Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 01 Juillet 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Infrastructures, bases militaires, finance... : la discrète mais redoutable stratégie de la Chine pour projeter sa puissance sur les 5 continents

La Chine a récemment dévoilé son étude de faisabilité du réseau ferroviaire qui connectera l'Atlantique au Pacifique. Un investissement colossal qui, en plus de faciliter le transport de marchandises, s'inscrit dans une stratégie de développement d'une puissance multidimensionnelle.

Les fourberies de Xin Jinping

Publié le
Infrastructures, bases militaires, finance... : la discrète mais redoutable stratégie de la Chine pour projeter sa puissance sur les 5 continents

Les investissements chinois s'inscrivent dans une stratégie de puissance multidimensionnelle. Crédit Reuters

Atlantico : Globalement, comment peut-on décrire l'organisation chinoise de sa puissance ? De quoi s'inspire-t-elle et comment cette dernière peut-elle être mise en oeuvre ? 

Christian Harbulot : Pour comprendre la mutation de la Chine, il est nécessaire de s’interroger sur des exemples antérieurs qui lui ont peut-être servi, non pas de modèle mais, de cas d’école pour trouver des solutions à la question centrale : "Comment combler un retard économique corrélatif à un déficit de puissance ?". La Chine a pris exemple sur le Japon. Pour éviter de se faire coloniser par les puissances occidentales, le Japon a initié une politique de réformes. Affaibli par des siècles de repli sur lui-même, l’empire du Soleil Levant dut relever plusieurs défis :

  • l’élaboration d’une infrastructure industrielle et portuaire nécessaire à la modernisation de son armée et de sa marine,
  • la mutation de l’organisation de la société (revalorisation du rôle des marchands par rapport au monde paysan),
  • la création d’une sphère d’influence en Asie.

Pour atteindre cet objectif, le Japon devait combler son retard dans la plupart des domaines industriels. Le rattrapage n’était possible qu’en opérant des raccourcis. Les priorités d’intérêt national (marine, ports, industries de défense) nécessaires à la préservation de l’indépendance nécessitaient une remise à niveau rapide des connaissances par rapport aux nations les plus avancées et constituant une menace potentielle. Le rattrapage des économies occidentales a été possible grâce à ce qu’il est convenu d’appeler une pratique du raccourci, c’est-à-dire en assimilant le niveau le plus élevé de la connaissance technique développé des pays en cours d’industrialisation. En recourant à ce stratagème, le Japon ne faisait que reproduire une démarche initiée en Occident au début des révolutions industrielles, soit pour remettre à niveau des manufactures, soit pour briser un lien de dépendance.

>>> Lire également Comment la Chine s’inspire des années 50 pour construire sa super-puissance aujourd’hui

Cette démarche particulière est symbolisée à l’époque par le slogan "un pays riche, une armée forte". L’occupation de la Mandchourie a donné aux Japonais l’occasion de bâtir un processus industriel articulé autour d’une compagnie de chemins de fer qui gérait aussi bien les activités économiques (le groupe Nissan est né là-bas) que l’administration locale, l’éducation et la police. Les Japonais avaient pris exemple sur les compagnies de chemin de fer américaines qui étaient à l’origine de la croissance industrielle des Etats-Unis entre la côte atlantique et la côte pacifique. Les Chinois ont subi dans un premier temps les conséquences de cette colonisation économique du Japon puis ont appris à en tirer les leçons.

Valérie Niquet : La Chine a une stratégie de puissance, qui prend des formes différentes et mobilise des moyens très divers pour renforcer la présence et l’influence de la Chine très au-delà de son environnement géographique immédiat. Cette stratégie de puissance répond à des objectifs de développement et d’influence, au service des intérêts vitaux définis par Pékin. Le premier de ces intérêts étant la survie du régime. Toutefois, si la Chine a une stratégie de puissance et d’influence, le succès n’est pas toujours au rendez-vous. Au contraire, la montée en puissance de l’influence chinoise, notamment dans le secteur économique, peut susciter des réactions de rejet. De même, en Asie, la mobilisation d’une thématique hyper nationaliste autour de la défense des "intérêts vitaux" notamment sur mer a suscité une contre réaction qui nuit à l’affirmation de la puissance chinoise dans sa région. 

