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Petite géopolitique de l’économie des pandas

Publié le 04 juin 2019
Contrairement aux idées reçues, la diplomatie chinoise du panda protège cette espèce en voie de disparition...
Jérôme Pouille
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Fondateur et auteur du site panda.fr, Jérôme Pouille est aussi l'auteur de brochures et de livre sur les pandas. Il a reçu en 2012 le titre d'ambassadeur des pandas de Chengdu et a été sélectionné en 2017 comme Panda champion du PNUD.
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Contrairement aux idées reçues, la diplomatie chinoise du panda protège cette espèce en voie de disparition...

Atlantico : Selon un article publié sur le site de la BBC, dans le cadre d'un programme d'élevage en captivité visant à sauver l'espèce de l'extinction, la Chine a actuellement prêté (ou loué) des pandas à 26 zoos dans 18 pays. Bien que leur état de conservation ne soit plus « menacé », il ne resterait que 500 à 1000 pandas adultes dans la nature, dans six chaînes de montagnes isolées du centre-sud de la Chine. Qu'en est-il réellement ?

Jérôme Pouille : Il y a deux inexactitudes dans l'article de vos confrères de la BBC. Tout d'abord, le nombre de pandas prêtés (loués) par la Chine aux Nations amies évolue plus ou moins régulièrement ; or récemment, il y a eu pas mal de changements : Copenhague a reçu sa paire de pandas le 4 avril dernier, San Diego a renvoyé ses pandas en Chine le 16 mai dernier et enfin Moscou a reçu une paire le 29 avril dernier.
 
Ainsi, à ce jour et sans compter le cas de Taïwan (dont la Chine revendique la souveraineté et dont les pays occidentaux restent très flous diplomatiquement sur l'indépendance ou non de Taïwan), il y a 61 pandas hébergés dans 20 pays et 24 zoos hors de Chine. Voici la carte à jour de ces zoos et des pandas sur cette page de mon site :
 
Concernant le nombre de pandas géants à l'état sauvage. Selon les données du quatrième recensement national des pandas géants et de leur habitat (le plus récent à ce jour) réalisé de 2011 à 2014 et dont les résultats ont été publiés fin février 2015, il y a 1 864 pandas géants à l'état sauvage (dans leur milieu naturel) âgés de plus d'un an et demi (les pandas âgés de moins d'un et demi ne sont pas comtés). L'union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) qui évalue l'état de conservation des espèces considère qu'environ 1 040 de ces 1 864 pandas sauvages sont matures c'est-à-dire en âge de se reproduire. La tranche 500-1000 citée par la BBC correspond à la tranche d'individus matures retenue pour la qualification du critère en question pour l'évaluation de la vulnérabilité et qui par prudence a classé le panda dans la tranche "500-1000 individus matures" car avec l'incertitude et 1040 n'étant pas très éloigné de 1000, ils considéraient ce classement comme plus prudent. Je souhaitais préciser ce point car il convient de bien faire la différence entre "nombre d'individus sauvages total : 1864", "nombre d'individus sauvages matures : environ 1040" et "classe UICN où est placé le panda sur le critère du nombre d'individus matures : classe 500-1000 par prudence".
 
Enfin, au sujet du statut de menace du panda géant. Certes le panda géant était précédemment classé « en danger » et ce depuis 1990, puis il a été reclassé dans la catégorie « vulnérable », celle juste au niveau inférieur, en septembre 2016 en prenant pour référence les données du quatrième recensement. Or le statut UICN "vulnérable" est toujours un des 3 statuts où l'UICN considère l'espèce comme menacée. Voir le petit graphique parlant suivant :
 
 
Le panda reste donc menacé même si sa situation dans le milieu naturel s'est améliorée et donc si son risque d'extinction est plus faible.

La reproduction en captivité prônée par la Chine se révélerait peu efficace car le nombre de naissances au zoo est assez faible. Le dilemme entre conservation et reproduction est-il insoluble ?

