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Comme l'éclair

Valse des valorisations en milliards : les applications de messagerie instantanée, le marché qui ne connaissait pas la saturation

Publié le 07 avril 2015
Elles se font racheter à prix d'or par les géants du web, car elles occupent l'attention des internautes sur des durées bien plus longues que n'importe quelle autre application. La petite dernière, "Yik Yak", vaut aujourd'hui 300 à 400 millions de dollars après seulement un an d'existence.
Frédéric Fréry est professeur à ESCP Europe où il dirige le European Executive MBA.Il est membre de l'équipe académique de l'Institut pour l'innovation et la compétitivité I7.Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont Stratégique, le manuel...
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Frédéric Fréry
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Frédéric Fréry est professeur à ESCP Europe où il dirige le European Executive MBA.Il est membre de l'équipe académique de l'Institut pour l'innovation et la compétitivité I7.Il est l'auteur de nombreux ouvrages et articles, dont Stratégique, le manuel...
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Elles se font racheter à prix d'or par les géants du web, car elles occupent l'attention des internautes sur des durées bien plus longues que n'importe quelle autre application. La petite dernière, "Yik Yak", vaut aujourd'hui 300 à 400 millions de dollars après seulement un an d'existence.

Atlantico : Pour racheter WhatsApp Facebook a mis 19 milliards de dollars sur la table. L'application de messagerie Snapchat est quant à elle évaluée  à 15 milliards, et Yik Yak, après seulement un an d'existence, aurait acquis une valeur de 300 à 400 millions de de dollars. L'explication se trouverait dans le taux de fidélisation des utilisateurs. Pouvez-nous en dire un peu plus sur la logique qui est à l'oeuvre ?

Frédéric Fréry : La logique est assez simple : quoi que nous fassions, il n'y a que 24 heures par jour. Par conséquent, le temps pendant lequel un service Internet peut collecter des données sur ses utilisateurs est nécessairement limité. Or, pendant qu'un utilisateur se sert de WhatsApp, il ne se sert pas de Snapchat, et réciproquement. Le temps que nous passons sur Facebook, nous ne le passons pas sur Twitter, et réciproquement. Les géants du web se livrent donc une concurrence effrénée pour s'emparer de notre temps quotidien, pour engranger le plus de données possibles sur nos goûts, nos intérêts, notre comportement, nos déplacements, nos achats, etc. Au sein de ce principe général, les applications de messagerie ont deux avantages décisifs dans la lutte pour notre attention : leur croissance est virale (si mes amis l'utilisent, je l'utilise) et leur taux de rétention élevé (si mes amis l'utilisent, je continue à l'utiliser).

Au passage, la raison pour laquelle Google s'intéresse autant aux voitures autonomes, c'est toujours pour la même raison : accroître le temps quotidien pendant lequel il est possible de récolter des données sur notre utilisation d'Internet. Pour le moment, lorsque nous sommes au volant, nous ne sommes pas en train de surfer sur le Web : c'est donc du temps stérile pour Google (pas totalement cependant, car il continue à nous géolocaliser, notamment au travers de son service de navigation Waze). Avec la voiture autonome, Google pourra en faire du temps monnayable, puisque même sur l'autoroute ou dans les embouteillages, nous serons sur Internet. Le principe est le même pour les montres connectées comme la Apple Watch : de temps en temps, je pose mon iPhone, alors que j'ai tout le temps ma montre au poignet.

Lire à ce sujet : L’incroyable pouvoir de Google sur chacun d’entre nous

Comment fait-on ensuite pour tirer un bénéfice des utilisateurs de ces applications ?

Par-delà les services payants, comme WhatsApp, qui fonctionne sur abonnement, il s'agit d'utiliser le désormais classique modèle du gratuit. Selon le célèbre adage "si c'est gratuit, c'est vous le produit", tous ces services on pour principe d'offrir un service afin de collecter les données d'utilisation qu'en font les usagers. Ces données sont ensuite monnayées auprès d'annonceurs afin de diffuser des publicités toujours mieux ciblées. C'est comme cela que Google, Facebook ou Twitter gagnent - très confortablement - leur vie. Pendant longtemps, Facebook a pu croître en rendant l'activité de ses membres inexploitable pour Google, en construisant une sorte de gigantesque intranet mondial de plus d'un milliard d'utilisateurs. Dernièrement, Facebook a brillamment réussi son passage au mobile, ce qui lui permet de récolter encore plus de données, alors que Google n'y est pas encore véritablement parvenu.

Cependant, et cela conduit à une nouvelle source de bénéfice, la grande crainte de Mark Zuckerberg est désormais la ringardisation de Facebook. Pour un adolescent de quatorze ans, Facebook est un service pour les vieux de vingt ans, voire plus. Il existe donc un risque important que les nouvelles générations délaissent Facebook ou les autres réseaux sociaux installés pour se tourner vers des nouveaux venus qu'ils seront les seuls à connaître. C'est pour cela que Facebook a acheté WhatsApp 19 milliards de dollars : pour s'assurer que le prochain Facebook serait bien Facebook. Les applications de messagerie ont donc au total plusieurs sources de revenus : collecter et monnayer des données, éventuellement faire payer leur service (comme le fait WhatsApp), mais aussi convaincre les géants du Net qu'ils ont intérêt à les racheter pour assurer leur pérennité.

Des valorisations de start-up aussi rapides ont-elles déjà été vues par le passé ? Même Google a-t-il connu des débuts aussi fulgurants ?

Ces valorisations sont en effet extrêmement rapides, mais leurs proportions ne sont pas inédites. Rappelons que lors de son introduction en Bourse en mai 2012, Facebook a été valorisé 100 milliards de dollars seulement cinq ans après sa création. Cette valorisation a cependant été jugée excessive et le titre s'est déprécié de 20 % en trois séances, pour revenir ensuite à son niveau d'introduction (38 dollars), niveau qui a été très largement dépassé par la suite (pour mémoire, l'action Facebook vaut en ce moment plus de 80 dollars). En 2004, Google avait été valorisé 23,1 milliards de dollars six ans après sa création, ce qui n'est déjà pas si mal.

Ce qui augmente encore de nos jours la rapidité de la valorisation des applications de messagerie, c'est le fait qu'elles sont directement rachetées par des entreprises richissimes plutôt que d'être introduites en Bourse. Il se crée ainsi un marché encore moins rationnel, dans lequel, comme nous l'avons vu, la crainte d'être démodé joue un rôle non négligeable et par nature très difficilement quantifiable. Or, Facebook dispose de 12 milliards de dollars de trésorerie, Google de plus de 65 milliards et Apple de plus de 160 milliards. Le phénomène est donc appelé à se répéter. Dans une certaine mesure, concevoir un service capable d'inquiéter d'une manière ou d'une autre un des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) pour pouvoir leur revendre est devenu un modèle économique en tant que tel, que de nombreux entrepreneurs entendent bien exploiter.

Propos recueillis par Gilles Boutin

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