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Déni de réalité à gauche et phobies à droite : psychanalyse de la classe politique

Publié le 18 mars 2013
Les remarques de la gauche sur les phobies de droite, et de la droite sur le déni de réalité de gauche ne seraient pas sans fondements...
Jean-Paul Mialet
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Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.Ses...
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Les remarques de la gauche sur les phobies de droite, et de la droite sur le déni de réalité de gauche ne seraient pas sans fondements...

Décidément, la psychiatrie est à la mode. Après les condamnations pour phobies de toutes natures, ce sont les accusations de déni de réalité qui prennent le devant de la scène. L’action publique requerra bientôt un diplôme de psychiatre.

Prudence, toutefois, car ces diagnostics désignent une pathologie : le phobique, de même que celui qui nie la réalité, ont une adaptation perturbée au monde ; ils sont invalides. On ne discute pas avec eux, on les soigne. On les écarte - réservant aux seuls spécialistes le soin de maintenir un dialogue avec eux. 

Face à un candidat qui se proclamait normal, on pouvait le redouter... Nous y voilà : la "normalité" est devenue la valeur triomphante, et celui qui n’est pas dans la ligne est un fou. Son incohérence ne mérite même pas de se lancer dans de vaines argumentations. Le totalitarisme du "normal" s'installe et il paralyse le dialogue, ouvrant grand la voie à ceux qui ne dialoguent pas mais contestent - aux extrémistes. Merleau-Ponty avait raison de nous mettre en garde car, comme j’y avais fait référence à l'époque : "Le mythe de l’homme normal est un mythe nazi".

Abordons un moment le débat en professionnel pour remettre à leur place ces notions qu'on galvaude. En commençant par rappeler que le diagnostic est un constat établi sur l’observation de gens en souffrance : sa valeur n’est que fonctionnelle – il n’a d’intérêt que pour aider ceux qui peuvent bénéficier de soins. A cette remarque valable pour tous les diagnostics médicaux s'en ajoute une autre spécifique au diagnostic psychiatrique : son utilisation hors contexte - même métaphorique - n'est pas sans danger car elle disqualifie l'interlocuteur.

Prenons l’exemple de la phobie. Bien qu’on la qualifie de peur disproportionnée par rapport à son objet, elle représente pour nous autres psychiatres bien davantage qu’une peur : un tourment obsédant, une panique. Le phobique des chats ne se borne pas à ne pas aimer les chats – ce qui, après tout, est assez répandu ("normal") - il a, à la simple idée du chat une appréhension majeure, une angoisse qui limite son existence. Un de mes patients atteint de cette phobie ne parvenait plus à sortir de chez lui par peur de croiser l'animal, et tremblait à l'idée que je pourrais porter sur ma tenue, à mon insu, un poil de chat. Voilà ce qu’est la phobie : une angoisse paralysante qui, pour une raison ou une autre, a trouvé un support sur lequel se fixer. Qu’y a-t-il de commun avec les fameuses islamophobie, xénophobie, ou autres phobies tenues pour symptômes d'une effroyable maladie, le racisme ?

Plutôt que de céder à la facilité de l'anathème du diagnostic, ne serait-il pas plus heureux d'expliquer combien et comment le rejet de la différence et la peur de l'autre nous aveuglent ? Les recherches de la psychologie sociale ont montré que notre esprit était rempli de préjugés. Sans doute pour nous rassurer, nous nous raccrochons à des formules toutes faites pour appréhender ce qui nous est inconnu : "les jaunes sont sournois", par exemple. Quand il ne connaît pas le chemin, notre GPS nous trompe ; il nous indique, par défaut, des voies prédéterminées : des stéréotypes. Il faut nous lancer dans l'aventure de la rencontre et construire notre propre jugement sans trop tenir compte de ses alarmes. Les mêmes recherches de psychologie sociale voient le rapport à l'autre, quand il nous est étranger, comme une difficulté, sans doute parce qu'il menace notre identité. A ce titre, le racisme n'est que la pointe extrême d'un mécanisme de refus de ce qui diffère de nous en mettant notre identité en danger. Si l'on voulait à tout prix en faire une maladie, le racisme serait plutôt une forme d'autisme, un repli sur soi qui ne permet pas de s'enrichir de la différence. En revanche la peur de l'étranger est après tout une peur banale qu'il convient d'apaiser et non de condamner, en encourageant chacun à la dépasser, sans l'assimiler au racisme.