Deuxième canal de Panama ; en Himalaya, nouvelle route de la soie ; chemin de fer en Amérique du Sud ; présence sur le contient africain. La Chine investit des sommes colossales dans le développement des infrastructures mondiales. Quels sont les objectifs visés ? 

Valérie Niquet : La multiplication des investissements particulièrement impressionnants dans le secteur des infrastructures dans les pays émergents répond à des objectifs multiples. Il s’agit d’abord, pour des raisons économiques, d’accompagner la stratégie du go out encouragée par pékin dès le milieu des années 1990. L’économie chinoise a besoin de nouveaux marchés, d’un accès assuré aux ressources énergétiques et aux matières premières. Ceci d’autant plus que la croissance qui ralentie en Chine aujourd’hui impose de trouver aussi de nouveaux débouchés pour les grandes entreprises chinoises de construction d’infrastructures qui ont vu les opportunités se réduire en Chine même. Ce phénomène est au cœur des projets de nouvelle route de la soie, vers l’Asie centrale, projets qui s’accompagnent du projet de création d’une banque d’investissement pour les infrastructures en Asie où la Chine pourrait jouer un rôle leader. 

Mais au-delà de ces enjeux économiques, la multiplication des grands projets, soutenus par la puissance financière de la République populaire de Chine (RPC), vise également à illustrer et renforcer l’image de puissance de la Chine, acteur majeur sur la scène internationale. Derrière ces ambitions, on trouve le facteur premier de la stratégie extérieure de la RPC qui est la nécessité  de trouver des relais de légitimité, fondés sur le prestige et le développement économique, qui puisse assurer la survie du régime.

Christian Harbulot : Dans un contexte différent du Japon, l’évolution de la Chine contemporaine s’inscrit dans cette problématique de politiques de raccourcis dont la finalité est d’assurer la pérennité d’un régime opposé au système occidental. Depuis la création de la République Populaire en 1949, la stratégie des dirigeants du Parti Communiste Chinois a été conditionnée par le rapport de force constant qui les a opposés au monde capitaliste. Le développement de l’économie chinoise était conçu selon des critères de planification socialiste. Il n’était donc pas question de compétition entre économies de marché mais de complémentarité entre les économies de type socialiste. Si la disparition de l’URSS a remis en cause cette différenciation dans le mode de développement, elle n’a pas pour autant fait disparaître les rapports de force géopolitiques entre la Chine et les Etats-Unis. La Chine reste un risque potentiel militaire et économique pour les Etats-Unis et vice versa.

Pour rattraper son retard sur les pays industrialisés, la Chine communiste n’avait pas d’autre choix que de suivre un chemin parallèle à la voie empruntée par le Japon de l’ère Meiji. Le passage à l’économie de marché a obligé ce pays à prendre des raccourcis par le biais des transferts de technologie et des captations de connaissance dans les pays industrialisés. La rapidité d’exécution de la manœuvre (un siècle pour le Japon, trente pour la Chine)  souligne l’intensité de la démarche chinoise qui est comparable aux démarches japonaise et coréenne dans la mesure où l’optique de développement est indissociable d’une vision politique de puissance. Dans le cas du Japon (ère Meiji), la politique de raccourcis venait en appui d’une volonté de préserver l’indépendance. Dans le cas de la Corée du Sud (post guerre de Corée), elle s’inscrivait dans la perspective de faire jeu égal puis de dépasser la Corée du Nord. Dans le cas de la Chine (post Bande des quatre), le challenge était double : changer de modèle économique et se hisser au plus haut niveau de l’économie mondiale. Le point commun à ces trois démarches est la priorité donnée à la conquête des marchés extérieurs afin d’accumuler de la richesse pour consolider les fondements militaires et géopolitiques de la puissance. Dans les trois cas, la politique de raccourcis est articulée avec des mesures de nature protectionniste.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par zouk - 12/06/2015 - 11:16 - Signaler un abus Chine, développement international

    Nous n'avons certes pas les mêmes moyens, la population chinoise est environ 20 fois la population française. Mais nous ferions bien de nous préoccuper du futur, par exemple basculer une bonne part des dépenses d'assistance sociale vers des investissements, aussi bien en infrastructures qu'en R&D. Ce serait probablement bien compris de l'opinion publique puisque cela produirait mécaniquement des emplois, directement dans les entreprises, publiques (mais gérées comme des entreprises privées) ou privées chargées de la mise en oeuvre, et indirectement par le développement des exportations, entre autres. Au passage, le besoin de mesures d'assistance sociale en serait sensiblement réduit.

