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Et si l'amour n'était pas ce que vous croyez ?

Aimer, est-ce œuvrer pour le bien de l’autre ? Est-ce chercher à faire le bien ou à se faire du bien ? Dans "Philosopher ou faire l’amour", Ruwen Ogien remet en question la vision idéale, absolue de l’amour que nous ont légué les philosophes et revisite, ce faisant, les "idées de base" de l’amour. Pour savoir si l’amour est éternel, plus fort que tout et si l’être aimé est irremplaçable, c’est en-dessous...

Un livre, un débat

Publié le - Mis à jour le 30 Octobre 2014
Et si l'amour n'était pas ce que vous croyez ?

Barbara Lambert : Assez étrangement, vous semblez trouver la vision populaire de l’amour plus juste que celle des philosophes… Cette vision se donne à voir, par exemple, dans les chansons dont vous vous servez beaucoup dans votre livre. Les plus populaires sont souvent malheureuses, remarquez-vous. Est-ce parce que les philosophes nous ont mal appris ce qu’est l’amour ?

Ruwen Ogien : Je ne pense pas que la vision populaire de l’amour est plus juste que la vision philosophique, mais seulement qu’elle est au fond plus pertinente, parce qu’au lieu de chercher la "vérité" de l’amour, elle montre ses impasses, ses incohérences.

La chanson populaire propose deux visions opposées de l’amour, souvent dans le même morceau. L’une est rose, gaie, optimiste, enthousiaste ; l’autre est grise, triste, désespérée, pessimiste. Du côté rose, c’est l’admiration béate, l’éloge délirant du bien aimé, de son charme, de sa beauté, de sa bonté, les déclarations d’amour éternel, l’affirmation du bonheur d’aimer et d’être aimé, la célébration de l’amour dans la joie. Du côté gris, la chanson populaire est un genre spécialisé dans la maladie d’amour : manque, dépendance, jalousie, haine, trahisons, doutes, désillusions, abandon, séparation, dépression et suicide dans les cas les plus défavorables. Lorsqu’elle est grise, la chanson populaire repose sur un fond de pessimisme : anticipation de la fin du sentiment amoureux, efforts  désespérés et humiliants pour ne pas perdre le bien-aimé (avec Ne me quitte pas de Jacques Brel comme modèle inégalé du genre), nostalgie des amours passés. Ce côté gris peut prendre des allures cruelles, sadiques, jubilatoires, ce qui complique un peu les choses. Pensez à la cinglante déclaration de fin d’amour de Serge Gainsbourg. Je suis venu te dire que je m'en vais/ Et tes larmes n'y pourront rien changer. Le côté gris, qu’il soit dépressif, sadique, ou jubilatoire, semble l’emporter dans les chansons d’amour. L’amour malheureux est populaire. Le succès intemporel des champions incontestés de l’échec amoureux : de Jacques Brel à Leonard Cohen  en passant par Patsy Cline pourrait servir à fonder cette affirmation.

On peut aimer sans rechercher le bien de l’autre, dites-vous. Est-ce seulement quand l’amour est égoïste ou parce que l’amour est toujours égoïste ?

J’essaie de montrer que les deux définitions de l’amour qui me paraissent les plus claires, les plus susceptibles d’être discutées,  la définition "conative" et la définition "affective", sont parfaitement contestables. Quand on adopte le point de vue que j’appelle "conatif", l’amour est vu comme le souci du bien de l’autre. Mais on peut aussi adopter le point de vue que j’appelle "affectif". L’amour est alors défini comme contemplation béate de l’autre, admiration, joie d’être avec lui, manque quand il est absent. On se réjouit de ses joies. On s’attriste de ses peines. Selon cette définition, il n’est pas nécessaire d’agir en vue du bien de l’autre pour l’aimer. Il suffit de l’admirer ou de se réjouir de sa présence. Afin d’expliquer pourquoi certains préfèrent la définition affective à celle qui insiste sur le souci du bien de l’autre, je rappelle seulement en citant entre autres les paroles de chansons populaires qu’il n’est pas rare d’aimer quelqu’un tout en lui faisant beaucoup de mal. Ce n’est pas nécessairement par calcul égoïste, car on va sûrement contre ses propres intérêts en faisant souffrir la personne qu’on aime. Comme le chante John Lennon, c’est peut-être seulement parce qu’on est un "jealous guy" - un type jaloux, possessif ou violent.

 
Commentaires

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  • Par Benvoyons - 27/10/2014 - 11:12 - Signaler un abus Interressant mais je reste sur ma soif car je vois un problème.

    En effet comment comparé l'amour (qui est du à une chimie intérieure et donc forcément éphémère) dont la constitution est programmée par des éléments psychologiques de chacun. Avec l'amour dit (céleste?) qui est l'amour de chacun vers l'autre sans chimie, mais avec une pensée sociale qui n'est ni de gauche ni de droite. C'est un amour qui se construit avec sa pensée, son analyse, sa psychologie, sa religion, sans religion, qui de fait n'est pas sexuel. Donc nous ne pouvons parler des versions de l'amour sa

  • Par vangog - 27/10/2014 - 21:21 - Signaler un abus "L'Amour est enfant de Bohème, qui n'a jamais connu de loi..."

    ...une des chansons qui illustre le mieux ce "long fleuve tranquille"que ne sera jamais l'Amour, mais une rivière méandreuse au cours changeant, parfois rapide et tumultueux, lorsqu'elle feint de se briser contre de menaçants rochers, parfois calme jusqu'à la torpeur, lorsqu'elle se répand sur une longue plaine paresseuse, parfois s'évanouissant dans le sol poreux de l'oubli, parfois rejaillissant après un long parcours souterrain...La confusion de son absolu spirituel avec l'éternité temporelle et le jugement moral qui accompagne son parcours incertain sont deux erreurs couramment colportées à propos de l'Amour. Sa composante dynamique lui interdit d'être "éternel" et la mystérieuse incompréhension qui l'entoure lui offre d'être, des quatre grands idéaux, le préféré des poètes, écrivains, chanteurs, cinéastes ( quoique peu de beaux films d'Amour ces derniers temps...)

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Ruwen Ogien

Ruwen Ogien est directeur de recherche au CNRS (CERSES). Il est notamment l’auteur, chez Grasset, de "L’influence des croissants chauds sur la bonté humaine" (2012) et de "La guerre aux pauvres commence à l’école" (2013). Il vient de faire paraître "Philosopher ou faire l'amour" aux éditions Grasset.

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Barbara Lambert

Barbara Lambert a goûté à l'édition et enseigné la littérature anglaise et américaine avant de devenir journaliste à "Livres Hebdo". Elle est aujourd'hui responsable des rubriques société/idées d'Atlantico.fr.

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