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Débauche monétaire
Les liquidités injectées par les banques centrales dans les économies occidentales depuis 2008 sont-elles vraiment responsables de la montée des inégalités dans le monde ?
Publié le 23 janvier 2019
La politique de "quantitative easing" ou assouplissement monétaire est désignée par de nombreuses voix comme à l'origine de l'augmentation des inégalités.
Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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La politique de "quantitative easing" ou assouplissement monétaire est désignée par de nombreuses voix comme à l'origine de l'augmentation des inégalités.

Atlantico : La montée des inégalités au sein des économies occidentales est régulièrement attribuée aux plans d'assouplissement quantitatifs qui ont pu être menés par les banques centrales, aussi bien aux Etats-Unis, au Royaume Uni, ou plus proche de nous, par la Banque centrale européenne qui a racheté près de 2600 milliards d'euros de titres au secteur bancaire. Ces plans sont-ils à l'origine de la montée des inégalités au sein de ces économies ?

Mathieu Mucherie : Il faut comprendre d’abord ce qu’est un QE. Primo, c’est un swap. Un simple échange. Pas un cadeau aux riches, pas un « déversement de liquidités », pas un truc pour faire baisser les taux d’intérêt, ou que sais-je. Des titres contre des réserves ; en termes moins académiques : des obligations sur le marché secondaire (qui étaient donc déjà émises, parfois depuis belle lurette) contre une forme de cash qui retourne gentiment se déposer à la banque centrale (pas trop le choix) (c’est socialement bien moins scandaleux et médiatiquement bien moins discret que les TLTRO au profit des banques commerciales, qui eux vont reprendre dans quelques mois, soit dit en passant). Où est la création monétaire pure et directe dans cet échange standard appelé QE ? si tout se passe bien, il y a circulation monétaire (ce qui n’est pas inutile par les temps qui courent), mais la création est ici très indirecte, elle passe par des canaux assez étroits et parfois bouchés, insuffisants pour créer des inégalités massives :

-un peu de débasement de la monnaie via l’effet sur la prévisibilité des taux directeurs (on se doute à peu près qu’ils ne vont pas remonter les taux qu’ils achètent des actifs), en clair la baisse de l’euro (qui est favorable aux entrepreneurs et défavorable aux rentiers), sauf si tout le monde le fait au même moment, 

-un peu d’aide psychologique aux marchés pour leur faire croire qu’il y a encore un pilote dans l’avion (vu qu’ils sont un peu animistes ou socialistes sur les bords) : un petit « effet richesse » si les actifs montent et que cela soutien la consommation, et un petit côté « arrêtez moi je vais faire un malheur » qui peut parfois débloquer une crise aiguë, 

-une aide à la soutenabilité de certaines dettes publiques, afin de faire croire au moins vaguement au « whatever it takes » de Mario. 

Un tel QE, même massif, même ouvert dans le temps et inconditionnel (ce qu’il n’est jamais vraiment : aussitôt accordé, il est saboté par les banquiers centraux eux-mêmes, rien que pour embêter les autorités budgétaires), même élargit à plusieurs classes d’actifs et à des achats sur des maturités longues, est une opération assez technique : il ne faut pas en attendre des miracles, ou au contraire lui mettre tous les maux de la planète sur le dos. Il est destiné à soutenir les anticipations d’inflation qui dévissaient sérieusement, au passage il peut aider quelques PIIGS ou quelques firmes exportatrices, tant mieux, mais il n’est qu’un instrument dans la panoplie monétaire, sans aucun mandat en matière de canalisation ou de maximisation des inégalités. 

Deusio, le QE n’est au fond qu’une mesure compensatoire dans un contexte général d’anémie de la création monétaire par le secteur privé : on peut brandir les 2600 milliards comme un tabou ou un totem, mais regardez alors par exemple ce qui a été détruit dans le bilan de la Deutsche Bank, du Crédit Agricole et des autres, depuis 2007. Assister à une défragmentation monétaire sans réagir en attendant que cela se passe (appelons cela : la doctrine Olivier Delamarche), ce n’est ni conforme à l’esprit du Traité (stabilité des prix : l’inflation et la déflation sont des phénomènes monétaires, non ?), ni très social (les gilets jaunes comme sous-produit de la déflation Trichet). Dire « le QE crée des inégalités » signifie : le QE ne compense pas la destruction monétaire privée ou la sur-compense, c’est un point à ne pas oublier, car s’il est bien ajusté on ne voit pas en quoi sa culpabilité pourrait être posée.

