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© Reuters
L'Inde a mis ce samedi en orbite un satellite de télécommunications de 3 400 kilos, lancé par Ariane 5. C'est le plus gros satellite lancé par le pays.
Vers l'infini et au-delà

La conquête spatiale est-elle désormais réservée aux géants asiatiques ?

Publié le 02 octobre 2012
Quelques mois après le premier amarrage en mode manuel entre deux vaisseaux chinois en orbite autour de la Terre, l'Inde accélère son programme spatial et prévoit dix lancements de satellites avant 2013. Les Etats-Unis et la Russie vont-ils se faire damer le pion dans la course vers Mars ?
Jacques Villain
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Jacques Villain est ingénieur, spécialiste de l'histoire de la conquête spatiale, membre de l'Académie de l'Air et de l'Espace.Il est l'auteur de Irons-nous vraiment un jour sur Mars ? (Vuibert, février 2011) 
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Quelques mois après le premier amarrage en mode manuel entre deux vaisseaux chinois en orbite autour de la Terre, l'Inde accélère son programme spatial et prévoit dix lancements de satellites avant 2013. Les Etats-Unis et la Russie vont-ils se faire damer le pion dans la course vers Mars ?

Atlantico : L’Inde a mis ce samedi en orbite un satellite de télécommunications de 3 400 kilos, lancé par Ariane 5. C'est le plus gros satellite lancé par le pays. Dix autres lancements sont prévus d’ici novembre 2013 et le budget de l’agence spatiale indienne a été porté à 1,3 milliard de dollars. Assiste-t-on à l’émergence d’un nouvel acteur de la conquête spatiale ?

Jacques Villain : On ne peut pas dire que l’Inde soit un nouvel acteur, puisqu’elle a lancé son premier satellite il y a 32 ans. Ce n’est pas la première fois qu’Arianespace lance des satellites indiens, cela fait vingt ans que ça dure, tout comme l’Inde, avec son petit lanceur PSLV lance des satellites européens, notamment le dernier satellite d’observation français, Spot.

Aujourd’hui, l’Inde a donc un petit lanceur qui fonctionne très bien et est bon marché, car la main d’œuvre indienne est moins chère que l’européenne, et un autre lanceur, plus gros, le GSLV-III, que le pays a plus de difficultés à mettre au point, en particulier au niveau de la propulsion à hydrogène. Or, il est vrai que pour avoir véritablement une activité spatiale qui ait pignon sur rue, il faut un gros lanceur. Ils sont en train de le mettre au point, et il faudra quelques mois, voire quelques années, pour que les Indiens prennent pied dans le club des pays disposant de gros lanceurs.

Alors que les Etats-Unis et l’Union soviétique étaient, en leur temps, les acteurs qui repoussaient la "dernière frontière", les Indiens et les Chinois prennent-ils le relais ?

C’est ce que j’appelle la théorie des trois cercles. Durant la guerre froide, le premier cercle était les deux superpuissances, les Etats-Unis et l’Union soviétique, qui ont mis au point toutes les technologies en matière de lanceurs, de satellites, de vols habités… Puis nous avons le deuxième cercle, mené par la France, la troisième puissance spatiale en 1965. Puis dans les années 1970 sont arrivés la Chine et le Japon, la Grande-Bretagne en 1971, l’Inde est arrivée en 1981, et nous voyons maintenant arriver les pays du troisième cercle. Il y a eu l’Iran en 2009 et la Corée du Sud, qui essaye vainement depuis deux ans de lancer un satellite avec un lanceur russe – ils devraient procéder à un nouveau lancement d’ici quelques jours. On voit aussi apparaitre un certain nombre d’autres pays qui ont des velléités en matière spatiale : le Brésil, qui est aidé par l’Ukraine, a depuis longtemps bien des difficultés à mettre au point un lanceur.

Il est donc normal qu’après la domination des pionniers, l’espace se mondialise.

Les Etats-Unis et la Russie, aujourd’hui en proie à des difficultés budgétaires, peuvent-ils être distancés par ces pays émergents ?

Non ! Même si la Russie, compte tenu de son budget spatial, n’a de grandes ambitions que sur le papier, elle reste le pays qui lance le plus de satellites par an. D’autant qu’elle a une activité militaire très forte, comme les Etats-Unis, et l’activité spatiale militaire domine largement.

