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Bonnes feuilles

Les principaux rivaux dans l’ombre de la légende Eddy Merckx

Publié le 28 juillet 2019
Jean Cléder publie "Eddy Merckx : analyse d’une légende" (éditions Mareuil). Entre 1966 et 1976, le plus grand champion cycliste de l'histoire a tout gagné. Jean Cléder retrace magnifiquement le parcours du champion à travers ses articulations majeures : un corps et sa machine, l'effort et sa préparation, les adversaires et les alliés. Extrait 2/2.
Maître de carences H.D.R. en littérature générale et comparée (université Rennes) Jean Cléder travaille sur les relations entre les arts et sur les représentations du sport. Dans ce domaine il a publié notamment Bernard face à Hinault (Mareuil Editions)...
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Maître de carences H.D.R. en littérature générale et comparée (université Rennes) Jean Cléder travaille sur les relations entre les arts et sur les représentations du sport. Dans ce domaine il a publié notamment Bernard face à Hinault (Mareuil Editions)...
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Jean Cléder publie "Eddy Merckx : analyse d’une légende" (éditions Mareuil). Entre 1966 et 1976, le plus grand champion cycliste de l'histoire a tout gagné. Jean Cléder retrace magnifiquement le parcours du champion à travers ses articulations majeures : un corps et sa machine, l'effort et sa préparation, les adversaires et les alliés. Extrait 2/2.

Cela peut sembler saugrenu, mais commençons par faire observer qu’Eddy Merckx n’avait pas d’ennemis — à part peut-être, mais ce titre serait excessif, Rik Van Looy et dans une moindre mesure encore Freddy Maertens. Le personnage était unanimement apprécié de ses adversaires, qui témoignent unanimement de l’extrême gentillesse d’Eddy Merckx, et de l’évaporation très rapide des rancunes générées sur les courses par tel ou tel conflit (on en a dénombré quelques-uns, et on y revient) : du Cannibale, le périmètre de cruauté était strictement restreint à la course elle-même, et on peut croire qu’il s’agissait d’une cruauté pure et sans mélange d’autre vice ou sournoiserie, si on considère que jamais personne ne s’est plaint de ses agissements, ni de ses commentaires. Cette pureté tient pour partie à sa gestion des entretiens. En effet et cela prête à sourire parfois, il aimait expliquer ses défaites par tel ou tel micro-détail technique ou sanitaire, tel ou tel incident de course. Mais dans un deuxième temps, il n’oubliait jamais de rendre hommage à ses adversaires, de sorte que les interviews d’Eddy Merckx présentent une lisseur assez surprenante — et sans proportion avec l’immensité de son palmarès. Pour le coup, les remarques de Cyrille Guimard — critiquant la platitude des propos tenus par le grand champion — sont intéressantes mais portent à faux : « Sur le plan mythique, déplore l’ancien routier-sprinter français, il ne se passait rien. » Le propos est à la fois acceptable (parce que c’est exact) et injuste (parce qu’il se trompe de cible) : la grandeur de son œuvre, c’est la grandeur de l’action même (l’action mythique telle qu’elle s’accomplit), et non la grandeur, disons littéraire et dramaturgique de sa prise en charge (le récit mythique tel qu’il est reconstruit par d’autres). Ce sont deux positions différentes, deux fonctions différentes, et en quelque sorte incompatibles : Eddy Merckx assure lui-même la conduite de l’action, en laissant à d’autres mise en scène et orchestration, qui sont également très importantes dans l’écriture de la légende. On pourrait objecter que la publication de ses Carnets de route dit au contraire la volonté de contrôler un peu (et à distance) les récits, et de stabiliser sa version des faits. De fait ses analyses, très précises sur les faits et leur déroulement, sont d’une grande sobriété quant aux jugements portés : on peut penser que les délais d’une publication qui s’effectue en fin de saison sont favorables à l’effet d’adoucissement ou de pondération d’opinions. 