Le QE est typiquement une politique assez homogène (enfin, ils ont écarté les titres de la Grèce, par méchanceté…), il évite de passer par des intrusions dans la vie des entreprises, c’est une politique assez aveugle et on sait depuis la Grèce antique que la Justice est aveugle. On dit que le QE n’a aucun effet, mais qu’il fait des dégâts sociaux : comprenne qui pourra (c’est la pensée magique, BFM, tout ça). On dit que le QE amène des taux bas puis un excès d’endettement qui brise les plus fragiles : ah bon, vous croyez que les taux remontent depuis un mois qu’on a arrêté le QE ? et vous vous souvenez des trois QE américains ? et quelle est l’honnêteté de cette remarque, agitée par des gens qui ne veulent pas entendre parler des idées très chrétiennes de Jubilée, de remise des dettes, de lotissement des dettes dans le bilan de la BCE à des fins d’extinction progressive, pour ne pas tous devenir des Sisyphe ?

Chronologiquement, et en simplifiant grandement, la dispersion des revenus est liée au chômage de masse (Europe continentale) ou à une envolée des revenus des « stars » (modèle californien), c'est-à-dire dans les deux cas à un rapport complexe au progrès technique (et, à la marge, à la mondialisation) : c’est une affaire qui date de bien avant 2008, et qui s’est développée avec la crise mais pas en raison de ce pare-feux qu’est le QE, et qui en zone euro ne date pas du début de l’année 2015, et qui ne s’arrêtera pas à partir de décembre 2018, désolé. Croire que le QE de la BCE (cette parenthèse de 4 ans à peine, aux effets déclinants sur le marché, non mais regardez la gueule du CAC40, bon sang !) est responsable des nouvelles inégalités, c’est avoir une vision bien particulière et au fond trop rassurante du phénomène. Croyez-vous que les inégalités de revenus et de patrimoine se résorbent depuis 4 années aux USA et en Chine, maintenant qu’on n’y étend plus la taille du bilan des instituts d’émission ? Croyez-vous que la fortune de Jeff Bezos soit très liée aux mesures de Ben Shalom Bernanke ? Ne voyez-vous pas que la BCE favorise les insiders, les banques régionales allemandes et les énarques français, bien plus que les stars de l’internet ? Et si l’Allemagne devient de plus en plus inégalitaire, est-ce la faute à l’achat de titres (à 0% !!) ou plutôt la faute aux mini-jobs, à un modèle inique de sous-traitance, et à un million et demi de nouveaux arrivants qui ne parlaient pas un mot d’allemand ? wake-up !!  

On oublie que la plupart des inégalités modernes sont « fractales », c'est-à-dire qu’elles ne concernent pas tant des inégalités intergroupes (cadres versus prolétaires) qu’intra-groupes (à l’intérieur d’une même promo par exemple, la dispersion se renforce, selon les talents ou selon la chance) (pour résumer, pensez à deux ingénieurs vers 2007, un qui rentre chez Nokia, et un qui rentre chez Apple, à une époque où le finlandais valait plus que l’américain, ils travaillent autant, et comparez leurs revenus aujourd’hui). Le QE n’a rien à faire là dedans. Cela nécessite une réflexion nouvelle, et très fine, sur la concurrence, sur la fiscalité, sur la mobilité spatiale et professionnelle, etc. Et des solutions au cas par cas, locales et intra-firmes, à moins d’opter (si on anticipe un peu les nouveaux défis au lieu de les subir en pleine face, et si on croit comme moi à une disparition inéluctable de très nombreux viviers d’emplois du fait des progrès foudroyants de l’intelligence artificielle) pour une allocation universelle, qu’il faudra alors définir et financer et enrober comme on peut, avec ou sans l’aide du banquier central. 

