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Relations turco-russes : une alliance de circonstance contre les Américains

A l’évidence, la méfiance est de règle entre les dirigeants turcs et russes car les objectifs à long terme restent différents. Mais pour l’instant, une coopération est jugée nécessaire, en particulier face aux Américains.

Alliance de circonstance

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Relations turco-russes : une alliance de circonstance contre les Américains

Bien que les femmes aient obtenu le droit de vote en 1934 (1945 en France), que Madame Tanju Çiller ait occupé les fonctions de Premier ministre de 1993 à 1996, l’évolution de la politique turque et, en particulier ses relations avec la Russie, restent une "histoire d’hommes". Cela est aussi dû à la forte personnalité des deux dirigeants qui sont au pouvoir, Erdoğan depuis 2003 et Poutine depuis 1999.

Un peu d’Histoire

Historiquement, les relations entre la Russie (peuplée majoritairement de Slaves) et la Turquie (de populations turciques s’étendant jusqu’en Chine) ont toujours été mouvementées. Les affrontements successifs se sont tenus dans les steppes eurasiatiques et dans le bassin de la mer Noire. La prise de Constantinople en 1453 par les Ottomans a marqué la fin de l’Empire byzantin catholique et la Russie a alors récupéré le siège de l’église orthodoxe orientale. Elle s’en présente aujourd’hui comme le défenseur, ce qui a des répercutions sur les relations qu'elle peut entretenir avec le pouvoir actuel en place à Ankara, ce dernier étant lancé dans une course à l'islamisation de sa propre société et se retrouvant dans une logique de choc des civilisations.

Suite à la guerre russo-turque de 1768-74, le traité de Kuçük Kaynarca permit à la Russie d’accéder à la Méditerranée depuis la mer Noire. Il fallait rompre l’encerclement, complexe gravé dans l’âme russe qui existe encore actuellement.

Au cours du XIXe siècle, la Russie n’a cessé d’aider les minorités chrétiennes et slaves à se révolter contre l’Empire ottoman. La guerre de Crimée opposa de 1853 à 1856 l'Empire russe à une coalition formée de l'Empire ottoman, de la France, du Crimée autour de la base navale de Sébastopol. Il s'acheva par la défaite de la Russie, entérinée par le traité de Paris de 1856 qui démilitarisait la mer Noire. Mais après la défaite de la France lors de la guerre de 1870, les clauses portant sur cette démilitarisation furent abrogées et la Russie entreprit de reconstruire sa flotte.

Les deux empires s’affrontèrent une dernière fois ouvertement lors de la Première Guerre mondiale, puis ils disparurent tous les deux. On ne peut parler de cette époque sans évoquer le génocide arménien de sinistre mémoire qui eut lieu presque en même temps. Il est vrai qu'à la base, Moscou avait encouragé les populations arméniennes à se révolter contre les autorités ottomanes de manière à favoriser leur offensive militaire vers l'ouest.

Dans les années 1920, les Bolchéviques apportèrent leur soutien à la guerre d’indépendance, si bien que Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, fut considérablement aidé financièrement et militairement par Vladimir Lénine. C’est pour cette raison que deux de ses fidèles (Mikhaïl Frounze - un des créateurs de l’Armée rouge - et son successeur le maréchal Kliment Vorochilov) sont représentés sur le monument Cumhuriyet Anıtı (ou Monument de la République) érigé place Taksim à Istanbul. C’est à cette période que l’URSS a renoncé à ses revendications territoriales sur l’Arménie occidentale et sur le Détroit du Bosphore. Le 16 mars 1921, l’URSS a reconnu la jeune République turque lors du traité de Moscou. Les Républiques soviétiques d’Arménie, d’Azerbaïdjan et de Géorgie ont fait de même en octobre de la même année par le traité de Kars. En 1925, un pacte de non-agression russo-turc est signé. Pour l’anecdote, Leon Trotsky, expulsé d’URSS, a vécu de 1929 à 1933 sur l’île de Büyükada dans la mer de Marmara avant de rejoindre la France, puis la Norvège et enfin le Mexique où il fut assassiné en 1940 par un agent de Staline.