La reproduction en captivité est toujours délicate pour des espèces solitaires qui ne se rencontrent qu'à un moment précis dans l'année pour se reproduire. En effet, dans le cas du panda géant, mâles et femelles sont solitaires et ne se rencontrent que durant la saison des amours, de mi-mars à mi-mai. Comme chez toute espèce solitaire, la communication chimique (marques odorantes déposées dans le territoire) et vocale (cris) est fondamentale pour que les individus puissent rentrer en contact et surtout s'approprier / s'accoutumer les uns les autres. C'est l'accomplissement de tout ce processus de communication en amont qui est la clef du succès lors de la rencontre entre mâles et femelles pour que la femelle accepte le mâle et pour que les mâles puissent évaluer le statut reproducteur de la femelle. L'accouplement peut alors avoir lieu. La grosse difficulté en captivité est le propre de l'hébergement entre 4 murs qui compromet l'expression de ces comportements - et surtout leurs investigations par les congénères - indispensables pour la mise en contact. Ainsi, pendant longtemps, tant que ce processus complexe de communication chez une espèce solitaire n'était pas maîtrisé, les mises en contact (regrouper un mâle et une femelle dans un même enclos au moment de la saison des amours - pour mémoire le reste de l'année ils sont 1 par enclos comme pour toute espèce solitaire) étaient vouées à l'échec (la femelle n'acceptant pas le mâle car le processus d'habituation en amont n'ayant pu s'exercer librement).
Aujourd'hui les choses ont bien changé, même si la captivité limite ce processus, la meilleure compréhension de cette communication préalable a conduit les gestionnaires de zoos à régulièrement interchanger mâle et femelle de leurs enclos respectifs au printemps pour qu'ils puissent investiguer les marquages odorants notamment de leurs congénères potentiels. Ainsi, en Chine, depuis une dizaine d'années, de plus en plus de naissances en captivité sont issues d'accouplements naturels et le nombre de naissances n'a fait qu'augmenter (49 bébés pandas sont nés en 2018 dont 45 ont survécu !).
Là où cela reste encore compliqué est dans les zoos qui n'hébergent qu'une seule femelle et un seul mâle (= les zoos étrangers où sont prêtés des pandas!). En effet, dans la nature, la femelle "sélectionne" les mâles avec qui elle va s'accoupler, or dans les zoos qui n'ont qu'un seul mâle, la femelle n'a pas le choix et en cas de problème de compatibilité, il n'y a pas de reproduction... comme c'est le cas pour l'instant à Adélaïde, zoo auquel fait référence l'article de la BBC.
Ce qu'il faut retenir est que la captivité limite l'expression des comportements naturels et normaux de l'espèce et que c'est cette limite qui compromet les chances de reproduction et donc de naissance, et non pas la biologie intrinsèque de l'espèce. 

Toujours au sujet de votre première question, il ne convient pas d'opposer conservation et reproduction. En effet, le terme de conservation est davantage tourné vers les efforts engagés pour la sauvegarde de l'espèce dans son milieu naturel. Or en ce qui concerne le panda géant, il n'a aucune difficulté à se reproduire à l'état sauvage et les politiques de conservation portent davantage sur la protection de son habitat et la reconnexion de poches d'habitats fragmentées. Pour rappel, les menaces persistantes pour le panda sont la fragmentation et la disparition de son habitat naturel. Tous les autres maux sont des conséquences de ces 2 menaces.

La reproduction concerne plutôt les pandas captifs, et comme je l'ai décrit plus haut, aujourd'hui il n'y a pas de réelle difficulté si ce n'est la captivité qui entrave la pleine expression des comportements naturels.

Ainsi, la problématique de la reproduction en captivité n'a rien à voir avec la problématique plus large de la conservation de l'espèce à l'état sauvage.

 

À plusieurs reprises, le gouvernement chinois a utilisé des pandas afin de renforcer des relations internationales ou de tisser des accords commerciaux (en 2012, par exemple, la Chine a envoyé quatre pandas dans des zoos canadiens à la conclusion d'un accord sur la protection des investissements étrangers). La "diplomatie des pandas" met-elle en valeur ou en danger les pandas ?

