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© HERWIG VERGULT / BELGA / AFP
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Bonnes feuilles

Les années 1990 : un tournant dans l’histoire du hooliganisme belge face à la répression des pouvoirs publics

Publié le 14 juin 2020
Louis Dabir et Barthélémy Gaillard ont publié "Gang of Brussels" aux éditions du Cherche Midi. Les BCS (Brussels Casual Service), hooligans du club d'Anderlecht, ont longtemps compté parmi les groupes les plus actifs d'Europe de l'Ouest. Extrait 2/2.
Louis Dabir
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Louis Dabir est journaliste et rédacteur en chef adjoint du magazine Vice. Spécialiste du monde des tribunes, il y a créé la rubrique " Kopland ", dédiée au supportérisme.
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Barthélémy Gaillard est journaliste indépendant ( Vice, Europe 1, La Revue dessinée, Jeune Afrique...). Il est aussi le coauteur du livre Magique Système : l'esclavage moderne des footballeurs africains (Marabout, 2018).
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Louis Dabir et Barthélémy Gaillard ont publié "Gang of Brussels" aux éditions du Cherche Midi. Les BCS (Brussels Casual Service), hooligans du club d'Anderlecht, ont longtemps compté parmi les groupes les plus actifs d'Europe de l'Ouest. Extrait 2/2.

Les années 1990 marquent en effet un tournant dans l’histoire du hooliganisme belge. Traumatisés par le drame du Heysel, les pouvoirs publics commencent à combattre les débordements dans les stades avec plus de fermeté. Pour les fighters belges, les bagarres se terminent donc de plus en plus souvent dans le box des accusés. C’est notamment le cas le 10 novembre 1994. 

Ce jour-là, Anderlecht écrase le Standard de Liège 5 buts à 1. Chauffés à blanc par la victoire et par une consommation de bière gargantuesque, les membres du O’Side comptent bien faire de même à la sortie du stade avec le Hell-Side, le principal groupe hooligan liégeois. Ils foncent vers la gare du Midi pour cueillir leurs rivaux avant qu’ils n’embarquent dans le train spécialement affrété pour eux. Mais sur place, un peloton de gendarmerie défend l’accès à la voie. Les O’Siders ne lâchent pas l’affaire pour autant et se précipitent à la gare de Schaerbeek, par laquelle le convoi du Hell-Side doit passer. À son arrivée en gare, le train s’arrête subitement. À l’intérieur, un hooligan anderlechtois infiltré vient de tirer le signal d’alarme. Les Liégeois essuient une pluie de caillasse. Scotché à quai, le noyau dur des supporters du Standard n’a pas d’autre choix que de répliquer. Une bagarre éclate. Les dégâts se chiffrent à 500 000  francs belges, que la justice compte bien faire payer aux coupables. Après une rapide enquête, plusieurs O’Siders sont condamnés à des amendes et des peines de travaux d’intérêt général. L’un d’entre eux, Daniel Camus, qui s’avère être accessoirement un joueur du RWDM, le club de Molenbeek, écope même de dix mois de prison avec sursis. Un premier épisode qui illustre la nouvelle intransigeance des juges et procureurs, bien décidés à siffler la fin de la récré. Quitte à condamner plus lourdement encore ceux qui se croiraient tout permis : quelques mois plus tard, en mai 1995, suite à un déplacement à Gand, un membre du O’Side coupable d’avoir vidé la caisse et le frigo à bières de la buvette prend ainsi deux ans ferme pour « vol commis en bande ». 

Si la justice tape plus fort, la police, elle, tape plus juste. Elle commence à enquêter en profondeur sur les réseaux hooligans et parvient désormais à arrêter les O’Siders avant même qu’ils décochent leur première droite. Le premier exemple de cette politique d’interpellations préventives remonte au 23 avril 1993. Ce jour-là, 30 hooligans se retrouvent discrètement derrière un supermarché d’Anderlecht. Les six voitures dans lesquelles ils viennent d’embarquer ont à peine le temps de démarrer que la lumière des gyrophares gicle au visage des conducteurs. En face d’eux, un peloton de policiers barre la rue et bloque les issues. Malgré leur résistance, les hooligans sont interpellés. Selon les informations glanées par les enquêteurs, ils comptaient retrouver leurs ennemis du Hell-Side pour une explication musclée prévue sur le parking d’une boîte de nuit à Liège. Tous nient en bloc bien sûr, mais l’équipement retrouvé dans les voitures –  battes de base-ball, haches et masse  – laisse peu de place au doute et donne au juge la désagréable sensation d’être pris pour un jambon. « Vous vous rendiez sans doute à un barbecue ? », demande-t-il aux prévenus lors de l’audience. Les réponses ne lui donnent pas satisfaction puisqu’il rend des verdicts allant de soixante-quinze heures de travaux d’intérêt général à vingt mois de sursis pour « prévention d’association de malfaiteurs ».

