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Deadpool ou le début de la conversion des super productions hollywoodiennes à l’hétéro-flexibilité (wait, what ?)

Avec 285.711 spectateurs mercredi 10 février sur 478 écrans dans toute la France, Deadpool, le superhéros Marvel incarné par Ryan Reynolds, qui se revendique clairement comme un "hétéro-flexible" aimant se faire sodomiser par sa femme, fait un malheur auprès du public français, et signe le meilleur démarrage de l'année devant "Les Tuche 2", loin devant le retour d'Eric et Ramzy avec "La Tour 2 contrôle infernale".

Ho-bi-wood

Publié le - Mis à jour le 19 Février 2016
Deadpool ou le début de la conversion des super productions hollywoodiennes à l’hétéro-flexibilité (wait,  what ?)

Le superhéros Deadpool.

Atlantico : En tant que producteur de films pornographiques, avez-vous déjà entendu parler de l'hétéro-flexibilité ?

John Root : Oui, je produis du porno depuis une vingtaine d'années, et mes films ont toujours mis en scène cette tendance, même si je suis une exception dans le milieu. Je suis ravi qu'on en parle et qu'on mette un mot là-dessus aujourd'hui, mais ce n'est pas tout neuf.

Comment définiriez-vous le terme d'hétéro-flexibilté ?

John Root : A la différence des personnes bisexuelles, qui sont attirées aussi bien par les garçons que par les filles et qui peuvent avoir une relation avec les deux sexes, les hétéro-flexibles sont des personnes hétérosexuelles qui, de temps en temps, vont tenter de nouvelles expériences sexuelles sans s'en cacher, avec des personnes du même sexe, à plusieurs, en inversant les rôles, etc.

Ce sont aussi des personnes qui ne veulent pas être rangées dans une catégorie, c'est-à-dire qu'elles ne veulent pas être identifiées comme hétérosexuelles, bisexuelles ou homosexuelles. 

Comment expliquez-vous le succès de cette nouvelle tendance sexuelle au cinéma ? 

John Root : Je pense d'abord que la génération Y, celle qui a entre 20 et 30 ans aujourd'hui, est née avec le porno autorisé (en 1976), ce qui a dédramatisé le sexe. Avant cela, beaucoup de nos grands-parents ou parents ont été élevés dans la diabolisation du sexe ("si tu te masturbes, tu deviendras sourd", "le diable est dans ta culotte", etc).

Ensuite, même si c'est une tendance encore assez marginale, l'univers pornographique s'est mis à décloisonner les catégories de films, et cela a très certainement déteint sur la sphère cinématographique classique.

Il n'y a encore pas si longtemps, le porno était majoritairement à destination des hétérosexuels masculins très machos, où seules les lesbiennes filles (souvent fausses) étaient mises en scène. Ce genre de film pornographique a vocation à rassurer la gente masculine qui rencontre des difficultés sexuelles dans la vrai vie (manque de désir pour sa femme, célibat, veillesse). Et en plus d'être extrêmement frileux sur tout ce qui touchait à la bisexualité et l'homosexualité masculine, les auteurs pornographiques ne produisaient que des films à destination de chaque catégorie sexuelle (hétérosexuelles, bisexuelles, homosexuelles féminin ou masculin). Or depuis peu, je constate que les tendances sexuelles de chacun se mélangent dans un même film, ce qui rencontre un énorme succès auprès du public. Dans mon dernier film Equinox, que j'ai projeté au Bataclan, il y a des garçons qui sont sodomisés par des filles avec des god ceintures, des garçons qui font des fellations à d'autres garçons, un homme qui se fait éjaculer dans la bouche par une fille, etc. Ce genre de scène à composition mélangée et inversée, qui remettent complètement en cause l'hétéro sexualité pure et dure, sont celles qui ont le plus de succès sur mon blog en ce moment, où elles sont visionnées par des milliers d'internautes. 

C'est une très bonne chose que le cinéma s'empare de la question de l'hétéro-fexibilité, car si le film pornographique montre comment on peut avoir telles ou telles relations sexuelles tout en étant hétérosexuel, le cinéma doit répondre au pourquoi de cette évolution des pratiques sexuelles. Le rôle du cinéma est de raconter la vie, donc la sexualité, et je pense que le film Deadpool ouvre une très belle voie. Son succès en est la preuve. 

En tant que journaliste critique de cinéma, pensez-vous que le succès du film Deadpool ou encore le fait que, comme la fille de Johnny Depp et Vanessa Paradis, de plus en plus de stars se revendiquent "hétéro-flexibles", est un simple effet de mode ou une tendance qui va durer ?

Sylvestre Picard : Pour l’instant le phénomène reste très, très marginal. Le personnage de Deadpool a beau aimer les licornes et se faire sodomiser par sa femme, il est clairement identifié comme hétéro (straight) à l’instar de 100% des héros des blockbusters américains. 

Ce décloisonnement des catégories sexuelles existe désormais dans l'univers des films pornographiques. Pensez-vous que cette nouvelle tendance cinématographique vienne de là ? Sinon, quelle serait l'origine de ce phénomène ?

Sylvestre Picard : Je ne pense pas que ce "décloisonnement" vienne du porno, si décloisonnement il y a. L’industrie cinématographique américaine est déjà très frileuse sur le fait d’intégrer de simples personnages homosexuels. Il a fallu attendre 2015 pour voir un personnage de lesbienne (joué par Carrie-Anne Moss) dans l’univers Marvel, et c’est sur le petit écran dans la série Netflix Jessica Jones. A mon avis - je suis toutefois très loin d’être un spécialiste - la médiatisation des catégories non-hétéro (gay, trans, etc) vient de la lutte des associations LGBT et des stars engagées, et pas du porno largement dominé à mon avis par une vision patriarcale et masculiniste des rapports hommes/femmes.

Comment expliquer le succès auprès du grand public de ces comédies où les héros sont présentés explicitement comme hétéro-flexibles ?

Sylvestre Picard : Je ne crois pas que le "héros hétéroflexible" soit un genre de personnage. Pas pour l’instant. A part Deadpool qui promet de cartonner, les films cités par l’article de Vulture n’ont pas été de gros succès en salles (The D Train, The Night Before).

Ce que je retiens c’est que les traits vus comme « hétéroflexibles » de Deadpool - aimer les licornes et le strap on de sa femme - sont vus comme des ressorts de comédie et l’occasion de blagues grasses (ahah, il aime les licornes, LOL), un peu à l’instar de se moquer des folles dans les films sur les gays (cf. les biscottes de La Cage aux folles). Le beau Love is Strange d’Ira Sachs (avec un couple gay vu comme normal) ou le futur Free Love avec Ellen Page et Julianne Moore sont moins clichés, mais ces films n’ont aussi pas marché en salles à cause de la frilosité des distributeurs. Il faudra en fait attendre qu’un super-héros Marvel fasse son coming out sur grand écran dans un film à 200 millions. C’est pas demain la veille, donc.

 

 

 
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Sylvestre Picard

est un journaliste critique de cinéma du magazine "Première". 

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John Root

est un réalisateur de film pornographique et critique de cinéma. 

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