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© John MACDOUGALL / AFP
© John MACDOUGALL / AFP
Une page se tourne en Allemagne

Le sombre bilan merkelien : après Angela, le déluge des politiciens du chacun pour soi

Publié le 30 octobre 2018
Dans une conférence de presse donnée hier à la maison Konrad Adenauer, le siège de la CDU, Angela Merkel a annoncé qu'elle abandonnera en décembre prochain la direction fédérale de la CDU qu'elle tenait depuis 2000. La Chancelière ne sera pas candidate à sa succession en 2021 et ne souhaite pas briguer d'autre mandat politique, qu'il soit national ou européen. Par dessous l'apparence d'un départ en douceur et volontaire, émerge, en contrepoint de la perte de centralité de Merkel, l'hypothèse d'un durcissement du positionnement de la CDU en ce qui concerne la défense des intérêts allemands. Les formes que prendra la succession de Merkel seront donc cruciales tant pour la France que pour un équilibre européen plus fragile que jamais.
Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour...
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Rémi Bourgeot est économiste, chercheur associé à l’IRIS et spécialiste des marchés de capitaux. Il a poursuivi une double carrière de stratégiste de marché dans le secteur financier et d’expert économique sur la zone euro et les marchés émergents pour...
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Dans une conférence de presse donnée hier à la maison Konrad Adenauer, le siège de la CDU, Angela Merkel a annoncé qu'elle abandonnera en décembre prochain la direction fédérale de la CDU qu'elle tenait depuis 2000. La Chancelière ne sera pas candidate à sa succession en 2021 et ne souhaite pas briguer d'autre mandat politique, qu'il soit national ou européen. Par dessous l'apparence d'un départ en douceur et volontaire, émerge, en contrepoint de la perte de centralité de Merkel, l'hypothèse d'un durcissement du positionnement de la CDU en ce qui concerne la défense des intérêts allemands. Les formes que prendra la succession de Merkel seront donc cruciales tant pour la France que pour un équilibre européen plus fragile que jamais.

Atlantico : Comment expliquez-vous cette décision de Merkel d'abandonner sa place à la tête du parti ? Cède-t-elle aux pressions qui pèsent sur elle au sein de son propre camp ?

 
Rémi Bourgeot : Angela Merkel est confrontée à une série de défaites et à une remise en cause généralisée depuis les élections de septembre de l'année dernière. Il y a quelques semaines, elle perdait même le contrôle de son groupe parlementaire au Bundestag, son candidat ayant été rejeté au profit d’un candidat plus conservateur. La situation est devenue intenable, et, plus généralement, on ne peut plus guère considérer que l’Allemagne est gouvernée par une "Grande coalition", comme on l'entendait autrefois, puisque la CDU-CSU et le SPD parviennent tout juste à former une majorité. On a un contexte d'affaiblissement très marqué et une remise en cause de la ligne politique de Merkel, qui consistait essentiellement à prendre sans cesse des idées à droite et à gauche pour étouffer le débat politique. 
 
Les crispations se sont évidemment concentrées sur la question migratoire et la politique de "la porte ouverte" de 2015, bien qu’Angela Merkel ait, depuis, plutôt inversé sa politique en la matière, sous le coup de la contestation au sein de son camp et de l’envolée de l’AfD. Mais plus généralement se pose la question du mode de gouvernement, marquée par une crise de représentativité démocratique. On a assisté une sorte de pourrissement de la situation politique allemande, à coup de coalitions sans direction. Angela Merkel a continuellement cherché à se positionner à la croisée de tous les courants politiques sans affirmer une véritable stratégie, que ce soit au niveau national ou européen, et s’est de ce fait retrouvée dans l’impossibilité de contrer la contestation qui monte depuis plusieurs années, au sein de l’aile droite de la CDU-CSU en plus de l’envolée électorale de l’AfD. 
 
Elle a été aussi loin qu'elle le pouvait, en se maintenant treize années au pouvoir, à la tête de coalitions diverses. A présent elle abandonne la présidence de la CDU, et annonce également, sans surprise, qu’elle ne briguera pas de nouveau mandat, dans l’espoir que cette déclaration lui offre un répit et lui permettre d’achever son mandat actuel. Cette crise intervient dans le contexte des tensions au sein du parti et des pressions exercées par son aile droite et la CSU, mais la question de la réorientation politique se pose en réalité sous la menace du vide, tant en ce qui concerne le programme que les personnalités. Car personne n'a pu émerger sous Angela Merkel.
 

En la plaçant il y a 8 mois au poste de secrétaire général du parti, Merkel semble avoir désigné sa successeur en la personne d'Annegrett Kramp-Karrenbauer. La Chancelière a-t-elle encore suffisamment de poids pour imposer sa favorite ? Ne faut-il pas plutôt s'attendre à ce que la CDU profite de la perte de centralité de Merkel pour en revenir à une ligne plus dure ?

