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Bonnes feuilles

Dans les villages, les "deux vieilles planches de salut" que sont la politique générale et la religion sont devenues branlantes

Publié le 23 avril 2019
Jean-Pierre Rioux publie "Nos villages : au cœur de l’histoire des Français" aux éditions Tallandier. Cet ouvrage dresse un tableau passionnant qui éclaire sous un jour nouveau la singularité de la France des campagnes et de ses habitants. Extrait 2/2.
Jean-Pierre Rioux est historien, spécialiste d'histoire contemporaine de France, notamment dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. Il est l'auteur de La France perd la mémoire en 2006, et de La mort du lieutenant Péguy en 2014,...
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Jean-Pierre Rioux est historien, spécialiste d'histoire contemporaine de France, notamment dans ses dimensions politiques, culturelles et sociales. Il est l'auteur de La France perd la mémoire en 2006, et de La mort du lieutenant Péguy en 2014,...
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Jean-Pierre Rioux publie "Nos villages : au cœur de l’histoire des Français" aux éditions Tallandier. Cet ouvrage dresse un tableau passionnant qui éclaire sous un jour nouveau la singularité de la France des campagnes et de ses habitants. Extrait 2/2.

Partons vers l’Yonne puis la Durance, à travers le brouillard qui, passé 1980, va s’installer sur la France villageoise. Car sa commune-souche n’est plus définie par l’ancien critère des 2 000 habitants agglomérés dans un chef-lieu ni par une dévolution agraire, mais par son appartenance à une « communauté de communes » voire à une « unité urbaine ». L’État et son administration, aussi parisiens qu’aménageurs de « territoires » et de « grandes régions » à vocation européenne, ont oublié les vieux clochers, ce qui a eu pour conséquences une perte d’initiative et de capacité financière pour les municipalités, des démissions de maires et une lassitude des citoyens (36 % d’abstention aux élections municipales de 2014). D’où l’angoissante question : à quoi sert désormais un village ? Et qui sont les  villageois ? 

On note qu’en 2016, selon l’Insee, sur 67 millions d’habitants en France hexagonale, 44 millions, soit deux sur trois, vivent dans des agglomérations dites « pôles urbains » ou « métropoles » ; 20 millions, soit 30 %, dans des espaces dits « périurbains » qui conservent quelques traits ruraux ; environ 3 millions, soit 4 %, dans des zones où l’activité agricole reste marquante. Cette ventilation pose question puisque les communes de moins de 2 000 habitants, elles, rassemblent toujours 26 % de la population en 1982, 24 % en 2006 et 18 % en 2016 : que veut dire cette stabilité relative ? On estime même, toujours en 2016, que seules 5 % des communes vivent à l’écart de l’influence urbaine. 

Or en 2003, un rapport de la Datar avait distingué moins brutalement trois visages de la France rurale : une « campagne des villes » encore active et sous influence directe des agglomérations ; une « campagne fragile » en recul économique et démographique, saisie par le sentiment d’abandon ; une « nouvelle campagne » en quête d’équilibres nouveaux, autour des petites villes et des zones de développement résidentiel et touristique, surtout dans le sud du pays et ses façades maritimes. D’autres statistiques disent au contraire que la population active proprement agricole comptait vers 2010 pour 4 % de la population active totale contre 8 % en 1980 et que la part de l’agriculture dans le produit intérieur brut était passée de 4 à 2 % aux mêmes dates, tandis que s’achevait la liquidation des agriculteurs les plus faibles (2 300 000 exploitations en 1950, 1 500 000 en 1970, 420 000 en 2015). Comment s’y reconnaître au vu de tous ces chiffres disparates ? 

Ils attestent à tout le moins d’un émiettement de la ruralité qui fait du village un lieu indécis, éclaté, dépaysé, déglingué, où l’agriculture est à la marge et où la ville régente les modes de vie : un foyer presque éteint ou en voie de « rurbanisation », pour reprendre un néologisme introduit dès 1976 par les géographes, les aménageurs et les promoteurs. Voyons cela en version bourguignonne.

Un petit monde décoloré

Chichery comptait environ 430 habitants en 1900 et 310 en 1960 après le départ d’une bonne part de ses ruraux, puis 430 en 1990 et 470 en 2015, avec beaucoup de nouveaux venus. Son site est banal, avec un « haut » toujours bien défendu au cours des siècles et un « bas » plus moderne qui rejoint le trafic de la nationale 6 et l’activité de la vallée de l’Yonne. Sa situation est favorable, avec une circulation aisée et encore un peu d’emploi non agricole à proximité. Pas loin d’Auxerre et de l’autoroute A6, du camp militaire de Chemilly jusqu’en 2003 et du gros centre ferroviaire de Migennes, au milieu d’un espace ouvert à la polyculture, les céréales et l’élevage, riche de vieux échanges avec la région parisienne et inscrit dans une communauté de huit communes, ce coin de Bourgogne n’a rien d’un désert du sud de la Loire ou d’un bocage oublié de l’Ouest. Il a conservé des atouts, mais qu’en fait-il ?

Enfant du pays, baby-boomer et jeune chercheur en quête d’une ethnologie sensible qui serait aussi un voyage intérieur de l’enquêteur, Pascal Dibie a publié en 1979 Le Village retrouvé, qui photographiait sa petite patrie. Il y a retrouvé le souvenir d’un monde perdu, avec ses jeux d’enfant, ses cérémonies de la Semaine sainte, l’arbre de Mai, le boulanger qui rend bien service, les clients du bistrot qui abusent du ballon de rouge, les tartarins de retour de la chasse, le ronflement des tracteurs et la vache errante « qui mugit au carrefour » : presque du Tati de Jour de fête. 