Sur les courses par étapes, la mise en scène des affrontements est particulièrement soignée par la presse — et cela très en amont des courses elles-mêmes. Bien sûr, ce sont les grands Tours de trois semaines qui se prêtent le mieux à la dramatisation : répétition et continuité du conflit permettent d’organiser dans le temps l’attention et la fidélité du spectateur ou du lecteur. Même si les enjeux commerciaux sont plus modestes qu’aujourd’hui, ils sont déjà déterminants : sur les grandes courses, de nombreux prix (qu’on peut identifier par les maillots distinctifs) sont sponsorisés par des investisseurs privés. Il s’ensuit que, dans la presse, les grandes courses sont pré-vues, pré-racontées, scénarisées donc de plusieurs façons, faisant de la course elle-même une sorte de fiction prédictive très complexe, brusquement confirmée ou démodée par les faits. Ainsi, deux livraisons du mensuel dans Miroir du cyclisme s’occupent chaque année de préparer l’événement du Tour de France, comme aucun scénariste jamais, aucun romancier non plus, n’a préparé une histoire : les journalistes doivent tenir compte d’une réalité complexe et multiple pour raconter l’avenir, tandis que scénaristes et romanciers, quelle que soit la complexité de leur récit, travaillent essentiellement à simplifier la réalité. Il s’agit bien sûr de supputer la forme de chaque leader, d’apprécier la force de son équipe, d’analyser les possibilités offertes par le parcours, et de combiner toutes ces données pour prévoir les résultats des conflits à venir à partir des résultats des conflits passés…

Dans le parcours d’Eddy Merckx, le printemps 1970 est très intéressant à observer. La supériorité du Cannibale, si elle continue de forcer l’admiration, a cessé de surprendre, et les analystes commencent à souhaiter du changement. Depuis le début de l’année, les médias invoquent (?), évoquent (?), suscitent (?), et quoi qu’il en soit cherchent à orchestrer une sorte de rébellion de l’effectif contre le jeune champion qui, pour reprendre la métaphore photographiée par Henri Besson, a survolé la saison précédente. Opération éphémère et ambiguë, puisque les prophéties à court terme doivent être rétractiles, ou convertibles en cas d’erreur… Si on feuillette le magazine Miroir du cyclisme dans les premiers mois de l’année, on peut juger que de toutes les manières les journalistes présentent la saison en l’organisant sur une opposition entre Eddy Merckx et le reste du peloton international — titres, éditoriaux, revues d’effectifs, caricatures, etc. C’est dans cette perspective dramaturgique que s’inscrivent les premiers résultats de la saison interprétés à travers une problématique secondaire : s’agit-il d’un champion-météore, ou va-t-il s’imposer dans la durée ? Le dispositif est très contraignant : Eddy Merckx gagne-t-il Paris-Nice ? On retient qu’il n’a pas gagné Milan-San Remo… Mais au fil du temps, le champion renouvelle ses victoires de l’an passé, variant simplement ses façons de faire : la titraille des magazines s’en accommode, après Paris-Roubaix par exemple. 

La disproportion entre Eddy Merckx et ses concurrents génère des comportements inédits dans l’histoire du cyclisme. Ainsi, l’expression est difficile à originer, sans doute parce que personne ne veut en assumer les conséquences : mais on commence à parler de « brigades anti-Merckx », qui seraient organisées pour interrompre les nuisances du jeune prodige. Dans les classiques, on voit ce que cela peut signifier, car sur les courses d’un jour il est possible — parfois — de faire perdre le meilleur coureur. Forcément tout le monde pense alors à la puissante équipe Flandria, dont le surnombre et la « stratégie » finissent par triompher sur Liège-Bastogne-Liège (voir chapitre V). Dans le même temps, la presse se montre de plus en plus attentive aux signes de défaillance du champion. Il suffit alors de demander, de regarder, puis de commenter. Ainsi au printemps 1971, sa victoire sur Liège-Bastogne- Liège est-elle interprétée par certains journalistes comme un indice irrécusable de son déclin — au prétexte que, défaillant sur la fin, il a perdu beaucoup de temps sur Georges Pintens avant de le battre au sprint. Un peu plus tard, sur le Critérium du Dauphiné libéré, considéré en France comme une sorte de répétition du Tour de France, le champion de Belgique, leader de l’épreuve, perd quelques secondes sur les favoris dans le dernier kilomètre du col du Granier sur l’étape Grenoble- Annecy. Après un changement de vélo au sommet, il rejoint tout le monde dans la descente, et fait les ascensions suivantes avec les meilleurs, avant de les battre au sprint… Coureurs, journalistes et directeurs sportifs se précipitent sur ce micro-événement, pour annoncer l’écroulement prochain du champion, au point que son manager, Jean Van Buggenhout, s’emportera contre la tendance des journalistes à déformer la réalité. Dans ses mémoires, Eddy Merckx revient sur les événements avec une amertume un peu inquiète — de la propension des observateurs à enterrer vivant un coureur en pleine forme.

