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© Olivier Douliery / AFP
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Animal social

Les années 2020, nouvelles années folles ?

Publié le 24 mai 2020
Après la grippe espagnole, l’Humanité n’a pas réduit son désir de socialisation - au contraire, les années folles ont marqué l'entre-deux-guerres. Un schéma qui pourrait se reproduire après le déconfinement.
Philippe Fabry
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Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique...
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Bertrand Vergely
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Bertrand Vergely est philosophe et théologien.Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).  
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Après la grippe espagnole, l’Humanité n’a pas réduit son désir de socialisation - au contraire, les années folles ont marqué l'entre-deux-guerres. Un schéma qui pourrait se reproduire après le déconfinement.

Atlantico : Aujourd’hui, malgré le déconfinement, il semble que la vie ne reviendra jamais à la normale et que la peur de contracter le virus ralentisse fortement le désir de partager un verre avec ses amis ou d’aller écouter de la musique dans une salle de concert. Pourtant, après la grippe espagnole qui a fait plus de morts que la première guerre mondiale, l’Humanité n’a pas réduit son désir de socialisation et cela a mené vers les années folles. Pouvons-nous reproduire un tel schéma ? 

Philippe Fabry : Précisons d’abord que si la grippe espagnole, à l’échelle mondiale, a fait environ cinq fois plus de morts que la guerre de 1914-1918, ce n’est pas vrai localement en Europe : le nombre de victimes de la maladie en France est d’environ 250 000, au Royaume-Uni 150 000, en Allemagne 430 000, contre respectivement 1,7 millions,  1 million et 4,2 millions de pertes civiles et militaires dues aux combats. Dans l’esprit des gens au lendemain du conflit, la grippe n’était donc qu’une catastrophe sanitaire qui s’était surajoutée aux énormes pertes de guerre, au sortir d’un conflit épuisant de plus de quatre ans qui avait séparé longuement ou brisé définitivement la plupart des familles. L’ordre de grandeur traumatique était très différent de ce que nous vivons en ce moment, même si la sensibilité accrue de nos contemporains leur fait sans doute appréhender la pandémie comme plus catastrophique qu’elle n’est lorsque l’on regarde les chiffres : jusqu’à présent, le nombre total de morts est inférieur à celui de la grippe de Hong Kong en 1968, qui était pourtant passée pratiquement inaperçue.

Par ailleurs, il apparaît que les victimes les plus redoutables des pandémies, à savoir les gens en bonne santé et les jeunes, notamment les enfants, ne sont qu’une infime fraction des morts du Covid. Même si les gens qui ont des proches âgés dont ils se soucient et qu’ils ne voudraient pas contaminer resteront sans doute plus prudents que les autres pendant quelques mois, il est vraisemblable que la plus grande partie de la population active reprendra assez vite ses habitudes de vie, quitte à ce que certaines bonnes habitudes hygiéniques prises pendant l’épidémie se maintiennent, ce dont on ne saurait que se réjouir. La peur apparaît toujours plus vite qu’elle ne disparaît, mais au fond le confinement n’aura duré que deux mois, la maladie est semble-t-il en net recul moins de six mois après son apparition, c’est trop peu pour que les habitudes de vie aient été perdues.

En revanche, il est effectivement possible que le retour momentané de la peur de mourir rapidement de quelque chose d’inattendu, relativement effacée dans nos sociétés d’abondance, stimule quelque peu la volonté de profiter de la vie. Reste à savoir quel effet aura cette pulsion dans une société frappée par une crise économique d’ampleur inédite, dont les conséquences apparaîtront principalement à l’automne. L’été pourrait avoir des allures de grande fête avant la fin du monde.

Bertrand Vergely : Depuis l’épidémie que nous venons de traverser et qui est en train de s’achever, un bon nombre de voix s’élèvent en expliquant qu’elles aimeraient bien que le monde de l’après-épidémie soit un monde nouveau et non plus un monde comme le monde d’avant. Afin de justifier ce désir, ces voix n’hésitent pas à faire des analogies avec ce qui s’est passé à la fin de la première guerre mondiale, quand le monde a spectaculairement changé.

