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Critique philosophique de l’arbitrage vidéo

La coupe du monde s’achève sans plusieurs de ses stars (Messi, Ronaldo, Neymar…) dont la sortie prématurée du tournoi fut toutefois précédée par celle de la vedette incontestée de la phase de poule, le fameux VAR (l’arbitre assistant à la vidéo), disparu des écrans depuis les huitièmes de finale. Est-ce à dire que la FIFA a tiré elle-même le bilan critique de l’expérimentation qu’elle a initiée, et dont elle s’est pourtant félicitée officiellement à coups de statistiques aussi flatteuses que douteuses ?

Critique philosophique de l’arbitrage vidéo

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Critique philosophique de l’arbitrage vidéo

 Crédit Mladen ANTONOV / AFP

Ayant passé les quinze derniers jours de juin à corriger les copies du Bac entre deux matchs du Mondial, j’ai été conduit à méditer sur deux sujets auxquels le débat relatif à l’arbitrage vidéo fournit une excellente illustration. Premier sujet :

Peut-on maîtriser le développement des techniques ?

Partisans et adversaires de l’arbitrage vidéo dans le foot s’opposent sur les raisons et la pertinence de recourir à l’assistance technique. Pour les premiers, il est évident qu’il s’agit d’un progrès, dans la mesure où celle-ci permet de pallier la défaillance humaine. Le foot entrerait ainsi, par le recours à la technique, dans l’ère d’un arbitrage scientifique - la rigueur, rendue possible par l’exactitude de l’information à disposition de l’arbitre, se substituant à l’arbitraire de décisions fondées sur des impressions visuelles lacunaires.

Potentiellement et tendanciellement, l’arbitrage vidéo devrait ainsi pouvoir réaliser l’empire de l’exactitude : le VAR est à la fois une sorte de Big Brother en situation de voir tout ce qui se passe sur un terrain et un juge infaillible - serrant les mailles du filet de la justice pour ne laisser passer aucune faute, rectifiant au besoin les décisions injustes, sauvant en conséquence de l’erreur judiciaire nombre d’équipes et de supporters.

Les adversaires de l’arbitrage vidéo se heurtent non seulement à l’argument du Progrès, mais aussi à celui du fatalisme : l’introduction de la vidéo va dans le sens de l’Histoire, elle est irréversible, « on n’arrête pas le progrès ». Or, cet argument est lui réversible : si la technique est un destin, si la décision humaine n’est plus en mesure de s’opposer au développement des techniques, à la fascination qu’il suscite, à l’exploitation de toutes les possibilités qu’il génère, ne sommes-nous pas victimes d’une nouvelle forme d’aliénation ? La technologie n’est qu’un moyen dont on devrait pouvoir choisir de se passer s’il ne donne pas satisfaction. Si le choix est irréversible, si aucun retour en arrière n’est possible, on peut se demander s’il est encore permis d’évaluer le moyen en tant que moyen, et si l’on ne tend pas à oublier la fin ultime au regard de laquelle cette évaluation devrait avoir lieu. Serions-nous contraints d’admettre tous les inconvénients qui pourraient résulter de l’usage de la technologie disponible, quand bien même leur somme dépasserait celle des avantages attendus ? Le moyen ne devient-il pas une fin, ne nous fait-il pas oublier les véritables fins, n’en modifie-t-il pas la nature ? Le développement des techniques doit fournir à l’homme les moyens d’une plus grande maîtrise ; si l’accroissement des moyens devient une fin en soi, s’il s’impose à nous comme un destin, s’il n’est plus possible de maîtriser la maîtrise, celle-ci se renverse en dépossession et finit par apparaître comme une promesse frelatée.