Venons-en à l'accusation que renvoie le camp adverse à ceux qui fustigent les phobiques : celle de "déni de réalité". Dans le domaine de la maladie, le déni de réalité semble un trouble plus grave encore que la phobie : pour l'adaptation au monde, mieux vaut avoir peur des chats que de les prendre pour d'inoffensifs lapins. Toutefois, la perte du sens des réalités comme en rencontre dans certaines maladies n'est pas à proprement parler un déni. En fait, le déni de réalité représente plutôt une dimension de notre fonctionnement psychique. Ceux qui travaillent sur l'attention savent bien que la réalité n'existe pas : le monde réel est trop riche pour être saisi dans sa totalité. Notre "réalité" est une reconstruction à partir de la masse de matériaux qui nous entourent et dans laquelle nous ne retenons que ce qui nous est utile. Cette reconstruction sera influencée par nos attentes. Ce qui explique pourquoi les performances dans la compréhension et la mémorisation d'un texte sont toujours bien meilleures si ce texte exprime des opinions conformes à nos idées politiques

Le déni de réalité est donc, comme le rejet de l'étranger, un aspect ordinaire du fonctionnement psychologique. Il peut néanmoins atteindre des extrêmes révoltants quand il se manifeste chez des gens qui ont pourtant le sens des réalités. Car même si la réalité est une reconstruction, nous parvenons à nous entendre les uns les autres, et c'est bien le signe qu’il y a une base d'interprétation commune, des évènements que tous interprètent de la même façon : des faits dont on dit très justement qu’ils sont "têtus".

La question du déni de réalité a été magistralement abordée, là encore, par Merleau-Ponty. L'illustre phénoménologue a appliqué après-guerre ses conceptions de la perception à l'aveuglement manifesté par la communauté mondiale à propos des camps de concentration nazis : cette ignorance coupable relevait selon lui d'une sorte de "distraction" des intellectuels qui ne poursuivent que leurs idées et se montrent incapables de prêter attention aux faits qui les dérangent. L'ennui, c'est que le même Merleau-Ponty a, quelques années plus tard, ignoré les procès de Moscou et attaqué violemment le livre d'Arthur Koestler qui en rendait compte. Intellectuel communiste, comme tous l’étaient à son époque, Merleau-Ponty a fait malgré lui la démonstration de la validité de sa thèse : quelle que soit leur orientation, les intellectuels ont décidément bien du mal à percevoir les faits qui contrarient leurs idées...

A propos du rejet d’autrui comme à propos du déni de réalité, comme on le voit, tout est une question de nuance. Hélas, en formulant les propos sous une forme connotée par la maladie, on se replie dans un manichéisme simplificateur: malade/non malade ; fou/non fou. Et l’on se prive de la possibilité de s’expliquer. Car après tout, les remarques de la gauche sur les phobies de droite, ainsi que de la droite sur le déni de réalité de gauche ne sont pas sans fondements. Revenons à la maladie. Dans les troubles psychiques, l'adaptation à la réalité est la question centrale et l'on oppose les névroses qui ne supportent pas les contraintes de la réalité aux psychoses qui les effacent. Pour illustrer la différence, on recourt volontiers à l'exemple pédagogique suivant : le névrosé admet que deux plus deux égale quatre mais c'est insupportable ; le psychotique s’en affranchit en établissant que deux plus deux égale cinq. Si on les suit dans leurs diagnostics, nos deux camps manifesteraient donc tous deux une forme distincte d'intolérance (de racisme ?), l'un par rapport à la névrose, l'autre par rapport à la psychose. Or la névrose, c’est trop de réalité, et la psychose pas assez. Et si être vraiment normal, c’était avoir en soi un peu de ces deux folies et en souffrir suffisamment pour leur chercher un compromis ?

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Commentaires (21)
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Bois-Guisbert
- 19/03/2013 - 12:44
L'autre ? Quel autre ?
Comme beaucoup d'analystes du prétendu vivre-ensemble, M. Maliet nous parle de l'autre, de l'étranger, d'autrui, comme s'il s'agissait du voisin du dessus, alors que l'autre se compte par millions, et qu'il y a, en France, des gens qui ont l'impression de se coucher à Tlemcen et de se réveiller à Niamtougou...
karlus
- 18/03/2013 - 23:20
"qui ne permet pas de s'enrichir de la différence "
Je ne sais pas si je m'enrichis de la différence, mais en tout la cas la différence, elle , s'enrichit, pour pas un rond et avec la bénédiction de nos chers bobos (dernière en date: Michelle Laroque, avec un joli plaidoyer pour la "diversité", qu'elle doit sans doute côtoyer de loin)
Djib
- 18/03/2013 - 08:31
"la peur de l'autre"
Que l'auteur de l'article se rassure, je n'ai plus peur de l'autre, car l'autre c'est moi. C'est ce que je constate chaque fois que je prends les transports en commun dans la quart nord est de Paris où je me rends souvent. Quand les ravis de la crèche comprendront ils que sans être xénophobe ni à fortiori raciste, il se trouve une majorité grandissante de Français qui considère que ce pays ne maitrise plus ses flux migratoires depuis longtemps et se trouve confronté à une véritable invasion, qui menace ses équilibres sociaux et culturels avec des immigrés de plus en plus nombreux, dont une part croissante ne cherchent même plus à s'intégrer. Tout cela avec la complicité active ou passive des intellectuels, des médias, des juges et des institutions européennes, des libéraux cyniques, sans oublier la gauche démagogique et clientéliste et la droite lâche et honteuse.