Si nous vivons dans un pays où on peut monnayer si impunément son carnet d’adresse de l’inspection des finances, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si nous vivons dans un pays où certains s’enrichissent en empêchant les autres de construire des maisons à coté des leurs, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si nous vivons dans un pays qui ne laisse pas assez de place aux jeunes (en ce moment, il y a Robert Namias et Michèle Cotta à la TV ! et ils se plaignent des fake news !), avec partout des comités de gérontes et une consanguinité inouïe du big business, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si nous vivons dans un pays où l’intéressement et la participation n’avancent que de façon millimétrique, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si nous vivons dans un pays où on taxe trop la richesse qui se crée et peut-être pas assez la richesse constituée, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing (notez d’ailleurs que depuis une décennie les critiques du QE nous disent que cette politique monétaire est une forme d’« euthanasie du rentier », bravo la cohérence intellectuelle !!). Si nous vivons dans un pays où le contribuable moyen paye pour que les enfants des riches puissent faire de longues études gratuites et de qualité, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si nous vivons dans un pays où notre pouvoir d’achat est stimulé par Taiwan (baisse du prix des écrans) et saboté au napalm par la RATP (hausse des tarifs et des subventions sans hausse correspondante de la qualité des transports), et que ce ne sont pas les mêmes qui en profitent (ou pas), ce n’est pas la faute du Quantitative Easing. Si le Grand Stratéguerre ToutanMakron de notre Etat « en faillite » (mais qui se finance à 0,5%) dit qu’il n’y aura plus de SDF dans les rues au cours de l’hiver qui suit son couronnement jupitérien, et que les SDF sont toujours là l’hiver d’après et que personne n’en parle, ce n’est pas la faute du Quantitative Easing.   

Qui ont été les principaux bénéficiaires de ces plans d'assouplissement quantitatif ? 

Avec un peu de cynisme, nous pourrions avancer que le principal bénéficiaire des QE est… le banquier central. Pensez par exemple à sa situation par rapport aux taux d’intérêt : si le QE fait remonter les taux longs nominaux (c’est la théorie, et la pratique), il dit qu’il a réussi, les anticipations sont ré-ancrées, bravo. Si les taux baissent quand même (il faut dire que souvent le QE est couplé à une politique de taux courts négatifs, histoire de faciliter l’évaluation sans doute…), c’est grâce à lui, cela participe d’une stratégie d’« alignement des astres » qui fera un jour remonter la croissance ma bonne dame : encore bravo. Dans tous les cas, il s’en sort : le nominalisme crasse des commentateurs le protège, et au pire il est protégé par son statut indépendantiste en bon béton armé de Francfort. Et il peut dire ainsi qu’il a fait quelque chose, ce qui lui évite un retournement de veste plus déchirant sur la cible d’inflation (le nerf de la guerre) ou sur la négativité plus forte des taux courts (qui ne plait pas du tout aux banques). S’il renâcle avec le QE et l’abandonne souvent prématurément, c’est bien parce qu’il constitue un pas vers des choses plus sérieuses (monétisation des déficits, création monétaire pure, monnaie hélicoptère, remise des dettes, et même peut-être subordination de la politique monétaire à un objectif qui ferait sens, comme la cible de croissance du PIB nominal), choses qui seraient certes efficaces mais qui déclencheraient les radars médiatiques (pensez, quand les gens vont s’apercevoir qu’on peut résoudre le gros de la crise sans trop de risques et rapidement…), et donc qui menaceraient leur chère indépendance (comprendre : leur pouvoir discrétionnaire). 

Avec peut-être plus de candeur, je préfère penser que le QE a profité à toute la communauté car (n’oublions jamais de raisonner en contre-factualité), sans le QE, des choses socialement graves et même sales seraient probablement advenues (en 2014, nous en étions à trois années de double dip, et nos apparatchiks eurolandais se rapprochaient des canots de survie). Si aujourd’hui le camarade presidente ToutanMakron peut imiter Fidel Castro et Hugo Chavez avec des meetings de 6 ou 7 heures devant des maires ruraux estomaqués, c’est parce que des problèmes plus sérieux comme la spirale déflationniste ont été (un peu) traités par le QE en amont, et d’ailleurs c’est pourquoi le retrait du QE eurolandais cet hiver (en plein contexte de ralentissement global et allemand !) me laisse sceptique sur les gains de pouvoir d’achat à attendre après les « conférences citoyennes » (une démocratie « causes toujours » : causez, causez pendant que les vrais sujets se décident, sans vous) (et réjouissez vous des 10 milliards concédés, qui vous seront redemandés tôt ou tard au titre des 3% de déficit, pendant que l’on assassine 1000 milliards de QE et que l’on s’apprête vers mars ou avril à re-prêter 400 milliards aux banques à des taux négatifs) (et courage sur les ronds-points, hein).  