Pour en venir à ses adversaires sur les courses par étapes, rappelons que l’histoire du cyclisme moderne s’organise (c’est-à-dire qu’elle est racontée et rendue compréhensible) autour de générations, entre lesquelles il est — curieusement — délicat de prendre place. Ces générations mesurent une dizaine d’années, il est donc facile de les distinguer rétrospectivement, et de cerner la période d’Eddy Merckx : Jacques Anquetil est né en 1934, Eddy Merckx en 1945 et Bernard Hinault en 1954. Dans les interstices, aucun coureur ne développera une grosse carrière (voir Gianni Motta, Herman Van Springel, les débuts de Freddy Maertens pareillement), exception faite du premier adversaire — durable — d’Eddy Merckx, Felice Gimondi. Né en février 1942, il passe professionnel en 1965 et s’impose immédiatement sur le plan international. Vainqueur du Tour de France pour sa première participation (1965), il s’impose brillamment sur Paris-Roubaix l’année suivante, avant de remporter le Tour d’Italie (1967) et le Tour d’Espagne (1968). Coureur talentueux et très complet, il va subir de plein fouet l’entrée en scène d’Eddy Merckx, en particulier sur les courses par étapes mais pas seulement… S’il bat le jeune Belge sur le Tour de Lombardie (1966) dans des circonstances litigieuses (voir chapitre Ⅲ, p. 83), le Grand Prix des Nations (1966), et le Tour d’Italie (1967), ses résultats sont en régression à partir de 1968 — où il ne battra Eddy Merckx que dans des circonstances exceptionnelles — et parfois louches. En effet, on a déjà fait remarquer que les deux contrôles positifs litigieux du champion belge ont eu lieu en Italie, à chaque fois au profit de Felice Gimondi. Mais regardons ce qui est regardable. L’avènement d’Eddy Merckx marque non pas le déclin — mais le recul de Felice Gimondi dans les classements. Symboliquement, on peut dire que cette articulation s’organise autour du Tour d’Italie. Au printemps 1967, il a gagné un Giro où Eddy Merckx, qui fait son premier grand Tour, a impressionné tout le monde avant de tomber malade la dernière semaine. L’année suivante, Eddy Merckx incorpore une formation italienne, et vient gagner son premier grand Tour dans une Italie qui pensait s’être trouvé un successeur de Fausto Coppi. Dans cette épreuve, Felice Gimondi n’est jamais en mesure d’inquiéter le jeune champion belge. Mais là réside sans doute la grandeur de Felice Gimondi : prendre acte de la supériorité d’Eddy Merckx, en guettant les opportunités qui se présentent au résistant. On a vu comment il avait remporté le championnat du monde sur route en 1973, profitant d’une défaillance d’Eddy Merckx dans la dernière ligne droite. C’est revêtu du maillot arc-en-ciel au printemps suivant que, en l’absence d’Eddy Merckx qui renonce juste avant le départ de Milan, il gagne — enfin — la Primavera qui est déjà la course d’Eddy Merckx… 

C’est donc bien dans les interstices du planning d’Eddy Merckx, et dans les moments de trouble et de transition, que le Transalpin a pu se construire un palmarès admirable. Si nous revenons au Tour d’Italie, il est remarquable que Felice Gimondi, qui l’a gagné une première fois avant l’avènement d’Eddy Merckx, s’y impose une deuxième fois en profitant d’une affaire de dopage un peu louche en 1969 : alors qu’il a course gagnée, le champion belge est contrôlé positif au terme d’une étape de transition et éliminé à Savone, au profit de Felice Gimondi. Toute la presse sportive s’émeut de cet étrange cas de dopage, ignorant pourtant qu’Eddy Merckx avait refusé la valise pleine de billets présentée par Rudi Altig, en échange de la victoire de son leader Felice Gimondi… Enfin, Eddy Merckx blessé à la selle rentre dans le rang sur le Giro 1976 (qu’il finira en dixième position) pour regarder son aîné remporter une dernière victoire sur un grand Tour, à trente-quatre ans. 

Quant au Tour de France, l’Italien assure le niveau et la dignité de l’opposition à Eddy Merckx, mais il est rarement en position de se battre pour la victoire finale. Ainsi fera-t-il son meilleur résultat (deuxième en 1972) sans avoir du tout participé à l’animation de l’épreuve : Cyrille Guimard a abandonné, Luis Ocaña a abandonné, et Felice Gimondi ravit la deuxième place à Raymond Poulidor dans le dernier contre-la-montre (Versailles-Paris)… Le parcours sportif de la bergamasque est intéressant à tous égards, mais aussi parce qu’il permet d’ouvrir une catégorie intermédiaire dans la graduation des vertus : le favori rétrogradé au statut d’outsider doit apprendre à vivre cette dégradation et le fait jusqu’au bout avec une grandeur que tous les observateurs lui reconnaissent, à commencer par Eddy Merckx.

