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Ce que Trump veut vraiment pour l’Otan

Le sommet de l'OTAN s'ouvre les 11 et 12 juillet à Bruxelles. Donald Trump a invité ses partenaires européens à respectent leurs engagements de dépenser 2% de leur PIB pour financer leur défense. S'agit-il plus d'une volonté d'affaiblir l'OTAN en tant que telle ou réellement de sauver l'organisation en la faisant financer plus largement par ses membres ?

Des paroles et des actes

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Ce que Trump veut vraiment pour l’Otan

 Crédit MARK WILSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Atlantico : A la veille du prochain sommet de l'OTAN qui se tiendra les 11 et 12 juillet à Bruxelles, Donald Trump a pu faire parvenir un courrier à ses partenaires européens notamment pour que ceux-ci respectent leurs engagements de dépenser 2% de leur PIB pour financer leur défense. Comment interpréter cette action de la part du président des Etats-Unis ? S'agit-il plus d'une volonté d'affaiblir l'OTAN en tant que telle ou réellement de sauver l'organisation en la faisant financer plus largement par ses membres ? 

Jean-Sylvestre Mongrenier : Si l’OTAN doit être sauvée, ce doit être de l’impéritie de nombre des dirigeants des Etats qui la composent : impéritie de ceux qui ne produisent pas l’effort militaire nécessaire, mais aussi de celui qui préside aux destinées de la puissance exerçant le leadership.
En vérité, la règle des 2 %, si elle présente l’intérêt d’exprimer clairement la priorité accordée ou non par un allié à la chose militaire, est également réductrice. Réunis à Bruxelles, l’OTAN et ses Etats membres pourront mettre en avant un certain nombre de progrès et de réalisations : de nouveaux quartiers généraux destinés à accroître la réactivité des forces alliées, un soutien renforcé à la formation antiterroriste de l’armée irakienne ou encore la progression réelle des dépenses militaires dans un certain nombre de pays alliés. Il reste que trop d’Etats membres ne consacrent pas suffisamment de ressources à leur appareil militaire, ce qui rend plus critique la question du « partage du fardeau » (le « burden sharing ») entre les deux rives de l’Atlantique Nord. 
 
Précisons ici que le financement de l’OTAN en tant que telle, i.e. la « technostructure », se fait selon une clé de répartition très claire (la contribution de chaque membre au budget est proportionnelle à sa richesse nationale). C’est au niveau des forces militaires et de leurs équipements, propriété des Etats membres, que se pose le problème de la contribution à la défense collective. La réalité des faits met en évidence le cas de l’Allemagne, première puissance économique européenne, rétive à accroître son budget militaire. N’en faisons pas un bouc émissaire : après 1945, l’Allemagne a été démilitarisée dans les faits et dans les esprits, et cela laisse des traces. Si Berlin augmentait de manière significative son effet militaire, il est à craindre que certains, en France comme au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, dénoncent le nouvel impérialisme allemand. Un budget militaire allemand à 2 % du PIB signifierait des dépenses près de deux fois supérieures à celles de la France. Le veut-on véritablement ? N’y a-t-il pas une certaine duplicité dans les reproches adressés à Berlin ? 
 
Enfin, les ventes d’armes américaines en Europe ne compensent certainement pas les dépenses militaires induites par les bases, le paiement des troupes et le coût des matériels. D’une part, le coût global du déploiement repose sur le budget fédéral qui n’est que très limitativement abondé par les taxes prélevées sur l’industrie d’armement. D’autre part, les principaux acheteurs d’armements sont non pas en Europe mais au Moyen-Orient et en Asie. Les seules mesures de réassurance produites par les Etats-Unis, à la suite de l’affaire ukrainienne, représentent un budget de près de cinq milliards de dollar par an. Il n’y a pas l’équivalent annuel en ventes militaires des Etats-Unis en Europe. 
 
Dans une certaine mesure, les pressions brutales de Donald Trump sur ses alliés peuvent être vues comme une technique de négociation. Si tel est le cas, elle ne semble pas totalement adéquate et ces coups de boutoir risquent de mettre en péril la relation transatlantique : l’enjeu final, rappelons-le, n’est pas le partage d’un marché ou d’une commission ; ce sont des questions de haute politique (unité et force du monde occidental dans un monde dont les équilibres de puissance basculent vers l’Asie). Diverses déclarations et fuites révèlent un Donald Trump fondamentalement hostile à l’OTAN en tant qu’alliance permanente et expression du multilatéralisme (il a tenu des propos similaires à l’encontre des alliances des Etats-Unis avec le Japon ou encore la Corée du Sud). 
 
Si certaines de ses récriminations sont fondées, l’essentiel ne réside pas dans la conjoncture des relations transatlantiques : le président américain tient en fait les mêmes propos depuis 1987, lorsqu’il s’était offert une pleine page dans la presse afin de dresser la liste de ses griefs. Si l’on replace ses idées dans le contexte de l’époque, les Etats-Unis traversaient alors une phase de « Japan bashing ». Bientôt, un succès de librairie annoncera même une prochaine guerre entre les deux pays (George Friedman et Meredith Lebard, The Coming War with Japan, 1991). L’année précédente, la CEE avait adopté l’Acte unique qui devait accoucher d’un « grand marché », dénoncé aux Etats-Unis comme une nouvelle « Forteresse Europe ». L’année 1987 marque aussi le début d’un débat sur le déclin américain, suscité par la publication d’un ouvrage de l’historien Paul Kennedy (Naissance et déclin des grandes puissances). Pour la petite histoire, on notera enfin que 1987 est également l’année de sortie de « Wall Street », le film d’Oliver Stone, avec le fameux Gekko.
 