Les gens des marchés financiers ont certes parfois gagné pas mal d’argent avec certains QE (pensez au Japon autour de 2013 : si vous m’avez écouté à l’époque, vous avez presque doublé votre mise en peu de temps !), OK, mais beaucoup moins que ce qu’ils auraient du gagner, puisque très souvent ils n’y ont pas cru, n’ont pas joué le jeu, ou se sont perdu dans la communication parkinsonienne de la FED. La preuve, ils râlent, et leurs économistes aux ordres ne manquent jamais une occasion de tirer sur l’ambulance QE. N’oubliez pas que, pour de nombreux acteurs financiers, avoir des taux courts (monétaires) plus élevés est chose importante (or le QE renforce la « forward guidance »…), et puis la matière première des marchés reste la volatilité, qui se trouve être le plus souvent contenue (« artificiellement », disent-ils) par le QE, ne cherchez pas plus loin la source de l’hostilité délirante de nombreux gérants de hedge funds à l’encontre des QE (ce n’est pas toujours le sens de l’intérêt général qui les motive quand ils écrivent matin midi et soir au Wall Street Journal pour se plaindre des QE) (il y avait les mêmes dans les années 30). Il faut dire en effet que la plupart des gens qui dénoncent les « ravages sociaux » liés au QE sont de drôles de partageurs : outre les pires Hedge funds de la planète, et un fonds vautour bien connu des croque-morts, des intervenants sur BFM, des néo-autrichiens de think tanks, des gérants d’actifs entre Londres et Hong-Kong qui n’ont pas pris le RER depuis un bon moment. Comme défenseurs de l’égalité des salaires et des chances, on fait mieux. 

Puisqu’on en est aux bilans sur le bilan, que peut-on légitimement reprocher au QE ? : a/ il a été trop mou, trop tardif, trop vite retiré (voir les dizaines d’articles que j’ai commis sur ce site depuis 7 ans !!). Mais alors, la solution s’impose : plus de QE… ce n’est donc pas un vrai reproche de fond, b/ il a pu peut-être sauver quelques acteurs qui auraient du mourir pour que puisse souffler le vent du changement (thème dit de la « zombification » de l’économie), c’est fun mais franchement les preuves empiriques sont maigres, et si Areva survit ce n’est pas du fait du QE, et tout cela fleure bon le nauséabond « aléa moral » des forces liquidationnistes, c/ le QE a pu donner le sentiment que le bien-être des marchés était plus important que le bien-être des « vrais gens » (il y a un peu de cela dans les expériences américaines de 2009 à 2013, mais beaucoup moins en zone euro où les actions n’ont que modérément redécollé, et où le canal de l’effet richesse est considéré comme moins puissant), d/ il n’est pas très démocratique, surtout accolé à des taux courts négatifs : no taxation without representation, le point de départ de toutes les vraies révoltes (oui, mais rien n’est démocratique dans les affaires monétaires en zone euro, et pas de RIC à l’horizon), e/ il prolonge inutilement la survie de l’euro (voilà une critique pertinente, elle reviendra à la mode), f/ son coût d’opportunité qui n’est pas mince, mieux aurait valu distribuer le QE au peuple, directement, sans compter que les actifs achetés sont stockés mais pas annulés (ils portent intérêts), et puis globalement le QE a fait faire l’économie d’une vraie réflexion sur la cible du banquier central, on est resté au stade instrumental des moyens de réanimation au lieu de s’attaquer aux fins, et à la prévention (c’est ma critique préférée, mais elle anticipe un peu sur la dernière question…) :  

Comment résoudre une telle situation et obtenir un résultat plus satisfaisant dans la distribution des revenus et du patrimoine, pour ce qui relève de la politique monétaire ? 