Entre 1920 et 1929, l’Europe et l’Amérique ont connu l’extraordinaire période des années folles. Période de prospérité économique pour l’Europe, ces années ont été d’une richesse culturelle et artistique hors du commun. Les années folles ont été marquées par un appétit de vivre. À la suite du Covid 19 nous éprouvons un appétit de vivre. Cet appétit ne suffit pas toutefois à annoncer le retour des années folles.

Les créations les plus sublimes naissent souvent au cœur de tragédies immenses. Ce que nous venons de vivre est-il du même ordre ? Non. C’est triste à dire, mais l’épidémie qui vient de se dérouler n’a pas provoqué assez de morts et n’a pas duré assez longtemps pour faire du Covid 19 une immense tragédie d’où surgiront des oeuvres qui bouleverseront durablement la culture mondiale de notre siècle naissant. Sartre a pu dire à propos de l’Occupation qu’il ne s’est jamais senti aussi libre que durant cette période. Il a pu lancer ce paradoxe parce qu’il s’agissait de l’Occupation et ce paradoxe est apparu comme une pensée géniale parce que c’était l’Occupation. Aujourd’hui, quel penseur à la mode oserait dire qu’il ne s’est jamais senti aussi libre que durant le Corona virus ? Aucun. Le Corona virus n’est pas l’Occupation et celui qui se risquerait à clamer qu’il ne s’est jamais senti aussi libre que durant cette épidémie serait immédiatement lapidé via les réseaux sociaux et probablement poursuivi en justice.

Des écrivains de talent ont entrepris de tenir un journal du confinement qui va certainement être publié à la rentrée. Peut-être y aura-t-il des films et des pièces de théâtre à ce sujet. Quelque soit le talent qui sera déployé dans ces romans, dans ces essais, dans ces films et dans ces pièces de théâtre, cela suffira-t-il pour provoquer la mutation culturelle et morale tant attendue par notre humanité ? La guerre de 14 a donné lieu à des récits comme celui d’Henri Barbusse dont on parle encore. Qu’il soit permis de douter que, dans un siècle, il soit encore fait mémoire du récit de deux mois de confinement dans un studio, même s’il est situé dans le 93. On sort génial d’une tranchée dans l’enfer de Verdun. Le talent a beau ne pas avoir de frontière, il est fort douteux que le récit d’un confinement dans un studio atteigne l’intensité dramatique d’un récit relatant des mois passés dans l’enfer des tranchées et de la mitraille.

Il existe aujourd’hui un fort désir de voir les cafés, les restaurants, les salles de spectacle et les stades ouvrir à nouveau. Ce désir a beau être très humain et très sympathique, il n’est pas d’une folle créativité et ne laisse pas présager un renversement culturel phénoménal dans notre monde.

Après deux mois de confinement, on comprend que les Français aient envie de pouvoir aller respirer librement dans une forêt ou sur une plage. Toutefois, une fin de confinement, ce n’est pas la fin d’une guerre qui a fait des millions de morts. Et le retour à la vie après un confinement n’est pas comparable avec le retour à la vie après Verdun. « Nous sommes en guerre » a dit le Président de la République lors d’une allocution au début du confinement. Deux mois après cette déclaration une question se pose : avons-nous vraiment été en guerre ?

Lors du confinement, on a pu voir toutes sortes de vidéos musicales fort belles et l’on a reçu quantité de mots d’humour fort drôles. Néanmoins, il y a tout de même un fossé entre cette créativité et celle des années folles qui ont été marquées par l’apparition du surréalisme, du jazz, du cinéma parlant, de l’expressionisme et de l’art déco. Jusqu’à présent, on ne voit guère poindre la naissance d’un nouvel art, d’un nouveau courant de pensée, d’une nouvelle musique et d’un nouveau style.

Il est louable de chercher à comprendre ce qui se passe dans le monde, comme il est louable de vouloir tirer un effet positif d’une épreuve. Mais à l’occasion de cette épidémie et de cette période de post-épidémie dans laquelle nous rentrons, en sur-commentant l’évènement et en cherchant à en tirer coûte que coûte un bénéfice, est-on intelligent ? On est plutôt agité en vivant sur le plan de la pensée, des idées et de l’opinion la frénésie de profit qui fait tant de mal au monde.

On voudrait que le monde change en deux mois et qu’il ne soit plus ce qu’il était. Le monde peut-il changer en deux mois ? A-t-il jamais changé en deux mois ? Quand on aura conscience de la bêtise qu’il y a à penser les choses ainsi, on aura fait quelque progrès.

