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Armes de guerre psychologiques : le Sénat américain tente de protéger les Etats-Unis des actions grandissantes de désinformation étrangère

Le 16 mai dernier, un projet de loi bi-partisan a été présenté au Sénat américain. Intitulé "Information Warfare Contrer 2016", il vise à donner les armes nécessaires aux Etats-Unis pour lutter contre la propagande dans le monde... et asseoir sa propre désinformation dans les pays "les plus vulnérables".

Désintox

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Armes de guerre psychologiques : le Sénat américain tente de protéger les Etats-Unis des actions grandissantes de désinformation étrangère

Atlantico : Le Sénat américain est en passe de voter une loi contre la "désinformation étrangère". Quelle est la réalité de cet outil, qualifié par certains de véritable "arme de guerre" ? Et quels en sont les objectifs concrets ?

Franck DeCloquement : Les opérations d’influence et de désinformation sont des méthodes d’actions spéciales très répandues. Elles agissent prioritairement dans le "champ psychologique" et sont mises en œuvre par de très nombreux Etats étrangers qui souhaitent – par la même occasion – "influencer", ou "conditionner" la décision, la perception d’une situation et les positions dominantes de certaines parties-prenantes sur le plan international.

Pour tous les belligérants, les news qui s’étalent à la une des magazines, des blogs spécialisés et des sites d’informations en ligne à fortes audiences, sont devenues de véritables "armes de guerre psychologique", pour qui sait en jouer. Ils les utilisent en l’occurrence, ou en organisent la gestion, les effets et les orientations, pour soutenir les efforts stratégiques de leurs régimes, attaquer, séduire ou mettre en cause leurs "ennemis" du moment, aux yeux de l’opinion publique internationale. La dénomination bien connue de "PSYOPS" (Psychological operations), étant remplacée chez les américains depuis quelques années par la terminologie plus soft de "MISO", pour : "Military Information Support Operations". Des actions sur l’environnement au sens large. 

Dans un contexte international toujours plus conflictuel et trouble, les États-Unis – selon certains de leurs représentants – pourraient très bientôt se donner les moyens de se battre en retour, "à armes égales", avec une nouvelle initiative pour contrer ces actions de désinformation et de propagande adverse. En effet, le 16 mai dernier, un projet de loi bipartisan appelé la loi "Information Warfare Contrer 2016" a été présenté au Sénat américain. Celle-ci est en outre co-parrainée par le sénateur Républicain de l’Ohio Rob Portman et le sénateur Démocrate du Connecticut Christopher Murphy. Il a été proposé deux fois en premère lecture, puis a été renvoyé à la commission des affaires étrangères.

Ce projet de loi indique clairement que des gouvernements étrangers – et plus spécifiquement ceux de la Chine et de la Russie – utilisent les armes de la désinformation et les outils de propagande noire, pour saper les objectifs de sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, de leurs alliés, mais aussi de leurs partenaires clés sur le plan international. Le sénateur républicain Rob Portman avait d’ailleurs souligné l’extrême importance de ce projet de loi le 12 mai 2016 à l’Atlantic Council, en déclarant que "La Chine dépense des milliards chaque année pour financer ses efforts de propagande à l’étranger, tandis que l'Etat de la fédération de Russie fait de même de son côté, avec plus de 400 millions de dollars par an, pour son seul bureau de Washington via sa chaine de diffusion d’informations internationales en continu RT". "RT" dénommée auparavant "Russia Today", est une chaine de télévision d’information internationale en continu, financée par l’Etat Russe. Elle avait été lancée en 2015 par l'agence de presse RIA Novosti. Il s'agit désormais aux États-Unis de la seconde chaîne d'information étrangère la plus regardée. Elle emploie plus de 2 000 collaborateurs avec un siège à Washington et à Moscou, et différents bureaux à Paris, Londres, Los Angeles, Miami, Delhi et Tel Aviv. "RT" est communément considéré par de nombreux spécialistes des questions de défense, comme un instrument de propagande déployé par le gouvernement russe afin de soutenir sa politique étrangère.

Atlantico : Quels exemples d'opérations de désinformations avérées avez-vous pu observer récemment ?

Elles sont nombreuses et de nature très diverses. Elles ne cessent d’ailleurs de se multiplier depuis quelques années, au grès des conflits entre puissances. Au point d’atteindre ; voir même de dépasser ; selon certains spécialistes,  le même degré d’intensité et de prégnance qu’à l’époque de la guerre froide. Elles passent souvent inaperçues pour le commun des mortels, ce qui conditionne également leur redoutable efficacité opérationnelle. On peut même dire - sans trop s’avancer à ce sujet - que les différentes déclarations chiffrées que nous commentons ici-même dans notre interview, entrent également dans le cadre cette guerre de l’information insidieuse que se livrent tous les acteurs en présence. Dans le cas qui nous occupe, les belligérants sont les Etats-Unis d’Amérique, la Chine et la fédération de Russie… "RT" a d’ailleurs déclaré dans un e-mail que le budget de son réseau pour 2016 est de 17 milliards de roubles, soit environ 253 millions de dollars, et a corrélativement accusé le sénateur Républicain Rob Portman d'utiliser lui-même les outils de la désinformation à son encontre, au profit des intérêts américains... La boucle est donc bouclée ! Nous le voyons ici, chaque camp fait usage des mêmes modes opératoires "spéciaux" pour l’emporter sur l’adversaire. Mais aussi, dans l’esprit des audiences cibles et des commentateurs, conforme en cela au fameux précepte qui consiste à ravir "les cœurs et les esprits".