Des tensions renaissent lors de la signature de la Convention de Montreux de juillet 1936 quand la Turquie a obtenu la remilitarisation du détroit du Bosphore. Du coup, l’URSS se retire du pacte de non-agression de 1925 et redonne corps à ses revendications territoriales sur l’est de la Turquie. Durant la Seconde Guerre mondiale, Moscou apprécie peu que la Turquie "neutre" (jusqu’au 19 mars 1945 - épisode qui semble aujourd'hui étranger au président Erdoğan - ) laisse transiter les navires nazis par le détroit du Bosphore. Suite à la conférence de Postdam de juillet 1945, la demande de Staline de participer à la défense des détroits est refusée. La Turquie se range résolument dans le clan occidental en participant à la guerre de Corée de 1950 à 1953. L’URSS, qui prodigue une aide active aux Nord-coréens dans ce conflit, en particulier dans le domaine de l’aviation, est de fait ennemie de la Turquie. Ankara rejoint l’OTAN en 1952 et assure la sécurité du flanc Sud de l’Europe face au Pacte de Varsovie.

L’histoire de la Turquie moderne est ensuite ponctuée de coups d’Etat militaires (1960 – 1971 – 1980 – 1997 – 2016) et par l’invasion de juillet-août 1974 de Chypre où la République turque de Chypre du Nord (RTCN) est fondée.

Peu à peu les islamistes s’emparent du pouvoir jusqu’à ce que l’AKP (Parti de la justice et de développement lié aux Frères musulmans) soit appelé à gouverner le pays en 2002 après un intermède en 1996 avec le Refah Partisi (Parti de la prospérité) de Necmettin Erbakan chassé par les militaires en 1997.

Le problème kurde

Le plus grand problème de la Turquie moderne est celui des séparatistes kurdes du PKK. Ce mouvement marxiste-léniniste né en 1978 (avec l'aide de Moscou qui voyait là un moyen de déstabiliser un pays important de l'OTAN) et passé à l’action violente en 1984, mène depuis une guerre de guérilla dans le sud-est anatolien. Bien sûr, la Russie n'y est plus pour rien depuis l'effondrement du Pacte de Varsovie en 1991. Ses bases arrière se situent en Irak du nord sur les flancs du mont Qandil à proximité de la frontière iranienne et, dans les années 1980/90, en Syrie et au Liban. Son chef, Abdullah Öcalan, bénéficiait même de la protection "diplomatique" dans ce pays. En conséquence, les relations entre Ankara et Damas étaient exécrables, et le protecteur soviétique de la Syrie plein de défiance vis-à-vis de la Turquie.

La disparition de l’URSS le 21 décembre 1991, qui a suivi la dissolution du Pacte de Varsovie survenue en juillet de la même année, a permis une amélioration des relations entre Moscou et Ankara marqué le 25 mai 1992 par la signature d’un nouveau traité. Par contre, la Russie n’a plus assuré une protection ferme à son allié syrien. Une intense pression a alors été mise par la Turquie sur la Syrie allant même jusqu’à une menace d’intervention militaire pour "sécuriser" la frontière commune. En 1998, Damas s’est décidé à expulser Öcalan. Après une traque digne des meilleurs romans d’espionnage qui l’a mené de Grèce en Russie, puis en Italie, il a fini par être appréhendé au Kenya par les services secrets turcs vraisemblablement aidés par la CIA et le Mossad. Condamné à mort, sa peine est commuée en prison à vie qu’il purge sur l’île d’Imrali située en mer de Marmara.

 
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Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Il est l’auteur, en 2017 de Proche-Orient : coup de projecteur pour comprendre chez Balland, en 2015, de Grand angle sur les mafias et de Grand angle sur le terrorisme aux éditions Uppr ; en 2013 du livre Le crime organisé du Canada à la Terre de feuen 2012 de l'ouvrage Les triades, la menace occultée (éditions du Rocher); en 2007 de Iran : la prochaine guerre ?; et en 2006 de Al-Qaida. Les connexions mondiales du terrorisme (éditions Ellipse). Il a également participé à la rédaction de nombreux ouvrages collectifs dont le dernier, La face cachée des révolutions arabesest paru chez Ellipses en 2012. Il collabore depuis plus de dix ans à la revue RAIDS.

 

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