En direct
Best of
Best of du 18 au 24 mai 2019
En direct
© BORIS HORVAT / AFP
Point de bascule
Le XXIe siècle sera-t-il le siècle de la fin de la raison triomphante ?
Publié le 18 février 2019
Notre société est arrivée à un point de basculement qui tient plus à la technologie qu'au rationalisme.
Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le...
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Yves Michaud
Suivre
Vous devez être abonné pour suivre un auteur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le...
Voir la bio
Ajouter au classeur
Vous devez être abonné pour ajouter un article à votre classeur.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Lecture Zen
Vous devez être abonné pour voir un article en lecture zen.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Notre société est arrivée à un point de basculement qui tient plus à la technologie qu'au rationalisme.

Atlantico : Notre époque, qui trouve ses fondations dans le mouvement rationaliste et les Lumières, ne connaîtrait-elle pas le même renversement que celui que connut l'Ancien Régime sous le poids du même rationalisme ?

Yves Michaud : Il faut commencer par dire que nous avons construit une représentation caricaturale des Lumières et que nous luttons en partie contre ce moulin à vent. On se gargarise de ce mot mais on ne lit plus les auteurs en cause. Les Lumières ont été un mouvement de fond au sein de toutes les sociétés européennes, avec des différences fortes entre des courants radicaux (les matérialistes français par exemple) et d'autres plus modérés (les Lumières écossaises ou Voltaire). Elles s'en sont prises en revanche toutes aux superstitions et aux inégalités sociales, notamment celles tenant aux ordres et aux statuts (noblesse, Tiers-Etat). Si on veut faire la comparaison avec aujourd'hui, disons que le rejet des ordres est comparable, à ceci près que la noblesse mise en cause est celle des oligarchies de pouvoir, des technocrates et des élites financières – ce que C. W. Mills appelait dès les années 1950 l'élite de pouvoir (the power elite). En revanche la superstition aurait plutôt tendance à bien se porter avec le revival religieux (catholique et islamiste), les théories du complot, l'exploitation de la fausse science au service de causes comme l'écologie, le néo-féminisme, la théorie des genres, le culte de l'animal, l'éloge des migrations. La comparaison a donc ses limites mais une chose en tout cas est sure : nous sommes à un point de basculement extrêmement fort et rapide, qui tient plus à la technologie qu'au rationalisme. Pour ma part, je verrais plutôt le rationalisme en déroute.

Le rationalisme s'appuyait sur une compréhension du temps progressiste, donc linéaire. La remise en cause du progressisme, qui ne date pas d'aujourd'hui semble cependant être plus généralement remise en question. Le schéma vertueux selon lequel la démocratie apporterait la prospérité, la paix etc. ne parvient plus à convaincre. Mais d'une certaine façon, le rationalisme avait pu lui aussi mettre fin à la vision téléologique de l'Europe chrétienne. Qu'oppose-t-on aujourd'hui au progressisme ? Qu'est-ce que l'époque des Lumières, en tant que période de bascule, a à nous apprendre sur cette modification de la perception du temps ?

L'idée d'un progrès commandé par le savoir est effectivement une idée qui vient des Lumières. Le plus ardent avocat de cette thèse est Condorcet dans son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain. Kant n'est pas loin de ses idées. Sauf qu'il faut que cette capacité de progrès soit rendue effective par une organisation sociale adaptée, libre du despotisme. Si donc l'esprit humain est capable d'un progrès quasiment indéfini, il n'en est pas de même des sociétés. A la même époque d'ailleurs, d'autres penseurs sont beaucoup moins certains de ce progrès, par exemple Herder en Allemagne qui pense que toutes les sociétés passent par un cycle qui les mène de l'enfance à la décadence. L'idée d'une fin de l'âge du progrès n'est donc pas neuve pour nous. Les tragédies du XXème siècle ont d'abord conduit à douter du progrès en raison du retour de la barbarie. Ensuite l'effondrement de l'URSS a aussi ébranlé l'idée du progrès. D'où la fameuse thèse de Fukuyama sur la fin de l'histoire au tournant des années 2000. Nous nous retrouvons donc désorientés pour juger de l'histoire : nous ne savons plus si elle a un sens, si elle mène quelque part, ce qui est ou non en notre pouvoir. Le développement technologique se fait sans que nous le gouvernions. Et surtout, il y a la conscience des risques climatiques et démographiques qui définissent une situation critique où parler de progrès apparaît frivole tant la situation globale est lourde de menaces. Bref, nous n'avons rien à opposer au progressisme – nous sommes positivement désorientés.

Entre les avancées des sciences cognitives, de la connaissance du cerveau ou des avancées fulgurantes de l'intelligence artificielle, c'est aussi l'autonomie de la raison qui est remise en cause. Si notre raison est imparfaite, qu'est qui empêcherait notre époque de douter de la raison ?

Je ne sais pas si c'est l'autonomie de la raison qui est remise en question. Je dirais plutôt que nous voyons se dessiner une nouvelle rationalité qui nous dépasse. L'intelligence artificielle à base de big data, d'hyperdonnées, nous met en face d'une intelligence qui ne fonctionne plus sur la base des inférences logiques élaborées par un individu intelligent. On dégage des régularités de comportement que nous ne soupçonnons pas. La connaissance du fonctionnement cérébral nous fait prendre conscience de notre assujettissement à des processus qui opèrent à notre insu. Le temps n'est pas venu de douter de la raison mais de douter de notre ancienne raison – celle d'un sujet autonome qui peut dominer ses problèmes.