Lorsque les années folles sont apparues, elles ne se sont pas faites par référence à des années folles ayant déjà eu lieu. Ne sachant pas où elles allaient, elles n’avaient pas une ligne tracée d’avance. C’est la raison pour laquelle elles ont été folles, c’est-à-dire créatrices. Quand nous nous posons la question de savoir si le Covid 19 va être l’occasion de voir apparaître un nouveau monde, nous nous posons cette question parce que nous n’en sommes pas sûrs. Si nous étions vraiment créatifs, nous ne nous poserions pas la question de savoir si nous allons l’être. Les années folles n’ont pas été dans la nostalgie de la création. Elles ont été la création même parce que, étonnées d’être effervescentes, elles ont été inspirées par l’effervescence qu’elles créaient au fur et à mesure qu’elles la créaient.

La pandémie n’est pas la seule tragédie qui nous est arrivée. Après les attentats de 2015, la peur d’une nouvelle attaque présente à chaque coin de rue n’a pas empêché les cafés et boîtes de nuit d’être remplis. Pourquoi continuerons-nous à aller dans des lieus de socialisation comme avant - voire plus intensément ? 

Philippe Fabry : Parce que le sentiment de sécurité disparaît brutalement quand il y a un drame puis s’installe avec le temps en l’absence de nouveau drame. Et passée la réaction instinctive, la peur est peu à peu apaisée par le travail de la raison : on relativise, on prend conscience de la réalité statistique des risques, on met tout cela en balance, et on procède à d’éventuels arbitrages. En outre, il y a les mesures collectives prises qui font que l’on se sent mieux préparé en cas de réplique, ce qui atténue encore le danger : c’est le cas des militaires qui patrouillent dans les rues et dont la présence rassure la population, c’est celui des mesures qui peuvent être prises en milieu hospitalier pour apprendre à gérer des afflux inhabituels de malades, pour avoir des stocks, etc. Tout cela, ce travail d’anticipation face à une menace que l’on connaît désormais, d’armement face à cette menace, permet également d’apaiser les craintes.

Quant à faire les choses plus intensément, cela peut constituer une autre forme de réaction pour conjurer la peur : s’exposer plus fortement, à plusieurs reprises, et constater qu’il ne se passe rien permet de se rassurer quant au fait qu’en ne s’exposant que « normalement », le danger est inexistant. Ce sont des attitudes différentes, donc : rationalisation, anticipation, surexposition, mais toutes concourent à diminuer le sentiment de peur et à reprendre une forme de contrôle sur l’environnement.

Bertrand Vergely : Il convient d’être cohérent. On ne peut pas à la fois faire peur à toute une population afin qu’elle reste confinée chez elle et en même temps s’étonner qu’elle ne soit pas créatrice, pleine d’allant, de force, de courage et d’énergie pour aller vers l’avenir. Quand on fait peur en surveillant et en punissant comme on le fait, on inhibe forcément la force de vie.

La politique qui a été choisie est une politique guerrière fondée sur la surveillance, la punition et la peur. Ceux qui l’ont mise en œuvre peuvent se féliciter des résultats obtenus puisque l’épidémie est en train d’être jugulée. Cette politique a toutefois un prix. La facture économique va être vertigineuse. Quant à la facture psychologique, elle commence à se faire sentir.

Le déconfinement que nous vivons n’en est pas tout à fait un. Nous étions confinés à l’intérieur de nos maisons. Du fait des gestes barrières, nous sommes actuellement confinés à l’extérieur.

Certes, il s’agit de ne pas être imprudents en croyant naïvement que nous pouvons du jour au lendemain retrouver la vie d’avant. Néanmoins, on a l’impression que les autorités qui ont pris des habitudes de pouvoir absolu qu’elles ont du mal à les lâcher. De son côté, la population des seniors a du mal à se déconfiner. Craignant pour sa santé, celle-ci a décidé de demeurer quasi confinée jusqu’en juillet pour certains, jusqu’en septembre pour d’autres, jusqu’à Noël pour les troisième. À cette peur, il convient d’ajouter une attitude régressive à laquelle on n’avait pas songé.

