Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 24 Septembre 2018 | Créer un compte | Connexion
Extra

Syrie : la Russie est-elle en train de réussir la première opération militaire étrangère de l’histoire moderne du Moyen-Orient qui se traduise par un succès ?

Selon l'historien Kamal Alam, la Russie aurait réussi là où les Etats-Unis auraient échoué, en Irak et en Afghanistan, en menant avec succès une contre-insurrection en Syrie. L'historien indique alors "Pour la première fois dans l'histoire moderne, une intervention militaire étrangère a triomphé au Moyen Orient". Comment évaluer cette déclaration ? Comment la Russie est-elle parvenue à un tel résultat ?

Guerre et Paix

Publié le
Syrie : la Russie est-elle en train de réussir la première opération militaire étrangère de l’histoire moderne du Moyen-Orient qui se traduise par un succès ?

 Crédit Odd ANDERSEN / AFP

Atlantico : Selon l'historien Kamal Alam, la Russie aurait réussi là où les Etats-Unis auraient échoué, en Irak et en Afghanistan, en menant avec succès une contre-insurrection en Syrie. L'historien indique alors "Pour la première fois dans l'histoire moderne, une intervention militaire étrangère a triomphé au Moyen Orient". Comment évaluer cette déclaration ? Comment la Russie est-elle parvenue à un tel résultat ?

Roland Lombardi : Tout d’abord, même si je suis assez d’accord avec Kamal Alam, il est bon toutefois de rappeler qu’il faut toujours rester très prudent quant à prédire l’issue positive ou négative d’une intervention militaire. Surtout que, même si Assad a sauvé son régime, la reconquête totale du territoire n’est pas certaine ou peut être encore assez longue. Il demeure encore plusieurs poches de rébellion. Daesh contrôle toujours quelques villages sur l’Euphrate et reste présent dans le centre du pays. Les Kurdes administrent le nord-est du pays et contrôlent près d’un tiers de la Syrie.
Enfin, les Turcs renforcent leur présence dans le Nord. Néanmoins, il est vrai qu’avec la puissance et l’expertise militaire des Russes et l'efficacité de leurs négociateurs (aidés en cela par les Turcs, les Egyptiens et même les Saoudiens et les Qataris qui sont depuis allés à Canossa), ce n’est probablement qu’une question de temps. De plus, avec les tensions régionales actuelles, et même si je n’y crois pas un seul instant, tout pourrait éventuellement dérailler. Scénario peu probable puisque, malgré les apparences, la situation reste néanmoins sous un relatif contrôle des Russes et des Américains.
Pour en revenir donc sur le succès russe en Syrie, les raisons sont multiples. Je ne reviendrai pas sur les détails strictement militaires qui ont permis à la Russie de s’imposer sur le terrain. Le colonel Michel Goya l’a déjà très bien expliqué dans une remarquable analyse en septembre 2017. Il y décrit avec une grande précision tous les aspects techniques et tactiques de la réussite militaire russe en Syrie et j’invite d’ailleurs vivement vos lecteurs à la lire.
Pour ma part, je dirai rapidement que les Russes n’agissent et ne prennent jamais de risques qu’avec un plan et une stratégie mûrement réfléchis. Certains « spécialistes » français, plus par idéologie et un anti-Poutine viscéral, avaient pourtant prédit, au début de l’implication directe des Russes en septembre 2015, que la Syrie serait pour l’armée russe un bourbier et un nouvel Afghanistan. Mais comparer l’intervention russe en Syrie avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979 était une pure aberration. Tout d’abord car le contexte local et international n’était absolument pas le même. De plus, les stratèges russes ont toujours appris de leurs erreurs (Afghanistan, première guerre de Tchétchénie) ou de leurs cafouillages (Géorgie) passés. Aussi, on n’oublie trop souvent que la Russie est l’un des rares pays (avec l’Etat algérien dans les années 1990) à avoir « remporté » une guerre asymétrique (Tchétchénie dans les années 2000). 
Par ailleurs, l’état des forces des armées russes s’est sensiblement amélioré depuis 2008 et la guerre en Géorgie. L’armée russe bénéficie d’un plan de modernisation extrêmement ambitieux (23 000 milliards de roubles jusqu’en 2020) et prévoit un renouvellement de 70% des matériels. Les premiers effets de ce programme, mais également des évolutions tactiques et opérationnelles, ont été constatés lors de l’affaire de Crimée, où l’intervention russe fut un modèle de professionnalisme.
Mais en définitive, le succès russe en Syrie est sûrement dû à une stratégie beaucoup plus globale alliant tactique et outil militaire modernisés et expérimentés à l’efficacité d’une diplomatie internationale, régionale mais aussi locale (je rappelle la création, sur le terrain, par les Russes, d’un Centre de réconciliation destiné aux négociations de guerre, la protection des transferts de combattants, l’aide aux populations en coordination avec les autorités civiles, les ONG et l’ONU). De toute évidence, il est aussi certain que les réussites diplomatiques du Kremlin, de ses diplomates et de ses négociateurs, entreront dans l’histoire…
Tout cela est au service d’une grande politique (et des fins géopolitiques) claire, cohérente et constante. Poutine n’a pas fait que lire Clausewitz, il applique ses principes : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens » ! Car au Moyen-Orient, les Russes font de la politique, leur politique. Et à la différence des Occidentaux, celle-ci est fondée sur le réalisme et leurs propres intérêts nationaux… et pas seulement commerciaux ! Elle prime sur tout le reste et n’est nullement soumise, comme malheureusement pour la politique de la France dans cette région, au commerce, à l’émotionnel ou à une quelconque idéologie. Là est la véritable clé.
 
