Atlantico, c'est qui? c'est quoi ?
Vendredi 30 Septembre 2016 | Créer un compte | Connexion
Extra

Attentat meurtrier à Ankara : la Turquie en voie de perdre la stabilité qui la caractérisait

Pendant une manifestation pour la paix organisée par des syndicats, des associations et le principal parti pro-kurde, deux explosions ont eu lieu non loin de la gare d’Ankara. L'attentat aurait fait près de 86 morts. Ce drame entraîne un peu plus le pays dans une dangereuse zone de turbulences.

Attention danger

Publié le - Mis à jour le 16 Octobre 2015
Attentat meurtrier à Ankara : la Turquie en voie de perdre la stabilité qui la caractérisait

Atlantico : Pendant une manifestation pour la paix organisée par des syndicats, des associations et le principal parti pro-kurde, deux explosions ont eu lieu non loin de la gare d’Ankara. L'attentat aurait fait près de 90 morts. Plusieurs hypothèses circulent quant aux responsables de cette tuerie. Que peut-on en dire à l’heure actuelle ?

Laurent Leylekian : La première question à se poser est celle des commanditaires. Evidemment, le régime a immédiatement tenté de se dédouaner en invoquant le PKK ou les islamistes. La première hypothèse est intenable étant donné que les personnes visées étaient des sympathisants du mouvement progressiste HDP, dont beaucoup de Kurdes. Il est en revanche possible que l’attentat ait effectivement été le fait de cellules islamistes désormais solidement ancrées en Turquie, bien au-delà des régions frontalières de Syrie. Mais il est également possible qu’il ait été perpétré par des groupes ultranationalistes, voire par des services de l’Etat. 

De nombreux observateurs ont d’ailleurs souligné l’absence inhabituelle de la police pour une manifestation d’opposants d’une telle importance ou sa passivité après l’attentat et des voix prétendent même qu’elle a aspergé les survivants de gaz lacrymogènes plutôt que de les secourir.

Au demeurant, la proximité entre l’extrême-droite et les forces de sécurité est une constante de la Turquie au moins depuis le génocide des Arméniens. Ce qui est nouveau depuis le conflit syrien, c’est la contamination de ce noyau fasciste au cœur de l’Etat turc par l’Islam radical. De sorte qu’il est peut-être illusoire de chercher à attribuer l’attentat aux islamistes plutôt qu’à l’extrême-droite car une frange croissante de ces groupes appartient simultanément aux deux mouvances. 

Quelle analyse faire de cet attentat à quelques semaines des élections législatives ? Qu'est-ce que cet attentat nous dit de l'instabilité dans le pays ?

La tuerie d’Ankara invite à deux niveaux de lecture. Elle souligne d’une part l’échec de la tactique personnellement conduite par le Président Erdogan et dont une partie de l’AKP au pouvoir s’est d’ailleurs désolidarisée. Confronté à la perte de la majorité absolue lors des dernières législatives, Erdogan a cru bon de relancer la guerre contre les Kurdes pour siphonner l’électorat d’extrême-droite (MHP), voire pour rallier certains votes kémalistes (CHP). Il pensait sans doute que taper sur les Kurdes ou sur les autres minorités restait fédérateur en Turquie. Or les derniers sondages publiés avant la tuerie d’Ankara montrent que le HDP ne baisse pas dans les intentions de vote, au contraire du parti islamiste (AKP), la propre formation politique d’Erdogan. Le gouvernement technique qui est censé expédier les affaires courantes risque donc de durer.

 

D’autre part, si l’on prend un peu de recul, on est frappé par l’effet désagrégeant du phénomène AKP. En arrivant au pouvoir en 2002, les islamistes turcs ont initialement pratiqué une politique libérale qui a réveillé des identités jusqu’alors écrasées par la chape kémaliste. L’affirmation de ces identités a probablement aussi bénéficié de la montée du niveau d’éducation lié à l’ouverture du pays et à son immersion dans la globalisation. En prenant un visage autoritaire et patriarcal – à partir d’une date qu’on peut fixer aux législatives de 2007 voire à l’attentat de Semdinli (2005) – le pouvoir a tenté de réprimer ces identités qu’il avait lui-même mobilisées contre le conservatisme ethno-centré des kémalistes. Mais voilà, on ne réprime pas facilement des idées de liberté une fois qu’on les a réveillées. A bien des égards, le processus en cours en Turquie rappelle celui de la « Perestroïka » et de la « Glasnost » soviétiques : On réforme le régime pour tenter de sauver ou d’adapter la structure de l’Etat mais, à la fin, le processus échappe au contrôle de ses initiateurs. L’instabilité risque donc de durer, à moins qu’un coup d’Etat – ou inversement une chute du régime – y mette un terme brutal.