Cette inquiétude est présente au sein des instances du foot et chez les défenseurs de l’assistance vidéo, puisqu’on s’interroge sur la délimitation de son usage. Le problème (logique) de la maîtrise de la maîtrise demeure toutefois sans solution dès lors que l’on prend pour idéal l’exactitude : n’est-on pas en effet condamné à vouloir toujours dépasser les limites posées, afin de corriger les lacunes de l’arbitrage humain qui subsisteront (du fait même de ces limites) et qui apparaîtront d’autant plus inacceptables qu’on aura posé l’exactitude en norme suprême ? La FIFA est toutefois peut-être en train de montrer qu’il est encore possible de résister à cette tentation de l’empire de l’exactitude par la technologie et de consentir avec sagesse aux errements de l’arbitrage traditionnel. L’expérimentation a été concluante sur un point : elle est parvenue à susciter le désir nostalgique du retour aux bonne vieilles erreurs humaines que l’on dénonçait naguère avec véhémence. Sans doute ne renoncera-t-on pas officiellement à l’assistance technologique, mais l’usage imposera les limites drastiques nécessaires au respect de l’harmonie du jeu.

Qu’est-ce qu’un fait footballistique ?

Pourquoi un tel recul ? Une première série de réponses peut être alimentée par la réflexion sur mon deuxième sujet : L’expérience peut-elle être trompeuse ? L’arbitrage vidéo illustre métaphoriquement la question des rapports entre l’expérience commune et la science. La connaissance scientifique, à la différence de la métaphysique, progresse grâce au recours à l’expérience. Elle ne peut se passer de l’observation et de l’évidence sensible (consistant à « croire ce que l’on voit »). Néanmoins, elle ne cesse de percer les apparences, de mettre en question la réalité telle qu’elle nous apparaît, de corriger nos erreurs de perspectives. Nous voyons bien le soleil accomplir un mouvement circulaire autour de la Terre et pourtant la science, en se plaçant du point du vue du soleil, nous apprend que la perception nous plonge dans l’illusion et que les sens ne suffisent pas à établir les faits, encore moins à les expliquer. En réalité cependant, ainsi que le précise Kant, « les sens ne sont pas trompeurs ». Simplement, ils ne jugent pas. L’erreur a toujours pour origine la mauvaise interprétation de ce que l’on voit, de l’information fournie par les sens : « l’erreur comme la vérité, ajoute Kant, n’a lieu que dans les jugements ».

Le plaidoyer en faveur de l’arbitrage vidéo, simple et efficace, repose sur la confiance dans la capacité d’établir la vérité des faits en s’appuyant sur une perception exacte de la réalité, résultant de la correction des erreurs de perspective. L’arbitre est sur le terrain comme nous sommes sur la Terre : prisonnier d’une perspective particulière, souvent « mal placé », sans le recul nécessaire pour bien juger, il commet fatalement des erreurs. Néanmoins, si l’expérience peut être trompeuse, elle ne l’est pas en tant que telle, pourvu qu’on développe les outils de la connaissance et qu’on en fasse bon usage. A commencer par la perception, indispensable pour établir les faits. « Être, c’est être perçu » écrivait le philosophe empiriste Berkeley. L’objectivité des faits est donc proportionnelle à notre puissance de perception. La technologie à cet égard, en tant qu’elle permet de multiplier les angles de vue, de voir et de revoir, de voir au ralenti, et surtout de voir avec une précision beaucoup plus grande que l’œil humain (en dépit d’une marge d’erreur, peut-être irréductible mais minime), semble garantir de manière incontestable la plus grande exactitude possible dans la perception des faits. La supériorité de l’instrument technique sur l’œil humain est indéniable. L’arbitrage vidéo doit donc sans aucun doute permettre d’éliminer les erreurs de jugement qui ont pour origine une erreur de perception. Il est à la perception faillible de l’arbitrage humain ce que la science est à l’expérience ordinaire.