Le panda géant est considéré comme un trésor national en Chine. Le prêt d'un couple de pandas par la Chine n'est consenti qu'aux Nations amies, qui par conséquent ont déjà des liens étroits avec la Chine sur les terrains culturels, commerciaux, diplomatiques et plus globalement en termes d'entente bilatérale. Ainsi, le prêt de pandas ne vient que renforcer / concrétiser un contexte global diplomatique et commercial plutôt positif. D'ailleurs, la Chine a des relations commerciales avec bien davantage de Nations que les seules à héberger des pandas. Il convient donc d'être prudent et de ne pas conclure trop vite que c'est en signant de gros contrats commerciaux qu'un pays obtient des pandas. Ce n'est pas aussi direct que cela. Encore une fois, c'est un contexte global, en plus d'une volonté du pays demandeur d'avoir des pandas, qui va permettre un aval de la Chine pour un prêt. Inversement, quand les relations diplomatiques et commerciales se tendent, là cela devient très compliqué pour le pays demandeur d'avoir des pandas. La clef pour recevoir des pandas est des relations diplomatiques au beau fixe (et c'est aussi lorsqu'elles sont au beau fixe que les relations commerciales sont importantes et toutes sortes d'autres échanges, culturels,...). Pour répondre à votre dernière question, la diplomatie du panda met plutôt en valeur l'animal, en ce qu'elle le fait connaître et attire les projecteurs sur lui (permet de lever des fonds, de faire émerger des programmes de recherche scientifique, de faire de l'éducation à la conservation et plus globalement de sensibiliser). On ne protège que ce que l'on connaît et c'est en créant un sentiment, une émotion que l'on déclenche un besoin de protection de ce qui nous entoure. Enfin, accessoirement, le prêt de pandas aux Nations étrangères s'accompagne du versement d'un loyer annuel par le zoo receveur, et cet argent est réinvesti en partie en Chine pour la conservation des individus sauvages.

Parmi les arguments contre la conservation de pandas dans des zoos, la question de la rentabilité économique revient souvent, garder un panda coûtant généralement cinq fois plus cher que garder un éléphant. Comment continuer à protéger les pandas tout en répondant aux exigences économiques, politiques et environnementales de leur conservation ?

 
Le premier objectif de la conservation d'une espèce animale quelle qu’elle soit ne devrait pas être la question de la rentabilité économique, mais plutôt de la faire connaître, de sensibiliser autour des menaces qui pèsent sur elle et son habitat, bref de faire de l'éducation à la conservation. Le panda géant ne déroge pas à cette règle et tout zoo qui se respecte qui héberge cette espèce a pour premier objectif de conserver l'espèce, de la faire connaître, de sensibiliser, de participer à des programmes de conservation in situ, et non de "faire de l'argent". Ainsi toutes les espèces ne représentent pas le même coût d'hébergement pour un zoo et il est vrai que le panda géant est plutôt coûteux pour une institution zoologique (le loyer, les frais de recherche scientifique, les frais pour l'approvisionnement en bambous, les coûts de formation...) tout comme les koalas par exemple. Mais un zoo qui héberge de nombreuses espèces va trouver un certain équilibre entre les espèces "peu coûteuses" en termes d'hébergement par rapport aux "plus coûteuses". Mais encore une fois, il serait très limitant de se borner au seul critère coût, il convient plutôt de voir tout cela dans un ensemble selon les objectifs de conservation qu'un zoo donné va vouloir porter. Ainsi, héberger un couple de pandas géants relève plus du prestige et la popularité de cette espèce va permettre d'attirer des visiteurs qui en profiteront pour visiter le zoo dans sa globalité et découvrir des espèces moins connues qu'ils n'auraient peut-être jamais découvert sans l'attrait initial du panda.
 
La Chine a pris la mesure de l'importance de la protection du panda géant dans son habitat naturel, une protection qui ne doit pas s'inscrire en opposition avec l'hébergement de pandas géants en captivité. De très nombreuses avancées scientifiques et connaissances découlent de recherches qui ont été menées à partir des individus captifs et n'auraient pas été possibles avec des pandas sauvages très élusifs. Ces connaissances par contre trouvent des prolongements pour les pandas sauvages en ce qu'elles permettent de mieux protéger son habitat et de mieux comprendre quels sont les facteurs déterminants chez cette espèce sur lesquels influer prioritairement pour axer les fonds de la conservation. Si le panda géant n'était pas si populaire en captivité, nul doute aujourd’hui que son statut à l'état sauvage serait pire. Et protéger le panda géant dans son milieu naturel, c'est protéger un écosystème entier, parmi les plus riches du monde en termes de biodiversité spécifique, et c'est donc protéger des centaines d'autres espèces animales ou végétales, moins connues ou moins emblématiques, qui bénéficient alors du "parapluie" du panda.
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