Dans la problématique des générations, son étonnante longévité sportive fait de Raymond Poulidor un cas à part. Passé tardivement professionnel, il a d’abord été le grand adversaire de Jacques Anquetil (dans la deuxième partie de sa carrière) : aujourd’hui encore, la France divisée entre supporters de Raymond Poulidor et supporters de Jacques Anquetil se souvient d’une rivalité qui culminera sur le Puy-de-Dôme à la fin du Tour de France 1964. À considérer les choses rétrospectivement, on peut juger que, passant d’une génération à l’autre, Raymond Poulidor se défait du joug de Jacques Anquetil (qui prend sa retraite sportive fin 1969) pour passer sous l’autorité d’Eddy Merckx. Il doit comprendre d’abord que la retraite d’Anquetil ne lui offrirait pas le Tour de France sans coup férir : battu sur de petits écarts par Felice Gimondi en 1965 et Lucien Aimar en 1966, il se met au service de Roger Pingeon en 1967, et est éliminé sur chute en 1968. Dans un deuxième temps, il ressent assez violemment l’entrée en scène d’Eddy Merckx. Mais contrairement à Felice Gimondi, Raymond Poulidor n’a jamais été le chef de file d’une génération. Sur le Tour de France 1969, le jeune champion belge pulvérise ce qu’on ne peut plus appeler sérieusement une concurrence. Un abîme se creuse, et la retraite de Raymond Poulidor se profile (en 1969 il a déjà trente-trois ans)… Pourtant, le début des années soixante-dix offre de nouvelles perspectives au vétéran. Deux années de suite, Raymond Poulidor bat Eddy Merckx sur Paris-Nice, à la faveur du contre-la-montre final. À deux reprises, l’exploit surprend et fait l’admiration générale pour plusieurs raisons : d’abord « l’éternel second » parvient à gagner des courses, ensuite il se montre capable de battre l’imbattable Eddy Merckx, enfin il semble s’améliorer en vieillissant. 

Le personnage construit par Raymond Poulidor sur la route et dans les médias est plus complexe que sa bonhomie légendaire ne le laisse supposer : s’il incarne la patience et l’humilité de la France rurale, la rigueur et la circularité du travail saisonnier, ses défaites représentent aussi l’injustice du sort, tandis que ses entretiens dans la presse ou à la télévision expriment une philosophie de l’acceptation très étonnante — mais peut-être pas tant que cela si l’on considère que son parcours figure aussi, à travers le sport, l’ascension sociale que connaissent beaucoup de Français pendant les Trente Glorieuses. À l’automne de sa carrière, il entame donc deux printemps par une victoire dans « la course au soleil ». En filigrane des articles et commentaires qu’on peut lire ou entendre à l’époque se construit l’idée que la patience et le travail peuvent être récompensés par la victoire, et la modestie par la longévité. Poupou n’est pas seulement un coureur cycliste ou une vedette, mais un concept et une antonomase : cristallisant les valeurs et les vertus qu’on vient de décrire, Poulidor est une notion complexe et vivante dans la culture française. 

Ayant intégré l’échappée décisive sur Milan-San Remo, en 1966, qu’il finit à la septième place, on peut dire que Raymond Poulidor participe activement à l’avènement d’Eddy Merckx… Mais le moment le plus intense de son opposition avec lui est évidemment le Tour de France 1974. Comme on l’a vu, le champion belge n’a pas véritablement d’adversaire sur ce Tour. Une délégation d’Espagnols assure le spectacle dans les escalades — ils se font reprendre sans coup férir dans les descentes —, relayés par Raymond Poulidor, qui lance également des escarmouches : ayant perdu six minutes dans l’étape du Galibier, il n’est plus du tout inquiétant pour le leader du classement général. Reste que la relative vulnérabilité d’Eddy Merckx en montagne est utilisée par les journalistes pour préserver l’intérêt de la course quand on aborde les Pyrénées. Dans la seizième étape, conduisant comme on l’a vu à Saint-Lary-Soulan, Raymond Poulidor se détache dans la dernière montée et l’emporte avec 1'40'' d’avance sur Eddy Merckx, cinquième de l’étape. Antoine Blondin se fait l’écho — admiratif et distancié — de « la joie délirante de milliers de personnes massées aux abords de Saint-Lary, et qui pratiquement n’attendaient que cela depuis sept ans, délégués par la ferveur populaire de millions de Français ».

Extrait du livre de Jean Cléder, "Eddy Merckx : analyse d’une légende", publié aux éditions Mareuil. 

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