Laissez-moi être un peu pénible : que faut-il entendre par « résultat plus satisfaisant » ? Nous parlons d’une économie de marché (enfin, officiellement), et du futur, et de choses mouvantes : le « résultat » risque fort de ne pas être unique ou durable, et le niveau de satisfaction risque de varier selon les fonctions de bien-être social que le « planificateur » cherche à maximiser (mais est-il bien conscient de ce qu’il cherche à obtenir, et comment, et pour qui ?). Mais passons…, nous vivons dans un pays où les décideurs n’ont pas la moindre idée de ce qui se passera après juin prochain, qui ne savent même pas s’ils doivent être rawlsiens ou nozickiens ou autre chose quand ils prétendent agir au nom de la « justice sociale », qui n’ont pas la moindre méthode pour savoir où se situent dans les inégalités nées de la révolution numérique les inégalités justes et/ou incitatives et où se situent les inégalités génératrices de rentes injustes (voilà qu’ils taxent les GAFA au pifomètre et… sur leur chiffre d’affaires !!), qui veulent le « plein emploi » dans le cadre d’un régime monétaire qui singe l’étalon-or (le système monétaire le plus adapté à la maximisation des écarts de richesse, puisqu’il entrave l’apurement des créances et favorise la rente, et le statu quo), et le tout avec des mécanismes d’intervention qui mixent joyeusement la redistribution au moment du prélèvement des impôts et la redistribution (parfois aux mêmes) au moment de la dépense publique (bravo la transparence), avec bien entendu cinq strates administratives pour rajouter un peu de fumée et quelques doublons, et saint Piketty en lecture pour tous. Un travail d’amateur dans une boite noire en double aveugle, en toute bonne conscience !! Avec le risque de voir tous ces « efforts » de redistribution annihilés par trois réunions de la BCE, par un nouveau dégazage bancaire ou une nouvelle provoc’ déflationniste de l’axe franco-allemand du mal. 

La politique monétaire ne peut pas trop différencier si une dispersion des revenus est juste ou injuste, elle n’est pas l’instrument DE 1er rang pour lutter contre, le cas échéant, c’est simplement l’instrument AU premier rang, chronologiquement, pour éviter que la déflation ne s’installe avec son cortège de malheurs, de dettes qui s’accumulent et de chômeurs conjoncturels qui deviennent structurels. Le QE peut faire office de pare-feux et de facilitateur, ce n’est pas un outil de redistribution dans un sens ou dans un autre, à moins de prouver qu’il ne transite que par les effets richesse (en zone euro, bon courage) ou qu’à l’inverse il pourrait chambouler l‘ordre social bourgeois par une inflation à 10% (re-bon courage).

La politique monétaire en zone euro ne peut hélas rentrer dans les détails : elle est homogène, au mieux elle peut être un peu mieux orientée vers les maillons les plus faibles du Sud, et mieux orientée en direction de la prévention des crises de la demande agrégée, mais elle ne peut pas (et ne doit pas) rentrer dans les secteurs, les firmes, les ménages. La plus jolie fille du monde ne peut donner que ce qu’elle a : même un néo-monétariste comme moi, très attaché à la notion de surpuissance de la politique monétaire, doit reconnaitre que le banquier central ne peut directement s’occuper ni de l’éducation, ni de l’aménagement du territoire, ni de l’immigration, ni de la libération du foncier, ni des statuts, ni de la fiscalité, c'est-à-dire des sources parmi les plus essentielles des inégalités concrètes. L’entrée de mexicains dans les Etats du Sud des USA dans les années 70, 80 et 90 n’est pas pour rien dans l’élargissement du spectre des salaires : oui, mais que pouvait y faire Alan Greenspan ? 

En zone euro, la BCE a déjà un job à temps plein : son rôle est crucial pour les taux de changes, les taux d’intérêt, la survie supervision de 128 grandes banques, et une partie des marchés via les règles de collatéral notamment : ça fait déjà beaucoup pour un acteur non-élu, et pas toujours compétent, qui passe déjà trop de temps sur des missions annexes ou illégales (régulation des bonus des traders, symposiums sur les réformes structurelles pour tout le monde sauf pour lui, chantages vis-à-vis de certains gouvernements en pleine crise, et pendant les vacances : organisation de bank run et de corralito en Grèce ou à Chypre). Et maintenant les inégalités ? et demain le trafic aérien, et après demain la relance de la natalité en Europe ? Attention au surmenage, au syndrome « Gosbank », et aux conflits d’intérêts...