  • Par Pourquoi-pas31 - 12/06/2015 - 16:25 - Signaler un abus Cet auteur s'inquiète a juste titre,

    mais son article est infiniment trop soft face à la réalité des choses. Il n'évoque pas les actions de peuplement menée dans différents pays voisins (Laos, Cambodge, etc), a l'instart des manœuvres qui ont conduit à la colonisation du Tibet et à la destruction du mode de vie et de la culture de sa population. Il n'évoque pas les actions d'entrisme auprès de nos dirigeants qui bradent nos biens nationaux au point que brusquement un jour, on apprend que la Chine a achete des aéroports en France. On n'imagine pas le pillage technologique réalise par tous les moyens possibles, revues et presse, espionnage industriel, stages et formations d'étudiants, et bien sûr achat de société. Ce pus avance pas a pas dans tous les domaines, sans jamais faire de concession ou de retour en arrière, sans éthique autre que sa volonté de domination, sans morale ni parole qui l'empêcherait de revenir sur ses accords, sans respect pour l'individu en tant qu'être humain si l'on observe son histoire récentes et ses dizaines de millions de morts dans ses révolutions culturelles. Voilà ce que nous avons en face de nous : un rouleau compresseur conduit par un fou aveugle et sourd.

  • Par valencia77 - 12/06/2015 - 16:34 - Signaler un abus valencia77

    Ameliorer sa population? Le contraire de l'occident qui subventione les moins capable de leur population a avoir le plus d'enfants? La selection naturelle a l'envers? L'ethique judeo-chretienne mal interpretee? Un enfant par famille qui limite les moins apte a se reproduire et amelioration de l'ADN? a winning combination in my opinion.

  • Par gwirioné - 12/06/2015 - 23:56 - Signaler un abus Péril jaune?

    C'était un leitmotiv au XXème siècle, il me semble encore plus d'actualité. On ne craint plus une invasion trans-sibérienne de l'Armée Populaire, mais, en bref, nous sommes ennemis. Seulement, la pensée politiquement correcte empêche toute prise de conscience en Europe, par contre le côté pragmatique libéral américain fait qu'Obama, premier président noir, est en réalité un américain lucide qui tourne l'essentiel de sa pensée vers l'Océan Pacifique. Et voudrait bien se débarrasser du fardeau européen et Proche-Oriental.

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Christian Harbulot

Christian Harbulot est directeur de l’Ecole de Guerre Economique et directeur associé du cabinet Spin Partners. Son dernier ouvrage :Les fabricants d’intox, la guerre mondialisée des propagandes, est paru en mars 2016 chez Lemieux éditeur.

Il est l'auteur de "Sabordages : comment la puissance française se détruit" (Editions François Bourrin, 2014)

Voir la bio en entier

Valérie Niquet

Valérie Niquet est Maître de recherche et responsable du pôle Asie à la FRS. 

Voir la bio en entier

Laurent Alexandre

Chirurgien de formation, également diplômé de Science Po, d'HEC et de l'ENA, Laurent Alexandre a fonde dans les années 90 le site d’information Doctissimo. Il le revend en 2008 et développe DNA Vision spécialisée dans le séquençage ADN. Auteur de "La mort de la mort" paru en 2011,  Laurent Alexandre est un expert des bouleversements que va connaître l'humanité grâce aux progrès de la biotechnologie. 

Voir la bio en entier

Antoine Brunet

Antoine Brunet est économiste et président d’AB Marchés.

Il est l'auteur de La visée hégémonique de la Chine (avec Jean-Paul Guichard, L’Harmattan, 2011).

 

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€