par kasimir - 03/12/2012 - 07:13 - Signaler un abus Trés bien dit Mr. Del Valle

    Il fautn relever l'incohérence européenne qui accepte de discuter avec des Islamistes qui ne reconnaissent pas Chypre et qui occupent militairement 50% de l'Ile,

  • Par NicoLeFou - 03/12/2012 - 07:20 - Signaler un abus Malheureusement

    C'est ce qui attends toute cette région, et qui va se propager de partout. La montée des islamistes intégristes et la radicalisation de smodérés! Après l'Egypte, voici al Turquie, et combien d'autres suivront. En France on remarque aussi une radicalisation de plus en plus prononcée, et le gouvernement ferme les yeux car ces personnes votent pour eux! Le réveil sera rude, et les mesures a prendre pour endiguer cela encore plus!

  • Par cbrunet - 03/12/2012 - 07:42 - Signaler un abus Atatürk !

    Les turcs d'aujourd'hui peuvent lui dire merci tous les jours . S'il n'avait mis en place sa politique "kémaliste" il n'y aurait que des gardiens de chèvres et autres trafiquants en Turquie . Et bien sûr un pouvoir bien sanguinaire . Entrer dans l' Europe ne leur était pas acquis , avec Erdogan , elle est exclue ! Et c'est tant mieux . Car à part les "Fédés" sportives , graçement rémunérées qui à envie de la Turquie en Europe aujourd'hui ?

  • Par ankou666 - 03/12/2012 - 09:08 - Signaler un abus Surpris ?!

    Il n'y a pas à être surpris de l'attitude des Turques de vouloir rétablir l'islam comme habitude de vie, dès le début cela a été compréhensible. Les dirigeants ne font que de suivre la ligne qu'ils s'étaient tracée ! Nous n'avons pas fini de les voir progresser en cherchant à rétablir le califat.

  • Par Néfertiti - 03/12/2012 - 09:58 - Signaler un abus @ Alexandre del Valle

    Comment se fait-il que le peuple turc se laisse si facilement ré-islamiser alors que, lorsque l'on se promène en Turquie, pas un commerçant, pas un restaurant qui n'affiche le portrait de Mustapha KEMAL resté très populaire dans l'opinion publique ? C'est assez paradoxal .... J'avoue ne pas bien comprendre !

  • Par Teo1492 - 03/12/2012 - 10:43 - Signaler un abus Un bon article !

    Merci

  • Par laïcité - 03/12/2012 - 12:16 - Signaler un abus Mr Del Valle !

    c'est toujours avec un très grand plaisir que je lis vos articles. Si tous nos politiques et "journaleux" français et occidentaux pouvaient être aussi lucides que vous sur cette montée inexorable du fascisme islamique, le nouveau fascisme du 21ème siècle mais hélas, ils font preuve d'une lâcheté incommensurable face à la montée de ce nouveau fascisme.

  • Par kenainturk - 03/12/2012 - 14:10 - Signaler un abus Clairvoyant?,

    @ laïcité , M. Del Valle , et vous même vous pourrait remplacé, sans grand problème, toute les agences de renseignements, les instituts de géopolitiques et études stratégiques, les politiciens, les institutions démocratiques etc., qui bouffe l'argent public pour restées aveugles et lâche face e, à ce que vous arrivez a voir, si aisément, de la "dangerosité", "le fascisme", "la menace majeur du 21 siècle sur le naïf monde libre " qui est "Le FASCISME de ISLAMIQUE". mon clairvoyant cher ami, vos gouvernements aide, finance, entretient, collabore, aime, échange, profite du "FASCISME de ISLAMIQUE", (sous différente forme) que se soit, États, organisations, etc. mon clairvoyant cher ami, l'occident à toujours eu besoin d'un monstre qui fait peur au peuple, M. Del Valle et vous même êtes le parfaite exemple, le 20 siècle s'était le communisme, maintenant c'est le tour de l'islam, mon clairvoyant cher ami, M. Del Valle est un militant anti-islamiste, qui à oubli une chose , la liberté des peuples a choisir leur destins, même si ce destin n'est pas du gout de tout le monde.

  • Par De France et de plus loin - 04/12/2012 - 10:34 - Signaler un abus Il ne faut pas s'étonner de

    Il ne faut pas s'étonner de la nouvelle orientation prise par la République de Turquie. De Gaulle avait évoqué la "vocation" de la Turquie à intégrer l'Europe il y a 40 ans. Puis on leur a fait comprendre qu'ils ne rentreraient pas malgré des décennies de kémalisme et d'occidentalisation... On les a renvoyé à leurs origines et à leur histoire, ils y sont retournés. Ils vont devoir se trouver un autres destin qui sera naturellement dirigé vers le Moyen Orient.

  • Par tadios - 04/12/2012 - 10:46 - Signaler un abus C’est une guerre sans fin qui est promise à cette région

    Le remodelage du grand Moyen Orient est mis en œuvre par l'islamisme instrumentalisé par les services secrets avec comme principaux acteurs la Turquie, la Qatar et l’Arabie saoudite. C’est une guerre de 100 ans qui va bouleverser la géopolitique de cette région. Nous pourrions d’ailleurs assister prochainement à un renversement total des alliances, Israël et l’occident se rangeant du côté de l’Iran et les chiite, contre les salafistes et autres wahhabites Et très justement comme vous l'indiquez, cette guerre entraînera de nouvelles frontières et l’apparition de nouveaux états. Et c’est ainsi que le Traité de Sèvres pourrait bien dans ces circonstances être remis à l'ordre du jour

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Alexandre Del Valle

Alexandre del Valle est un géopolitologue et essayiste franco-italien. Ancien éditorialiste (France Soir, Il Liberal, etc), il intervient pour le groupe Sup de Co La Rochelle et des institutions patronales et européennes et est chercheur associé au CPFA (Center of Foreign and Political Affairs). Il a publié plusieurs essais en France et en Italie sur la faiblesse des démocraties, les guerres balkaniques, l'islamisme, la Turquie, la persécution des chrétiens, la Syrie et le terrorisme.

Il est notamment auteur des livres Le Chaos Syrien, printemps arabes et minorités face à l'islamisme (Editions Dhow 2014), Pourquoi on tue des chrétiens dans le monde aujourd'hui ? : La nouvelle christianophobie (éditions Maxima), Le dilemme turc : Ou les vrais enjeux de la candidature d'Ankara (Editions des Syrtes) et Le complexe occidental, petit traité de déculpabilisation (Editions du Toucan).

 

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