Dans l’espace commercial, c’est-à-dire le marché des lancements de satellites d’applications – télévision ou télécommunications - les Américains dominaient durant les années 70. Les Européens, avec Ariane, ont ensuite pris le relais dans les années 1980, et les Américains se sont retirés de ce marché. Aujourd’hui, il n’y a pratiquement pas de lancements commerciaux effectués par les Américains, car des pays comme la Chine, l’Inde ou des sociétés privées proposent des prix plus bas que l’industrie américaine.

On a depuis quelques années une nouvelle situation : le marché des lancements de satellites se déplace vers l'Est, même si Arianespace reste le leader. La bataille va être rude.

Alors qu’Obama a mis un terme au programme Constellation, la Russie subit encore une situation économique difficile et l’Europe n’a jamais décidé de se lancer dans des missions habitées, la Chine veut retourner sur la Lune d’ici 2020 et l'ancien président indien Abdul Kalam a lui déclaré en 2010 que le pays espérait aller sur Mars en 2030. Est-ce réaliste ?


Il faut être prudent : l’Inde n’a jamais annoncé qu’elle allait déposer un homme sur Mars ! Elle a simplement dit qu’elle allait lancer en 2013 une sonde martienne. Et d’ailleurs, on n’y croit pas beaucoup, car lancer une sonde martienne en 15 ou 18 mois…

Il faut se méfier, dans le domaine spatial, des effets d’annonces. C’est un domaine tellement enthousiaste que ces nouvelles puissances sont promptes aux effets d’annonce, comme naguère les puissances occidentales : rappelez-vous de la Guerre des étoiles de Reagan, de Von Braun en 1952 qui disait qu’on serait sur Mars en 1960…

Par ailleurs, la Chine a publié un livre blanc en décembre 2011, où elle dit que la mission à long terme serait de débarquer un Chinois sur la Lune, mais aucune décision n’a été prise par le Parti communiste chinois. Le discours d’Obama, en février 2010, ne disait ni oui ni non à un voyage sur Mars. Il disait qu’il fallait investir dans la technologie, et qu’au milieu de la technologie, on pourrait éventuellement envoyer des hommes vers Mars. Mais ce n’est pas un programme.

Le programme spatial indien habité ne représente que 10 millions de dollars par an. C’est ridicule. Ce n’est pas avec cela qu’ils vont y arriver.

La Chine souhaite construire une station spatiale également en 2020, qui pourrait de facto remplacer l’ISS. Alors que les lanceurs utilisés par les Américains sont Russes, est-ce que ces derniers vont être complètement exclus de l’espace ?

Théoriquement, la Station spatiale internationale doit s’arrêter en 2020. Le programme de la station est très contesté aux Etats-Unis. Mike Griffin, l’ancien administrateur de la Nasa, avait, je cite, dit qu’il fallait arrêter ces conneries. Le programme de station n’est donc pas partagé par l’ensemble de la communauté. Et je vois mal, en 2020, les Américains être complètement inféodés aux Chinois pour une station. Je ne crois pas qu’ils accepteraient de jouer un second rôle dans une station chinoise.

Du coup, ils seraient tentés d’abandonner complètement cette expérience ?

Je le pense. Honnêtement, je pense que les Occidentaux ne sont pas près de refaire une station. La Chine est dans un processus qui reprend les étapes faites par les soviétiques : un vol habité à un seul astronaute, puis à deux, à trois maintenant, une mini-station qui va être lancée, puis en 2020 une station modulaire à la mode de Mir. Ils sont en train de réacquérir toutes les étapes des soviétiques. Y compris le retour d’échantillons lunaires par des sondes automatiques en 2017, comme les Soviétiques l’avaient fait en 1970. Ils vont dérouler ces programmes jusqu’en 2020 ou 2022, et après, on verra ce qui se passera.

Il faut en tout cas rester prudent et ne pas prendre ses rêves pour la réalité. On voudrait tous que quelqu’un, un Chinois ou un autre, mette le pied sur Mars. Mais pour l’instant, ce n’est pas décidé. Et en ce moment aux Etats-Unis, pour la première fois depuis le début de la conquête spatiale, il n’y a pas un dollar investi dans un programme habité vers où que ce soit. C’est une véritable rupture.

Propos recueillis par Morgan Bourven

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