Le "Moscow Time" avait déjà rapporté en septembre 2014 que le financement de l’Etat Russe dont bénéficiait "RT" s’élevait à 310 millions de dollars en 2014, et plus de 400 millions de dollars en 2015. A l’analyse, les chiffres cités par le sénateur Portman pour soutenir son propos semblent tout droit provenir d'un rapport d’avril 2015 de "l’Heritage Foundation", qui stipule selon certains témoignages que "RT disposerait d'un budget de 400 millions de dollars pour son bureau de Washington seul". Sa source est un rapport datant de 2014 issue en droite ligne de la commission consultative des Etats-Unis sur la diplomatie publique (United States Advisory Commission on Public Diplomacy), qui a déclaré en outre que : "la Russie dépense plus de 1 milliard de dollars par année pour soutenir une infrastructure de médias qui sème la désinformation et des contre-récits à l'appui de sa politique étrangère". 

Tout ceci est donc à prendre avec des pincettes et un recul extrême, compte tenu de la bataille sur les chiffres auxquelles se livrent les diverses parties prenantes, les renvoyant souvent dos à dos dans leurs démonstrations. Nous le voyons ici, il est fait feu de tout bois, pour l’emporter à tout prix. C’est aussi l’objectif que poursuivent ces opérations de propagande noire qui tendent à jeter l’opprobre et la confusion dans le camp adverse. Elles rendent finalement indécidables dans l’esprit du grand public, certaines données pourtant confirmées par l’expérience ou l’apport de preuves factuelles.

 
Commentaires

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  • Par Eolian - 30/05/2016 - 11:46 - Signaler un abus Comme c'est bizarre....

    j'ai plus tendance à croire ce que "raconte" les media RT ou autres Sputnik que le Washington Post, le New York Times de nos jours. Les media mainstream occidentaux sont devenus de tels objets de propagande qu'il n'est plus possible de les croire. Il y a quelque 50 ans le WP et le NYT étaient de véritables références lorsque j'habitais les Etats-Unis, plus du tout maintenant, ils prennent leurs articles directement du gouvernement! comme en France d'ailleurs......

  • Par Alexis Franco - 30/05/2016 - 12:14 - Signaler un abus @Eolinan

    "ils prennent leurs articles directement du gouvernement! comme en France d'ailleurs" > Ce qui n'est évidemment pas du tout le cas de Sputnik ou de RT...

  • Par RODIER - 30/05/2016 - 12:36 - Signaler un abus ITW à sens unique

    Heureux de vous retrouvez, Alexis. Je partage votre remarque car il est évident que RT et Sputnik ne sont pas indépendants. Mais je trouve cet ITW un peu à sens unique. Pour les lecteurs intéressés, je les invite à se pencher sur le cas de la fondation américaine "National Endowment for Democracy" financée par le Département d'Etat américain et qui, dans le domaine de l' "influence" (désinformation, cela fait trop voyou pour les Etats-Unis), est un modèle du genre. Elle aurait été très active en Europe centrale puis lors des printemps arabes (dont le "libyen") en Ukraine et désormais en Asie. Tiens, la NED aurait accordé des financements à "journalistes sans frontières" en Amérique latine (info non confirmée). Que les US se livrent à l'intox, c'est de bonne guerre. Que l'Europe en général, et la France en particulier, suivent sans discuter, il y a de quoi s'inquiéter. Alain Rodier CF2R

  • Par brennec - 30/05/2016 - 13:16 - Signaler un abus Quelle désinformation?

    Cet article montre les états unis sur la défensive. Pourtant ils ne sont pas en retard sur la désinformation, la plus importante et celle qui a motivé une guerre étant la désinformation concernant les armes de destruction massive de l'irak. Mais bien entendu ils ne s'en tiennent pas la et concernant la russie on a bien la perception d'une campagne de désinformation orchestrée par les états unis. On a bien l'impression que le sénat américain oeuvre pour redonner aux états unis le monopole de la désinformation. En outre seule la désinformation pratiquée par les états est envisagée, pourtant les ONG n'en sont pas avares non plus et leur impact peut être très important. PS penser que la sécurité routière a pour but de réduire le nombre de morts sur les routes relève de la plus pure désinformation.

  • Par cloette - 30/05/2016 - 13:49 - Signaler un abus Tiens donc

    Ça existe la désinformation ? Je croyais que ce n'était rien que du complotisme ....

  • Par Eolian - 30/05/2016 - 13:51 - Signaler un abus @Alexis Franco

    Vous avez évidemment raison, et j'aurais dû aussi y inclure Sputnik et RT dans une certaine mesure. Il est cependant intéressant que même un ancien "assistant secretary" du Trésor américain sous Reagan, Paul C. Roberts fasse souvent référence à ces deux media russes et de manière positive!

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Franck DeCloquement

Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’Ecole de Guerre Economique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géo-économie et intelligence stratégique". Il enseigne également la "Géopolitique des médias" en Master 2 recherche "Médias et Mondialisation", à l'IFP (Institut français de presse) de l'université de Paris II Panthéon-Assas. 

Franck DeCloquement est aussi spécialiste sur les menaces Cyber-émergentes liées aux actions d'espionnage économique et les déstabilisations de nature informationnelle et humaine. Il est en outre intervenu pour la SCIA (Swiss Competitive Intelligence Association) à Genève, aux assises de la FNCDS (Fédération Nationale des Cadres Dirigeants et Supérieurs), à la FER (Fédération des Entreprises Romandes à Genève) à l’occasion de débats organisés par le CLUSIS - l'association d’experts helvétiques dédiée à la sécurité de l'information - autour des réalités des actions de contre-ingérence économique et des menaces dans la sphère digitale. 

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