Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Lundi 20 Novembre 2017 | Créer un compte | Connexion
Extra

Mauvaise gestion de la grande crise de 2008 + crise des migrants : les digues construites par l'Europe pour éviter le retour des années 30 vont-elles résister face à une crise finalement aussi grave qu’à l’époque ?

Pour la première fois depuis les années 1930, l'Europe est confrontée à une crise sans précédent. Son incapacité à gérer correctement les aspects politiques, économiques et migratoires de celle-ci ces dernières années menace sérieusement son avenir.

Ça va céder...

Publié le
Mauvaise gestion de la grande crise de 2008 + crise des migrants : les digues construites par l'Europe pour éviter le retour des années 30 vont-elles résister face à une crise finalement aussi grave qu’à l’époque  ?

Atlantico : L'Europe est aujourd'hui confrontée à une crise massive comme elle n'en avait pas connue depuis les années 1930. Faut-il voir dans la mauvaise gestion de la grande crise de 2008, de la crise des migrants et d'une certaine angoisse civilisationnelle, un vrai risque pour l'avenir de l'Europe ?

Dani Rodrik : Cela peut sembler dramatique, mais oui, l'avenir de l'Europe est en jeu. L'Union européenne constituait une création particulièrement importante qui a rempli son premier objectif : favoriser la paix entre les grandes puissances européennes.

Mais, avec le temps, elle est devenue un projet essentiellement économique, déformé qui plus est, dont les institutions politiques demeurent à la traîne, loin derrière. Peu à peu, l'objectif économique s'est défini comme le marché unique, une sorte de mondialisation à l'échelle européenne. La dimension politique de l'Union s'étend très peu, à ce jour, au-delà de la création d'institutions européennes supposées soutenir l'aspiration économique du projet.

Si l'Europe s'est construite de cette façon, c'est en raison de l'incapacité des différents pays leaders de l'Union à arriver à un accord relatif aux contours d'une Union européenne politique. Tous les désaccords furent cachés sous le tapis tandis que l'unification économique allait bon train.

À ce jour, j'ai le sentiment que le déséquilibre entre l'intégration économique et l'absence d'intégration politique est insoutenable. Soit l'Europe va se rapprocher d'une union politique, soit peu à peu l'intégration économique va en pâtir. À l'heure actuelle, il me semble que le deuxième scénario est le plus probable. Cela dit, je ne crois pas que ce serait nécessairement un désastre. Une Europe réussie n'a pas forcément besoin d'une monnaie unique, de politiques financières et fiscales communes... Mais un processus de séparation non-organisée avec chaque pays suivant son propre parcours, sans se concerter avec les autres, pourrait effectivement s'avérer chaotique.

 

A lire également sur notre site : "+5 points en 3 mois : 75% des Français pensent désormais que notre société serait contrainte de remettre en question ses valeurs de tolérance, d’ouverture ou de respect de la vie privée en cas de nouvel attentat majeur"

 

Yves Roucaute : Il faut garder un certain recul sur ce qui se passe. La crise actuelle, à mon sens, n’a rien de comparable avec celle des années 1920 et 1930 qui avait vu le surgissement en Europe de mouvements nationaux-socialistes, fascistes et communistes. À l’intérieur des Etats européens, où sont les groupements politiques qui sont assistés de groupes paramilitaires ?  Où sont les projets de revanche et de reconquête ? Il y a bien quelques groupes factieux d’extrême-gauche qui attaquent les forces républicaines et qui utilisent la violence pour imposer leur point de vue mais ils n’ont pas le soutien de la population, et certainement pas celui des classes populaires. 

À l’inverse, il y a, en effet, un vrai risque, et il est nouveau pour l’avenir de l’Europe, dans cette mauvaise gestion des flux migratoires, mais aussi dans celle du terrorisme, aussi bien au niveau des interventions militaires que de la sécurité intérieure. Néanmoins, je ne vois pas là une angoisse civilisationnelle, car aucune nation européenne ne doute de son identité. J’y vois un symptôme des erreurs majeures de la construction de l’Union européenne; et de la première d’entre elles, la construction de l’Union sur des bases économiques au lieu de la penser sur la base de valeurs communes. Le simple fait d’avoir écarté toute référence à l’Histoire, aux valeurs, au projet commun, a conduit à un jeu où chaque Etat est d’accord pour construire l’Union, à condition qu’il y trouve son intérêt propre.

L’échec de la ratification du traité sur la Communauté européenne de défense, dite CED, en 1954 aurait dû être interprété comme un avertissement. Au lieu de quoi, on a crée, à partir de 1957, une Communauté économique européenne.

Ce qui a été imposé était la vision des fonctionnalistes, selon laquelle la construction européenne avancerait par petits pas, par des coopérations économiques, voire sociales, de plus en plus intégrées.

Or, aucune fédération ou confédération ne s’est jamais  construite ainsi, non parce que nul n’en a eu l’idée mais parce que c’est voué à l’échec logiquement. Ce que l’intérêt seul noue, l’intérêt peut le dénouer. Si vous voulez une unité politique, il faut une unité du fondement au politique : l’éthique.