Mais il a repéré des nouveautés qui en disaient déjà long. Les jeunes ont adopté un nomadisme pétaradant sur leurs « bécanes » et en suivant la mode « rocker ». L’entrée au collège de Migennes et le ramassage scolaire les invitent aux virées loin du village. Les bals courus en bande, les voyages organisés par le foyer des jeunes créé en 1967, les images et les sons à l’anglo-saxonne, tout les éloigne. Les femmes aussi rêvent d’émancipation, celles qui triment à la ferme, celles qui tiennent les comptes de l’exploitation ou de la boutique, celles « sans profession » qui commencent à s’ennuyer en briquant leur intérieur avec pour meilleure échappée les courses au supermarché, ouvert dès 1965, en attendant d’avoir à rêver, depuis 1972, du congélateur qui va bousculer les habitudes alimentaires de la famille. 

Les deux vieilles planches de salut sont branlantes. La politique générale, vaguement structurée sur le droite-gauche, avec un gaullisme bientôt décevant et des  centristes habiles, est en fait régentée par la télé. Celle-ci est devenue la seule source « d’autorité consentie » et pour l’information générale, la « grande » politique et la distraction, elle supplante L’Yonne républicaine toujours vivace mais où la rubrique nécrologique et l’annonce des activités associatives sont les plus lues. En bref : chacun « pense ce qu’il veut ». Par contre, pour les élections municipales, assez de pagaille politicienne ! Seul compte alors ce qu’on croit pouvoir encore nommer l’intérêt local. Les familles dominantes savent rassembler leurs troupes. Les débats au conseil peuvent conserver des accents tempétueux voire pittoresques. Or les vraies décisions d’avenir viennent d’ailleurs, de Paris, de Bruxelles et de la préfecture, des aménageurs, des banquiers, des grands distributeurs et des syndicats professionnels : de la ville, d’un autre monde devenu dominateur. 

De même, la religion a perdu son emprise. Les enfants de chœur, des filles à marier et quelques familles pieuses sont encore là, mais l’indifférence progresse malgré les efforts de la JAC pour réinventer des fêtes. Le curé qui faisait trembler ses ouailles n’est plus là, l’appauvrissement du décor et du culte à l’église après Vatican II a désorienté, le prêtre sans soutane et parfois découragé ne régente plus les consciences et son Bon Dieu amaigri participe à peine à la vie du village : la misère spirituelle s’installe, l’église est fréquentée à la sauvette aux grandes fêtes, aux mariages et aux enterrements.

C’est l’activité agricole qui a commandé l’évolution jusqu’aux années 1970. Non pas que la solidarité paysanne ait tout à fait disparu, à l’occasion des battages par exemple. Ni que la modernisation ait été un vain mot. Dès 1936, Chichery passait pour un village très ami du progrès. Après la Libération, là comme  ailleurs, des militants chrétiens ont œuvré utilement. Depuis 1955, avec le remembrement, l’exploitation d’environ 50 hectares est devenue la norme, avec ses tracteurs toujours plus puissants, ses jeunes mécanos bons bricoleurs et ses emprunts au Crédit agricole. Depuis 1964, le gAEC local est vanté à juste titre dans tout le département. Les gros producteurs peuvent encore trouver des trimardeurs, des saisonniers et même des salariés à temps plein, ils n’ont plus un besoin pressant du coup de main des voisins. 

Tout a donc favorisé la spécialisation et l’intensification des productions. Plus de moutons ni de chiens de berger, de bœufs à tout faire et de chevaux de trait, plus de labours qui respectent les sols, plus de vigne ni de haies vives, moins d’insectes et d’espèces locales : la sélection génétique, les engrais et les pesticides sont en passe de détruire l’ancien équilibre. Et nul ne s’en soucie, ou à peine. Les céréaliers activent la concentration « verticale » de soumission au marché, écartelés entre la culture « poussée » à outrance, la coopérative qui régente les prix et le banquier qui guette. Les éleveurs parquent leurs bovins derrière la clôture électrique ou les confinent à l’étable pour qu’ils produisent  davantage de viande et de lait, ils favorisent l’insémination artificielle, la traite mécanique et l’abattage industriel. Un nouveau rapport productiviste à l’animal, à la nature, au « pays » et au monde s’est ainsi installé. Pour « s’en sortir » et puisqu’« il faut bien vivre avec son temps », la fuite en avant et la fuite au dehors sont des obligations désormais confondues. 

En 2006, dans Le Village métamorphosé, Pascal Dibie a repris son auscultation en publiant ses observations accumulées depuis les années 1980. Toutes confirment que la décoloration du village s’achève et qu’une « rurbanité » s’étale sans tout à fait régner. Chichery s’est banalisé. Plus de boulanger, de boucher ni de café, de médecin ni de curé. Remplacer une tuile ou déboucher un lavabo tient de l’exploit, sauf si l’on est devenu bricoleur par nécessité. La Toile, la téléphonie mobile et les réseaux sociaux entretiennent au jour le jour une sociabilité à distance. L’homme à pied se fait rare, l’on prend sa voiture pour faire 200 mètres et la municipalité se bat en vain pour gérer les poids lourds envahissants ; les panneaux indicateurs se sont multipliés mais les ronds-points décorés, aussi coûteux qu’orgueilleux, n’évitent pas tous les accidents. Le vide-greniers n’offre plus que des fringues à bas prix.

Extrait du livre "Nos villages : au coeur de l'histoire des Français" de Jean-Pierre Rioux, publié aux éditions Tallandier. 

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