Pendant deux mois, la société entière a vécu chez elle en étant totalement prise en charge par l’État. Sommée de se rouler en boule de façon fœtale, elle s’est habituée au confort quasiment matriciel de cette position. Mise en état d’hibernation, elle ressemble aujourd’hui à ces rescapés qui revoient la lumière après avoir été emprisonnés dans un gouffre ou dans une mine perdue. Ébloui, sonné, notre monde titube quelque peu.

L’écologie, on l’oublie trop, est la science de la maison, éco venant du grec oikos qui veut dire maison. Avec le confinement, un véritable système de la maison ou écosystème s’est créé.

Le système se nourrissant de lui-même, comme tout système, l’écosystème fondé sur la maison se nourrit de lui-même. Plus on est à la maison, plus on aime y être. Plus on aime y être, plus on y est. Ayant pris goût à la douce léthargie créée par l’écosystème qu’a provoqué le confinement, notre monde ne voit pas pourquoi il reprendrait ses habitudes d’avant. D’où le paradoxe que nous traversons.

Avec la séduction opérée par l’écosystème de la maison qui s’est créée, nous sommes en train de revenir au monde d’avant le monde d’avant. Tout en présentant ce monde comme le monde de demain, la maison qui était notre passé devient notre futur.

L’humanité a connu un grand nombre de pandémie de maladies infectieuses mais cela n’a pas arrêté la recherche la compagnie. Qu’est-ce que cela nous apprend de notre désir permanent de voir l’autre ? 

Philippe Fabry : L’homme est un animal social, nous le répétons depuis Aristote. Nous sommes des primates et les primates ne sont pas solitaires. Nous sommes tels que l’évolution nous a faits, et si notre espèce a survécu des centaines de milliers d’années de la sorte, en survivant à des milliers d’épidémies, c’est que la combinaison est efficace pour notre survie. Plus efficace, en tout cas, que de nous couper les uns des autres. Le besoin de vivre en groupe, de voir d’autres individus, d’interagir avec eux, a été sélectionné naturellement durant des milliers de générations, et cela ne disparaîtra certainement pas après une épidémie. Les restaurateurs et les cafetiers peuvent donc vraisemblablement compter sur la nature humaine pour remplir leur établissements dans les mois qui viennent.

Bertrand Vergely : L’homme est un animal politique ainsi que le rappelle Aristote. Si « l’être se dit en multiples sens », l’être humain se vit au pluriel. Ce lien avec les autres et la société vient de la vie. L’être humain est un être social parce qu’il est vivant. Il est ce qu’il est parce qu’il décline sa vie à travers toutes les relations qu’il entretient avec le monde social dans lequel il s’inscrit. Cela dit, parce qu’il est vivant, sa relation avec la société et les autres n’est jamais donnée une fois pour toutes. Elle est toujours à réinventer, notamment quand des questions graves se posent.

Face à un danger, une menace, un conflit, une catastrophe, une épidémie, les êtres humains peuvent faire face tous ensemble en étant soudés. Il arrive parfois que le malheur rassemble. D’autres fois cependant, c’est l’inverse qui se produit. Il arrive que le malheur divise, disperse et rende égoïste voire méchant.

Lors de l’épidémie que nous venons de traverser, la société française s’est retrouvée dans une position singulière. D’un côté, sa vie sociale a volé en éclats le politique décidant de façon totalement autoritaire d’interdire celle-ci. Le lien social, qui est vital, s’est alors déporté sur le téléphone, internet, les réseaux sociaux et les visio-conférences. Tandis que l’État s’est totalement emparé de la société en supprimant tout lien social extérieur réel, la société s’est réinventée de façon virtuelle et dématérialisée par l’entremise du son et de l’image.

Pour l‘heure, l’avenir du lien social est loin d’être réglé. Sous prétexte de lutter contre toute réapparition d’une épidémie, on voit apparaître le projet de ficher et de surveiller tout le monde. Si ce projet se réalise, il y aura là un tournant dans l’histoire de l’humanité, la société n’ayant plus aucune existence propre en raison d’un pouvoir politique contrôlant totalement celle-ci au nom de sa protection. On sera alors confronté à ce paradoxe : ce n’est pas la maladie et la menace qui vont mettre à mal le lien social, mais le désir d’éviter toute maladie et toute menace. L’homme ne sera plus alors un animal social. il sera un pur produit du pouvoir politique qui contrôlera la vie pour son bien.

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