A l’inverse, regardez la construction des Etats-Unis dont d’ailleurs certains fondateurs de l’Union prétendaient s’inspirer. Elle s’est faite sur un refus, celui de la colonisation britannique, et une affirmation, celle des valeurs discutées dans toutes les colonies et qui ont fini par aboutir à une déclaration d’indépendance  dont les valeurs ont été particulièrement claires, jusqu’à la référence à Dieu et aux droits individuels, jusqu’à la limitation et à la surveillance du rôle de l’Etat. Peu ou prou, les grands courants incarnés par Jefferson, Hamilton, puis Jackson, s’en sont tenus à cette base. Ce fut ensuite une longue histoire, avec ses conflits épouvantables, comme la guerre de Sécession, ses avancées et ses reculs, mais la base de départ a été enrichie et non détruite. Songez à l’abolition de l’esclavage dans le Sud, à l’existence d’une Banque nationale, d’une armée, une garde nationale. Aujourd’hui, la Californie, très endettée, ne songe pas à quitter les Etats-Unis, ni les autres Etats à la faire partir, ni même à la punir. Il n’y a jamais eu aucune discussion semblable à celle que nous avons eue sur la Grèce. Car tout simplement, la question économique n’a jamais été constitutive de la nation américaine. La puissance économique, comme je l’ai démontré dans La Puissance de la Liberté (Contemporary Booksotre),  est la conséquence d’une éthique commune, non la cause. La puissance militaire aussi. Et, le résultat, c’est que nul n’a honte de mettre son drapeau à sa fenêtre, c’est que la nation, pourtant composée de migrants venus du monde entier,  se sait d’abord nation civique. Ce qui explique le malaise, et aussi la violence américaine, quand des migrants ne s’adaptent pas. Un jeune qui brûlerait un drapeau américain serait lynché avant l’intervention des forces de l’ordre.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par toupoilu - 19/06/2016 - 08:07 - Signaler un abus Ben voila,

    Dani Rodrick le dit, une séparation concertée ne serait pas dramatique. Encore faut il y pousser l'Allemagne qui y trouve tant d'avantages. Et ça ne peut se faire que par des dirigeants déterminés. Qui trouveront des relais en Italie et ailleurs. On garderait l'essentiel, et on recommencerait a respirer économiquement. Et s'ils ne veulent pas, tant pis, on ne peut pas continuer a crever à petit feu avec comme seule perspective une intégration encore plus poussée dont personne ne veut.

  • Par vangog - 19/06/2016 - 11:38 - Signaler un abus Europe de l'éthique, Europe de la paix????

    Quelle paix? Quelle éthique? Pour satisfaire une éthique droitdelhommiste et Dilutionniste, exclusivement concoctée et imposée par une armada de juristes gauchistes qui ont pris le contrôle de l'UE, sans que les peuples en soient informés, cette UE a exporté les guerres dont elle ne voulait plus, en même temps que sa moraline dilutionniste. Les guerres exportées en Irak, Syrie, Lybie, et la guerre des Balkans, miraculeusement oubliée par ceux qui ne cessent de nous répéter que la paix est la seule chose qu'ait réussi l'UE ( au royaume des sourds...), ont sonné le glas de l'UE. En imposant le mondialisme Dilutionniste comme seule perspective d'avenir, ces guerres fomentées par des philosophes et des politiciens de seconde zone, ont créé le chaos mondial révélateur de la faiblesse de l'UE. Autant l'ouverture des frontières économiques avait un certain sens, pour se substituer aux accords internationaux, autant l'ouverture des frontières migratoires est une aberration qui se retourne contre ses concepteurs. Le dilutionnisme prôné par les gauchistes (au sens large) provoque aujourd'hui la mort de l'UE, car ces orgueilleux ont tellement eu peur de créer un noyau dur protégé par une coqu

  • Par zouk - 19/06/2016 - 12:12 - Signaler un abus Union européenne

    Un beau rêve fourvoyé dans de mesquines rivalités économiques égoïste et des institutions complexes, incompréhensibles pour l'immense majorité des citoyens. Nouveau départ ex nihilo? Certainement pas en repartant d'une cacophonie à 28, ce serait l'assurance d'un échec irrémédiable, mais peut être à partir d'une profonde réflexion franco-allemande débouchant sur de solides engagements autant POLITiQUES qu' économiques noyau initial auquel pourrait se joindre tout état continental en acceptant toutes les dispositions. Valéry Giscard d'Estaing le suggère, Raymond Barre propos

  • Par zouk - 19/06/2016 - 12:16 - Signaler un abus Union européenne

    Raymond Barre proposait de le faire à partir des 6 signataires du Traité de Rome: Allemagne, France, Italie, Belgique, Pays Bas, Luxembourg. Mieux vaudrait tenter de repartir d'une solide entente franco-allemande

  • Par MIMINE 95 - 19/06/2016 - 13:04 - Signaler un abus L'ENTENTE FRANCO ALLEMANDE,

    a toujours était un leurre pour les naïfs, les Français sont les seuls à y croire. Depuis toujours, les Allemands roulent dans le sens de leurs seuls intérêts et Merkel n'est que le summum de ce système. Madame Thatcher disait :"Rendez nous notre argent", avec Madame Merkel, c'est plutôt "No complex, profitons de l'Europe pour nous faire un "max de blé" en affamant les autres.

  • Par Lafayette 68 - 19/06/2016 - 14:12 - Signaler un abus Années 30 et aujourd'hui

    Cette comparaison est ridicule . Yves Roucaute le souligne avec justesse.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Dani Rodrik

Dani Rodrik est économiste. Ses domaines de recherches couvrent la mondialisation, la croissance économique, le développement et l'économie politique.
 
Il enseigne l'économie politique internationale à Harvard.

Voir la bio en entier

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe. Agrégé de philosophie et de sciences politiques, il enseigne à la faculté de droit de l’université de Paris-X.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€