 
Commentaires

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  • Par Phlt1 - 15/07/2018 - 15:24 - Signaler un abus @Eric Deschavanne

    Article intéressant dès lors qu'il aborde le contexte avec précision. Au fond, on pourrait résumer le problème à une seule question: l'être humain est-il capable de surmonter intérieurement l'injustice lorsqu'elle se produit.?. Et la réponse est "Bien sûr que "oui", et heureusement". Donc pas besoin d'arbitrage vidéo. Mais...c'est oublier ce qui fait en même temps la puissance du football, c'est-à-dire le fait qu'un match soit filmé par des dizaines de caméras...qu'il est impossible de ne pas "donner" au public/téléspectateur. Dès lors, le problème se déplace sur le terrain de la crédibilité ("image référence"): peut-on continuer de respecter un sport et ses instances si les décisions sont en contradiction flagrantes avec ce que l'on peut très facilement observer.?. La réponse est bien évidemment "non". Et ce point dépasse la notion de justesse ou justice. Il est donc important d'éviter le manichéisme, le pour ou le contre, pour aller vers le pour ET le contre, et ainsi constater - me semble t'il - que l'arbitrage vidéo est aujourd'hui indispensable, tout en sachant l'utiliser dans le cadre de situations considérées comme déterminantes pour... plus de justesse, donc...d'harmonie.

  • Par POLITQ - 15/07/2018 - 22:12 - Signaler un abus MASTURBATION INTELLECTUELLE

    D'un pauvre type, manifestement inconscient de la pratique et de l'environnement sportif. Pourquoi au rugby cela fonctionne bien?... Déjà, l'arbitre est BEAUCOUP plus respecté. Et les 2, 3 ou 4 fois par match que c'est consulté, cela renforce son autorité. Le foot est pratiqué par des crétins habitués à tricher, simuler, insulter l'arbitre. Je connais : j'ai joué 20 ans au foot. Et bien sûr, ceux installés dans les arcanes de ce sport savent bien que cela va porter un coup terrible à l'achat des arbitres, des joueurs. En 1978, JAMAIS l'Argentine ne doit gagner !!! Pas UN SEUL de ses matches qui n'ait été un DENI DE JUSTICE !!! Arbitres menacés, achetés , par une junte militaire très menaçante... En 1982, IMPOSSIBLE que les arbitres Néerlandais n'aient pas été achetés !!! Regardant le ballon, et donc l'action, ils ne peuvent pas ne pas voir ce qui s'est passé.... En 2012 (je crois) jamais l'Angleterre ne doit perdre devant l'Allemagne pour un but refusé. Là, on peut accepter qu'il y ait eu seulement erreur.... Etc, etc.... Pauvre Deschavanne... Mais avec un nom pareil...

  • Par Le gorille - 16/07/2018 - 12:08 - Signaler un abus Qui joue ?

    Je me suis laissé dire, oh ! il y a belle lurette, que la balle au pied, restons français, était un sport d'honnête-hommes (je préfère le grec à l'anglais), joué par des brutes (pauvre Didier Deschamps et pauvre Zinedine Zidane qui lèvent, eux, bien haut les couleurs de cette discipline) alors que le ballon ovale, lui, un sport de brutes, à jouer à la brute, était, lui, pratiqué avec élégance... et un vrai esprit sportif... d'où, me semble-t-il, l'origine probable du "respect de l'arbitre"... ne croyez-vous pas ? A part ces préliminaires, j'ai apprécié l'approche philosophique à lire plus haut. Longue, certes, mais quand même : ce n'est vraiment pas faux ! Et flûte pour la royauté en puissance de la technique ! Un grand merci de me permettre de comprendre pourquoi elle n'arrive pas à prendre le sceptre que d'aucuns lui tendent pourtant ! Et gare à vous si vous ne cédez pas à leurs arguments ! Et là, ce sont de véritables brutes !

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Eric Deschavanne

Eric Deschavanne est professeur de philosophie.

A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxième
humanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry
(Germina, 2010). Il est également l’auteur, avec Pierre-Henri Tavoillot, de Philosophie des âges de la vie (Grasset, 2007).

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