Que faire alors si on est banquier central avec un peu de souci pour les pauvres ? 

Le ciblage d’un taux de croissance du PIB nominal, au risque de radoter : la politique monétaire est alors centrée sur les affaites monétaires et non sur des diversions et des cas particuliers, elle vise enfin son mandat (stabilité des prix ET activité, c’est dans le Traité), et on se débarrasse là de 80% des crises car à chaque fois que l’activité nominale flanche, la banque centrale doit utiliser sa panoplie pour stabiliser, au lieu de se faire prier ou de jouer de la lyre. C’est la meilleure assurance-chômage à l’échelle macroéconomique, plus jamais de 2008 : mais c’est hors de question pour la BCE qui ne veut pas se lier les mains et qui préfère magouiller avec son CPI mal fichu à 1 ou 2%.   

La remise des dettes, ou leur congélation dans le bilan de la BCE, serait une mesure juste et bonne pour les ménages aux revenus les plus fragiles, souvent stressés par des dettes léonines magnifiées par une décennie de déflation. C’est plus difficile à organiser, puisque qu’il faut mettre du monde autour de la table, pour conjurer l’aléa moral et préciser les contours du Jubilée ; hélas, même le Vatican de Benoit XVI semble s’assoir sur la doctrine sociale de l’Eglise, en ne parlant presque jamais de cette piste, que dire dans ce cas de l’opposition germanique avec sa morale de boutiquier ?? A garder en tête tout de même cette année, à la petite échelle budgétaire de la France, dans le cadre du grand débat vis à vis de gens qui se sont endettés pour s’acheter des gilets jaunes ? 

Et puis, il y a les pistes plus louches où la politique monétaire serait sollicitée dans une « optique sociale ou sociétale ». Financement d’une allocation universelle par la BCE (j’aime bien l’idée, mais vue la diversité des niveaux de vie en zone euro… ce serait plutôt un boulot pour la Banque de France si…), ou financement de la transition écologique, pour les ménages (Nicolas Hulot en parle, mais s’il n’a pas convaincu Macron, quid des allemands ? vous voyez Weidmann tolérer un chèque de 500 milliards pour la rénovation thermique des bâtiments ?), ou financement de l’innovation ou des PME ou des deux, j’en passe et des moins bonnes. 

La sortie de l’euro, en soi une politique monétaire et sociale ambitieuse, ne serait pas non plus la panacée (il existe des inégalités en Suisse, en Suède, et même en Islande…), d’autant que dans un premier temps le choc serait assez violent (et il se trouve que les riches ont un patrimoine plus diversifié, plus mobile et mieux sécurisé). Mais il faut bien reconnaitre que le projet consistant à (je résume la position de nos derniers gouvernements) réduire les inégalités en imitant le modèle mercantiliste germanique sous l’aimable surveillance de François Villeroy de Galhau, n’est guère plus raisonnable. Pour paraphraser Rosa Luxembourg (la révolutionnaire, pas le pays perfusé au QE-fiscal-permanent et qui s’oppose au QE-monétaire pour les autres) : si les gilets jaunes savaient, le système ne tiendrait pas 48 heures !! Il me semble que l’euro, a fortiori quand il est piloté par des disciples de Trichet (et ce sera peut-être le cas dans quelques mois), encourage le dualisme hypocrite du marché du travail, le repli craintif sur l’investissement dans la pierre et dans les valeurs mortes, le report des vraies réformes (puisque tout l’argent nécessaire au lissage des réformes est mobilisé pour sauver l’euro et ses banques tous les deux ans), et la mort à petit feu de la périphérie en pleine fatigue de l’ajustement structurel, ce qui peut amener des transferts illogiques de population ; autrement dit, l’euro géré par des pro-allemands est probablement incompatible avec un programme crédible de containment des inégalités, mais je dois avoir tout faux puisque Jean-Claude Trichet (dont la fibre sociale est archi-développée comme chacun sait) a écrit le mois dernier dans Commentaire que l’euro est un franc succès, cependant que Mario Draghi il y a quelques années annonçait à la fois un QE et la « mort du modèle social européen » ; toutes mes excuses, sirs, je ne suis pas digne d’un tel management monétaire au service des plus humbles. 

 

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