L’époque aurait-elle exercé une empreinte indélébile sur le futur président américain ? Il semble difficile de faire varier les opinions très arrêtées de ce « Tycoon », désormais âgé de soixante-douze ans, longtemps à la tête d’une société non cotée en bourse, c’est-à-dire sans conseil d’administration et groupes d’actionnaires dont il faut normalement tenir compte. Toujours est-il que les critiques de Donald Trump à l’encontre des alliés européens tournent à l’hypercriticisme, au dénigrement systématique. C’est le fait de devoir discuter dans des enceintes multilatérales qui le dérange, quand bien même le multilatéralisme serait tempéré par la force du leadership américain. Voilà pourquoi le président américain met dans le même sac l’OTAN, l’Union européenne et l’OMC. L’entourage cherche à compenser ses rebuffades, mais les « adultes » qui le conseillent se font moins nombreux. Un an et demi après son élection, le personnage a gagné en assurance. Le général John Kelly, chargé de mettre de l’ordre à la Maison-Blanche, et le général Mattis,  à la Défense, seraient en voie de marginalisation. La situation met en évidence l’importance des représentations de Donald Trump, en porte-à-faux avec les réalités empiriques. « Les idées ont des conséquences », rappelait le théoricien conservateur Richard M. Weaver. Malheureusement, les idées fausses peuvent l’emporter sur le vrai et le vérifiable. 
 
La version optimiste de ce grand remue-ménage consiste à dire que Donald Trump entend mettre en ligne l’ordre mondial avec les nouvelles réalités. C’est ce que son secrétaire d’Etat, Mike Pompeo, expliquait récemment dans le Wall Street Journal. Pourtant, il semble gêné aux entournures. Jon Bolton, Conseiller à la sécurité, n’est guère à l’aise non plus. On pourrait comprendre une politique d’« off-shore balancing », telle qu’elle est préconisée par le politiste américain Stephen M. Walt : les Etats-Unis en second rideau qui délèguent une large part du fardeau à leurs alliés européens, afin de se concentrer sur la menace chinoise. Si tel est l’objectif, pourquoi donc mettre en question l’Union européenne et les timides efforts européens en vue d’une défense autonome ? Tout cela est incohérent. Ces remises en cause génèrent de l’insécurité et fragilisent les positions américaines dans le monde.
 
 
Commentaires

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  • Par vangog - 06/07/2018 - 09:54 - Signaler un abus Votez Europe des Nations libres!

    Et vous comprendrez qu’on peut restaurer les frontières de l’Europe contre tout type d’invasion, et qu’on peut lui adjoindre une armée commune financée au prorata des PIBs de chacun des pays européens!...fin de l’interrogation de Montgrenier, qui prolonge le faux dilemne anti-militariste de tous les europeistes, depuis la fin de la guerre...n’ayez plus peur d’une « armée allemande », car ce sera désormais une « armée européenne », dévolue au bien commun et à la défense des frontières européennes...ah putain! Soros et les caritativo-gauchistes vont hurler...tant mieux!

  • Par adroitetoutemaintenant - 06/07/2018 - 11:44 - Signaler un abus Article Fake News

    Une fois de plus je suis éberlué par la méconnaissance totale du système Trump. Quel est l'intérêt de faire 4 pages remplies de petites piques gauchistes répétées ad nauseam par toute la bande de politiciens de carrière et tous leurs valets politologues et autres journaleux ? Trump est en train de démontrer au monde entier qu'un bon entrepreneur respectueux du petit peuple vaut mieux que tous les politiciens véreux et le mouvement s'étend aux fausses démocraties que nous sommes. Le pouvoir va revenir au peuple de la vraie droite, le peuple qui se lève tôt et va travailler pour nourrir sa famille.

  • Par ajm - 06/07/2018 - 23:28 - Signaler un abus Trump ni diable ni génie.

    Qualifier Montgrenier de gauchiste est assez comique Pour l'instant, Trump.n'a pas prouvé grand chose, en dehors de son caractère et de son dynamisme personnel. Économiquement , les USA ont une bonne croissance et un niveau élevé de creation d'emplois ( 200000 / mois , soit le même rythme , à population comparable, que l'Allemagne, 50000 /mois et l'Europe du nord en général ) mais au prix d'un déficit budgétaire en train d'exploser ( les réductions d'impôts des grandes entreprises se traduisent surtout par des rachats d'actions massifs plutôt que par des investissements ).. Diplomatiquement, Trump est en train de se brouiller avec tous les alliés des USA ( sauf Israël, pour l'instant) que ce soit en Europe ( y compris la GB) , en Amérique du nord ( Canada, Mexique...) , le Japon est très inquiet...Son " deal" avec la Corée semble incertain pour le moins. Trump n'est ni le diable que les bobos aiment détester ni le génie que d'autres adorent. On verra dans deux ou trois ans son bilan véritable.

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Jean-Sylvestre Mongrenier

Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).

Il est membre de l'Institut Thomas More.

Jean-Sylvestre Mongrenier a co-écrit, avec Françoise Thom, Géopolitique de la Russie (Puf, 2016). 

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