 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par Klaus02 - 11/07/2018 - 13:18 - Signaler un abus Remarquable, tout est dit

    Article à transmettre en urgence au Quai d'Orsay...

  • Par Lazydoc - 11/07/2018 - 13:41 - Signaler un abus Parole donnée, parole respectée!

    Impossible en Europe. Chaque élection amène un changement de politique où le nouveau venu déconstruit ce que son prédécesseur avait mis des années à construire. Les pires chez nous ont été Sarkosy (qui a détruit Khadafi après l’avoir encensé) et Hollande (Mistral, voulait envahir un pays quel qu’il soit et a essayé avec la Syrie, puis s’est contenté du Mali et de la Centre-Afrique).

  • Par Stargate53 - 11/07/2018 - 14:10 - Signaler un abus Poutine a fait ce qui doit être fait !

    Nos dirigeants feraient bien de s'inspirer des actions menées par la Russie à l'avenir !

  • Par moneo - 11/07/2018 - 16:16 - Signaler un abus scandaleux

    et les droits de l'Homme ( et de la femme ) -:) rien à redire à l'article c'est un article FREE il a tout compris

  • Par REVERJOVIAL - 11/07/2018 - 19:09 - Signaler un abus Russie et Iran a la manette

    La Russie peut s'appuyer sur les alaouites en Syrie, une milice puissante comme le Hezbollah, et l'Iran comme sous traitant général , sans eux les russes ne peuvent occuper le terrain ! N'oublions que les guerres en Syrie, en Irak ou maintenant au Yémen sont la continuation de la lutte millénaire entre les chiites et les sunnites depuis la mort du prophète.

  • Par Marie-E - 11/07/2018 - 19:39 - Signaler un abus la Russie se mefie de l'Iran

    pour le moment elle en a besoin mais quand elle va passer a la diplomatie et a la reconstruction, elle ne va pas avoir besoin des memes "allies". De plus elle a une forte minorite musulmane et ne veut surement pas d'un Iran fort a ses frontieres et encore moins d'une puissance nucleaire. Less rapports entre les 2 pays ont ete parfois conflictuels dans le passe : a l'issue de la guerre russo perse au debut du XIXe les provinces perses de Transcaucasie Georgie Azerbaidjan. Poutine est pragmatique : il parle a tout le monde, Lavrov dit que personne ne forcera l'Iran a se retirer completement mais cela dependra de la solution politique qui sera retenue pour la Syrie : unite ou federation de provinces ? et Poutine ne veut pas d'un nouveau conflit pour destabiliser la region. Alors il faudra bien que le Hezbollah rentre au Liban et que les milices chiites ne campent plus sur le Golan car cette situation sera inacceptable pour Israel et Assad le sait tres bien

  • Par cdealbuquerque - 11/07/2018 - 21:29 - Signaler un abus Succès à relativiser

    Le succès militaire n'existe pas. Il n'y a que des succès politiques. La campagne de Suez des Français et des Britanniques ou l'anéantissement de l'armée irakienne par les Américains en sont la preuve. Les Russes avaient l'appui du gouvernement et n'avait pas à composer avec des médias . Donc, oui, la Russie a gagné son pari en Syrie mais il ne faut pas comparer des choses incomparables.

  • Par ajm - 11/07/2018 - 23:24 - Signaler un abus Rien n'est vraiment réglé.

    Ce sont les Iraniens et leurs alliés Libanais chiites qui ont fait l'essentiel du boulot sur le terrain. Maintenant, Moscou doit gérer la quadrature du cercle entre les Kurdes, l'Iran et ses alliés, les Turcs, les Israéliens ; Bachar et ses ennemis sunnites locaux, majoritaires il faut s'en souvenir, les Américains sur place etc ...sans compter que la Syrie est un "pays " dévasté et totalement ruiné avec des millions de réfugiés.

  • Par excalibur2016 - 12/07/2018 - 11:37 - Signaler un abus La Russie à joué pour elle et sa sécurité.

    Pour ceux qui s'offusquent des droits de l homme il est vrai pas tout à fait respectés en Russie, ont ils bien examiné ce qui se passe en France (insécurité, communautarisme religieux galopant, perte d'identité nationale, etc....) parce que nos dirigeants sont laxistes et permissifs à tout va. Je serait prêt à sacrifier une partie de ma liberté personnel pourvu qu'on ait la sécurité en France et un peu plus de considération pour notre communauté caucasienne !!

  • Par catlaya - 13/07/2018 - 22:28 - Signaler un abus à LACYDOC 11 VII 2018

    Vous oublier une chose essentielle : Sarkozy a agi sur MANDAT de l'ONU (ça vous dit quelque chose ? non ?) Alors ne confondons pas . Révisez vos classics , Bien à vous

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant indépendant et analyste chez JFC-Conseil. Il est par ailleurs docteur en histoire et chercheur associé à l'IREMAM, Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman d’Aix-Marseille Université, également membre actif de l’association Euromed-IHEDN.

Il est spécialiste des relations internationales, particulièrement de la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Sur Twitter @rlombardi2014

Sur Facebook 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€