Si la laïcité turque - "une vieille idée moderne" en Turquie d'après Jean Marcou - est largement commentée par les observateurs et que le pays fait partie des vingt plus grandes puissances mondiales, certains dénoncent une islamisation développée par le parti AKP ces dernières années. Ce tiraillement entre une Turquie moderne et une seconde soutenant un Islam conservateur tout en contrôlant les médias, ne risque-t-il pas de fragiliser un peu plus le pays ?

La « laïcité » turque n’a jamais existé. C’est une projection abusive des Européens, et singulièrement des Français, une forme moderne d’orientalisme. Je voudrais rappeler une phrase prononcée par Atatürk lui-même après l’éradication des minorités non-musulmanes du pays : « puisque nous sommes tous turcs, donc tous musulmans, nous pourrons et devrons être laïcs ». Cette « laïcité » fantasmée consiste donc en la promotion de l’orthodoxie sunnite – à travers la Diyanet, le Ministère des cultes – et la surveillance et la répression des autres religions, y compris les formes hétérodoxes de l’Islam comme l’alévisme. 

 

Ceci dit, ce tiraillement-là ne gêne pas nécessairement le développement libéral du pays. Des Etats comme le Qatar ou l’Arabie Saoudite sont là pour nous montrer qu’on peut s’inscrire dans la mondialisation en prônant un Islam rétrograde. Mais ceci implique précisément de garder le contrôle sur les cœurs et les esprits des citoyens. D’où effectivement le contrôle croissant des médias et la répression de tout esprit critique. Pour revenir à l’attentat de ce samedi, il a immédiatement été suivi d’un nouveau blocage des réseaux sociaux et le gouvernement a émis une circulaire interdisant toute publication concernant les attentats. Il est sans doute significatif que cette circulaire n’ait pas été signée par le ministre de la Justice mais par Yalçın Akdoğan, le vice Premier ministre en charge du processus de paix avec les Kurdes. Yalçın Akdoğan est réputé proche du Président Erdogan et le processus de paix est mort. 

Aujourd’hui donc la société turque est effectivement profondément morcelée. Il y a quelques heures par exemple, la police a violemment agressé à coups de gaz lacrymogènes, de matraques et de canons à eau, une délégation de députés du CHP et du HDP, parmi lesquels Selahettin Demirtas, le co-président du parti progressiste, venus se recueillir sur les lieux du carnage.

 
Commentaires

Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.

  • Par hibernato - 11/10/2015 - 13:53 - Signaler un abus Modalités d'exclusion de l'OTAN ?

    Le gouvernement islamo conservateur turc tente par tous les moyens de se maintenir au pouvoir. Ces pratiques sont elles compatibles avec les valeurs que l'OTAN est censé défendre ? En ciblant les kurdes en Syrie ce gouvernement a délibèrement choisi son camp et il ne manquerait plus qu'il cherche la confrontation avec les russes pour instrumentaliser son appartenance à l'OTAN afin de preserver les seuls intérêts turcs.

  • Par Marie-E - 11/10/2015 - 16:29 - Signaler un abus je plains

    le peuple turc. Mais la mégalomanie et les erreurs d'Erdogan risquent de déstabiliser complètement le pays. Il a joué avec le feu, rompu ses alliances avec Israël et l'Egypte d'Al Sissi, en veut à Assad, à Poutine, aux Iraniens. Il ne soutient que le Hamas (Frères Musulmans). Il combat les Kurdes, décrédibilise l'OTAN (je sais c'est facile) et ne fait rien contre Daech Quant à l'occupation de Chypre Nord reconnue que par la Turquie... Cela va mal finir : on est très loin d'un nouvel empire ottoman et d'une grande puissance régionale car Erdogan a mal joué et perdu. Mais les morts kurdes s'accumulent. Jusqu'à quand ?

Pour commenter :

Depuis son lancement Atlantico avait fait le choix de laisser ouvert à tous la possibilité de commenter ses articles avec un système de modération a posteriori. Sous couvert d'anonymat, une minorité d'internautes a trop souvent détourné l’esprit constructif et respectueux de cet espace d’échanges. Suite aux nombreuses remarques de nos lecteurs, nous avons décidé de réserver les commentaires à notre communauté d’abonnés.

Laurent Leylekian

Laurent Leylekian est analyste politique, spécialiste de la Turquie.

Voir la bio en entier

Je m'abonne
à partir de 4,90€