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Hommages

Tournée de commémorations : pourquoi surinvestir 1918 en espérant un bénéfice politique pour 2018 n'a pas grand sens

Publié le 05 novembre 2018
Le président de la République a débuté ce dimanche à Strasbourg sa longue semaine d'hommages dans le cadre des commémorations du 11 novembre.
Yves Michaud
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Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le...
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Le président de la République a débuté ce dimanche à Strasbourg sa longue semaine d'hommages dans le cadre des commémorations du 11 novembre.

Atlantico :  Commémorer et tenter de comprendre 1918 sont des démarches importantes, surtout quand on sait la blessure que ce conflit a laissé dans les mémoires françaises et européennes. Les morts nombreuses qui ont marquée une génération il y a 100 ans méritent aussi qu'on leur rende hommage. Mais n'y a-t-il pas un risque à surinvestir ce moment historique en 2018 ?

 
Yves Michaud : Commémorer est une chose. Comprendre une autre. Je ne sais pas si on comprendra jamais la guerre de 14-18. C'est un peu comme si survenait aujourd'hui une guerre vraiment mondiale dans un monde pour de bon globalisé : si jamais l'humanité en réchappait, personne ne s'y retrouverait dans la multiplicité des causes et déclencheurs. 
En revanche la commémoration de cet incroyable conflit et de ses hécatombes pendant et de ses séquelles après – crise de 1929, communisme et nazisme, seconde guerre mondiale compris - s'impose pour tenter d'en mesurer les risques. Nous avons besoin, aujourd'hui plus que jamais, d'avoir des temps de recueillement. Faut-il que ce soit sous la forme d'un feu d'artifice d'événements, je ne sais pas mais il faut commémorer.
 

N'est-ce pas dans un but politique, comme semble vouloir le faire Emmanuel Macron ? Le rôle des nationalismes lors de la Grande Guerre est-il le même que celui que connaît l'Europe aujourd'hui, à la veille des élections européennes ?

 
Évidemment il y a dans l'intention de Macron une visée politique. L'Europe va mal, très mal même. La Russie, la Turquie, sans oublier les USA, mènent leur jeu anti-européen. Le Royaume Uni quitte l'Europe. L'Espagne se désagrège. Les ex-pays de l'Est font entendre leur histoire longue, c'est-à-dire 60 ans de domination soviétique. Il est logique et même sensé que le président Macron trouve dans cette commémoration l'occasion de rappeler les dangers qui guettent. Est-ce que ça suffit ? Je n'en suis pas certain. 
D'abord parce que les choses sont très loin dans les mémoires à une époque où il n'y a plus de mémoire historique solide mais ou bien une ignorance totale, ou bien des reconstructions multiples et tendancieuses. 
Ensuite parce que les nationalismes ne sont pas du tout les mêmes. Les nationalismes de l'avant-1914 sont patriotes, cocardiers et bien utiles comme cache-sexe de l'impérialisme industriel des gros capitalistes. Les nationalismes aujourd'hui sont populistes et, j'irais même jusqu'à soutenir le paradoxe qu'ils sont transnationaux, des nationalismes internationalistes. Je sais bien qu'il y a un peu partout des revendications national-identitaires, que ce soit  avec le FN en France ou...le nationalisme catalan, mais en fait ce qui nous menace le plus c'est que se fédèrent ces nationalismes en créant un national-populisme européen qui pourrait faire un malheur aux élections européennes si chaque petit parti nationaliste voyait plus loin que sa boutique.
Ce national-populisme se développe en réponse à des défis transnationaux : la pression migratoire, les dérives de l'Etat-providence et surtout l'agonie des classes moyennes dans le monde de la mutation numérique, de la énième révolution industrielle et du triomphe de la finance financiarisée. En ce sens, je pense que le Président Macron fait la même fausse analyse que les pro-européens du Traité avorté de 2005 : il ne faut pas opposer l'Europe aux nationalismes mais prendre en compte le profond malaise populiste. Sinon, on en reste aux discours technocratiques de Bruxelles sur la chance qu'est l'Europe. Aujourd'hui l'Europe est devenue une coquille vide et un slogan.
 
 

Le Président a annoncé qu'il ne souhaitait pas célébrer la victoire de 1918, mais rendre hommage aux morts et célébrer la paix des nations. Mais si "l'Europe c'est la paix", n'est-il pas essentiel de comprendre pourquoi l'Europe a aussi été la guerre ? Le pacifisme, aussi louables soient ses objectifs, ne porte-t-il pas aussi en lui ses dangers, quand cette paix n'est plus que formelle et communicationnelle ?

 
Il ne faut rien exagérer : la paix même formelle n'est pas la guerre. Le pacifisme de principe n'est pas un principe raisonnable de politique internationale mais il faut savoir dire « stop » ou assez ». Ce qui m'étonne le plus dans la guerre de 1914-1918, c'est qu'aucun politique dans aucun camp n'ait voulu comprendre qu'il fallait faire la paix bien avant 1918. De même que le réseau des alliances passées avant 1914 laissait présager que le moindre conflit dégénérerait en guerre quasiment mondiale, de même la sottise des politiques et des militaires à partir de 1915 m'a toujours sidéré.
 

Qu'est-ce que notre société devrait selon vous retenir des méfaits de la Grande Guerre ? Comment apprendre de la guerre comme de la paix que connut l'année 1918 ?

 
Au moins trois choses.
D'abord que la barbarie revient très vite en dépit de tous les prétendus acquis de civilisation. Je renvoie là-dessus aux magnifiques livres de Peter Gay sur « l'expérience bourgeoise de Victoria à Freud », notamment The Century of Hatred (Le siècle de la haine, à ma connaissance non traduit). 
Ensuite que la sottise politique et, plus encore diplomatique, peut être insondable. Notre sort dépend souvent (et aujourd'hui de même, sinon pire) des préjugés, ignorances et obsessions de fieffés imbéciles. Il y a peu de Kissinger ou de Metternich. 
Enfin que le peuple auquel nos nouveaux illuminés à la Mélenchon confèrent toute sagesse et toute lucidité est très souvent juste un troupeau de moutons qui va à l'abattoir soit comme victime soit comme bourreau.
 
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