Parmi les condamnés du parking d’Anderlecht, nous retrouvons une vieille connaissance  : Chu, le roi de l’évasion. « Retrouvons » est une façon de parler. En fait, le jeune hooligan n’est pas présent au procès. Déjà condamné à une peine de ferme dans une affaire précédente, la bête noire de l’administration pénitentiaire belge vient de s’évader de la prison de Saint-Hubert et se trouve donc en cavale au moment du jugement. Avec Thierry Brion, une autre jeune pousse du O’Side, Chu est considéré comme un des meneurs de la bande, ce qui lui avait déjà valu de prendre dix mois de sursis pour « appartenance à un groupe structuré visant à porter atteinte à des personnes ou des biens ». Un statut qu’ils avaient même revendiqué dans la presse en posant fièrement sur papier glacé. 

Le parcours de Chu témoigne bien du glissement de l’identité hooligan anderlechtoise. Comme lui, plusieurs autres jeunes appelés à devenir des membres du noyau dur du futur BCS ne sont plus de simples hooligans animés d’un esprit rebelle et d’un amour immodéré de la bagarre. Leur détermination à en découdre et leur goût pour les magouilles font d’eux des repris de justice récidivistes, prêts à s’exposer à des risques bien plus grands que ceux que la plupart de leurs aînés prenaient. Ces condamnations qui s’abattent sur les candidats à la succession du O’Side font d’ailleurs le tri au sein du groupe, entre ceux qui embrassent pleinement l’illégalité comme Chu et ceux qui, rattrapés par la peur de quitter une vie dans les clous, se voient obligés de mettre le holà sur leur carrière de hooligan. C’est le cas de Thierry Brion. Lui qui projetait de succéder aux leaders du O’Side doit lever le pied après cette condamnation : « J’ai dû me retirer car je travaillais dans la sécurité et j’avais donc besoin d’agrégations du ministère de l’Intérieur. Aujourd’hui, j’ai encore du mal à obtenir certaines autorisations à cause du hooliganisme », assure-t-il vingt-cinq ans après les faits. 

Au-delà de la ténacité des policiers et de l’intransigeance des juges, les hooligans doivent composer avec une nouvelle donne : la « loi football », votée le 21 décembre 1998 et encore en vigueur aujourd’hui. Ce texte qui prône la tolérance zéro dans les stades est élaboré en vue de l’Euro 2000, coorganisé par la Belgique et les Pays-Bas. Les pouvoirs publics et les instances du football belges veulent s’assurer que la compétition ne soit ni marquée par un drame similaire à celui du Heysel ni entachée par une agression comme celle qui s’est produite à Lens, deux ans plus tôt, lors de la Coupe du monde 1998. À l’occasion du match Allemagne-Yougoslavie, des fans allemands qui zonaient aux abords du stade Bollaert avaient en effet roué de coups le gendarme Daniel Nivel, resté handicapé à vie après cette agression. C’est pourquoi la Belgique prévoit toute une nouvelle batterie de sanctions pour les supporters, désormais filmés en permanence. Pour toute insulte, jet d’objets ou présence illégale aux abords des stades, ils risquent des peines allant jusqu’à plus de 1 000 euros d’amende et deux ans de bannissement d’une enceinte sportive. Les interdits de stade encourent même jusqu’à trois ans ferme s’ils oublient de pointer au commissariat ou s’ils sont à nouveau interpellés au cours d’une bagarre. Bref, tout un arsenal est mis à disposition pour empêcher les hooligans de troubler l’ordre public. 

Au-delà des peines alourdies, en juin 1999, le ministère de l’Intérieur met en place une « cellule football » spécialement dédiée à la sécurité des tribunes. À partir de 2002, la Belgique engage même des « spotters », des policiers en civil chargés de faire du renseignement auprès des groupes de supporters. Ces officiers spécialisés ont pour mission de connaître chaque membre de la firm dont ils sont en charge. Leur objectif  : briser l’anonymat des hooligans, dialoguer en permanence avec eux, mais aussi les empêcher de se battre, voire les interpeller quand il le faut. Un subtil mélange entre prévention et répression, destiné à détourner par la contrainte ou la persuasion les hooligans de leur hobby préféré. À en croire Stéphane, qui ne peut que reconnaître les progrès réalisés par la police en matière de lutte contre le hooliganisme, le but est tout près d’être atteint : « Avant, on volait les matraques aux policiers et ils nous suppliaient de les leur rendre, ils avaient peur de nous. Mais ça a changé. Le secret de leur succès, c’est qu’ils ont réussi à nous individualiser, à nous ficher. Ils nous connaissent par cœur. Même avec nos cagoules, ils nous reconnaissent à nos tatouages. On ne peut plus faire un pas de travers sans le payer au prix fort. » 

D’un côté, les jeunes les plus motivés acceptent les risques inhérents à cette nouvelle répression qui s’abat sur eux. De l’autre, les anciens du O’Side se détournent peu à peu de ce hooliganisme new look, plus exigeant, plus risqué et plus violent.

Pour retrouver un premier extrait de l'ouvrage de Louis Dabir et Barthélémy Gaillard, cliquez ICI

Extrait du livre de Louis Dabir et Barthélémy Gaillard, "Gang of Brussels, l’histoire vraie des hooligans d’Anderlecht, entre foot et banditisme", publié aux éditions du Cherche Midi

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