Nous nous rendons plutôt compte que nous sommes pris dans des comportements collectifs et que nous pensons, bon gré mal gré, à l'intérieur d'une intelligence collective qui nous dépasse. Il n'y a pas de remède à cette situation qui consisterait à revenir en arrière. Il nous faut au contraire regarder vers l'avenir avec curiosité et humilité. Nous sortons de l'ère de la subjectivité pour trouver celle des systèmes à acteurs multiples. Il est probable que nous serons dirigés bientôt par une intelligence collective. Avec des formes d'organisation sociale dont nous n'avons pas encore d'idées. En revanche ceux qui voudraient s'opposer à cette évolution devront chercher leur salut dans une régression religieuse – comme on le voit avec le fondamentalisme musulman. J'ai peur que le choix soit entre d'un côté un Big Brother auquel nous consentirons et d'un autre un obscurantisme religieux. A beaucoup d'égards, c'est ce qui s'est passé au sortir de la Révolution : Napoléon ou la réaction religieuse de la Restauration.

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Le sujet vous intéresse ?
Articles populaires
Période :
24 heures
7 jours
01.
Mais pourquoi les Français épargnent-ils une part non négligeable du pouvoir d’achat gagné ces derniers mois ?
02.
Il agresse un agriculteur pendant que son épouse filme
03.
Rihanna éconduit Neymar, Charlotte Casiraghi & Gad Elmaleh s’ignorent, Anthony & Alain-Fabien Delon se vengent de leur père; Karine Ferri investit lourdement pour son mariage (et invite utile); Johnny Depp : c’est Amber qui l’aurait battu
04.
Petits scénarios alternatifs pour la fin du quinquennat Macron
05.
Automobile : des centaines de milliers de moteurs Renault suspectés de malfaçon
06.
LR : le difficile avenir de la droite française
07.
Européennes : soulagement teinté d’inquiétude pour les milieux d’affaires français
01.
Pôle Emploi n’aime pas qu’on dise qu’il est peu efficace dans son accompagnement des chômeurs mais qu’en est-il concrètement ?
02.
Burkini à la pisicine municipale : les périlleuses relations de la mairie de Grenoble avec les intégristes musulmans
03.
Cancer : cette découverte sur le cerveau qui ouvre de prometteuses voies de traitement
04.
Il agresse un agriculteur pendant que son épouse filme
05.
Rihanna éconduit Neymar, Charlotte Casiraghi & Gad Elmaleh s’ignorent, Anthony & Alain-Fabien Delon se vengent de leur père; Karine Ferri investit lourdement pour son mariage (et invite utile); Johnny Depp : c’est Amber qui l’aurait battu
06.
Mais que ferait l’UE face à une répétition de la grande crise 2008 ? Le sujet étrangement absent de la campagne des Européennes
01.
Mondialisation, libre-échange et made in France : l’étrange confusion opérée par François-Xavier Bellamy
02.
La bombe juridique qui se cache derrière la décision de la Cour d’appel de Paris de sauver Vincent Lambert
03.
Des experts estiment dans un nouveau scénario que la hausse du niveau des océans pourrait dépasser deux mètres d'ici 2100
04.
LREM, UDI, LR ou abstention ? Petit guide pour ceux qui voudraient (vraiment) voter libéral aux Européennes…
05.
Vidéo de Vincent Lambert : son épouse va porter plainte
06.
Burkini à la pisicine municipale : les périlleuses relations de la mairie de Grenoble avec les intégristes musulmans
Commentaires (1)
Ecrire un commentaire
Vous devez être abonné pour rédiger un commentaire.
Abonnez-vous
«Vos abonnements garantissent notre indépendance»
Nos articles sont ouverts aux commentaires sur une période de 7 jours.
Face à certains abus et dérives, nous vous rappelons que cet espace a vocation à partager vos avis sur nos contenus et à débattre mais en aucun cas à proférer des propos calomnieux, violents ou injurieux. Nous vous rappelons également que nous modérons ces commentaires et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à nos conditions d'utilisation.
*Toute validation est définitive, vous ne pourrez pas rééditer votre commentaire.
edac44
- 19/02/2019 - 09:20
Le progrès se fonde t-il toujours sr la raison ???
Petit rappel pour les "crétins innocents" :
La notion de progrès en tant qu'’amélioration, changement positif, n’'est venue qu'’au XVIII° siècle avec les Lumières, en associant progrès technique et amélioration des conditions de vie du citoyen.
Seul Rousseau a perçu à ce moment que tout progrès est à double tranchant, en raison des conséquences positives mais aussi négatives qu'’il entraîne, et a souhaité qu’'on n'’en fasse pas une idéologie.
Il a aussi posé alors la connaissance comme facteur de progrès humain, en l’'associant à la marche en avant de la raison.
Pour lui, la raison est l’'articulation entre la citoyenneté et le progrès.
[« Discours sur les origines de l’'inégalité parmi les hommes »]

Et pour en savoir (un peu) plus au delà des raccourcis "castrateurs" :
http://bit.ly/2S8a74U