 
Angela Merkel a surtout cherché autant que possible à se maintenir à la tête du gouvernement dans le cadre d’une coalition très affaiblie. Elle a semblé désigner un successeur certes, mais Annegret Kramp-Karrenbauer n'a pas d'expérience véritable au niveau fédéral, et ne s'est pas particulièrement illustrée non plus depuis qu’elle est censée avoir été propulsée par Mme Merkel. Aussi ce choix n'est pas perçu comme particulièrement sincère ni crédible. C'est là un des aspects cruciaux du style de gouvernement d'Angela Merkel que d'avoir empêché d'émerger des figures autour d’elle. Elle a d'ailleurs reconnu elle-même récemment n'avoir pas vraiment été loin dans cette démarche de désignation d'un successeur, puis a expliqué qu’il était même vain d’essayer. Bien sûr, au niveau de la CDU, existent différents courants : Jens Spahn, qui est ministre de la santé et candidat à la direction du parti, en représente un plus à droite. Mais là aussi, il ne s’agit pas d’une figure marquante à même de fixer un cap pour le camp conservateur. On le voit également au niveau de la CSU, la branche bavaroise du bloc conservateur, où Markus Söder essaye d'affirmer un ton plus dur, mais se livre à un surjeu qui risque d’apparaître quelque peu folklorique et insincère, alors qu’il cherche à affirmer une approche plus intransigeante et plus ancrée dans la réalité bavaroise. Il y a donc un véritable vide sur la scène politique allemande, un vide associé à un manque de personnalités marquantes qui pourraient animer et œuvrer à une reconstruction programmatique ou marquer les esprits en termes de stratégie politique.
 

 

Quelqu'un comme Wolfgang Schäuble, qui a toujours occupé dans les gouvernements Merkel le rôle de numéro deux, incarne la rigueur d'une Allemagne essentiellement préoccupée par la défense de ses intérêts directs et moins soucieuse de ses partenaires, au premier rang desquels figure la France. Le retrait de Merkel pourrait-il être le moment idoine pour le déploiement d'une « ligne Schaüble » revendiquant plus explicitement l'hégémonie allemande sur l'espace européen ?

 
Au sujet de Wolfgang Schäuble, on pense surtout à son intransigeance et aux négociations sur les plans de sauvetage, sur l'austérité imposée à la Grèce et aux autres pays. Mais il faut prendre en compte le fait que cette dureté s'inscrit dans des convictions fédéralistes. C'est l'élément que l'on ignore souvent dans son cas, et il est vrai qu'il représente à cet égard quelque chose de très minoritaire en Allemagne aujourd'hui, quelque chose qui n'est plus d'actualité. Schäuble avait cette vision d'une Europe intégrée, même sur le plan fiscal dans une certaine mesure, à condition que ses partenaires européens acceptent de fortes concessions de souveraineté, et notamment un contrôle serré, précis, et minutieux des budgets nationaux par les autorités européennes suivant des règles promues par l’Allemagne.
 
Mais la ligne bien plus à droite que l'on voit aujourd'hui émerger n'est pas la ligne Schäuble en réalité. C'est une ligne qui n'est pas fédéraliste au niveau européen. La génération plus jeune que l'on voit apparaître est centrée sur les intérêts allemands, tout comme W. Schäuble, mais avec une certaine indifférence vis-à-vis du reste de l’Europe, plutôt que d’une volonté de peser à tous prix sur la politique menée par les autres pays. On l'a vu avec la crise politique sur le budget italien : le gouvernement allemand ne veut plus trop s’en mêler, ou en tout cas pas à la façon des dernières années. L'idée sous-jacente, c'est qu'il n'y aura plus de soutien à de grands plans de sauvetage, dans tous les cas. Il y a donc un changement assez clair d'orientation, qui se manifeste par un repli et une stratégie consistant à garantir les intérêts allemands au niveau des institutions européennes notamment, mais sans nécessairement prétendre y nourrir une vision politique pour l’Europe et en rejetant notamment tout projet de parachèvement de la zone euro. Certains aimeraient bien qu'il y ait un président allemand à la Commission, à défaut d'en avoir un à la BCE – où finalement il pourrait être plus pratique de nommer un hollandais ou un finlandais qui pourrait défendre une vision comparable à celle de Jens Weidmann, tout en étant plus flexible à l’occasion. Mais tout cela est pensé sans l'objectif d’un modèle de construction européenne. En cela, on a une génération qui a une vision de l'Europe très différente de celle de Schäuble ou Kohl. Cette ligne plus conservatrice, anti-fédéraliste qui prend le dessus au sein de la CDU-CSU converge sur divers points avec celle de l'AfD, sur fond de rejet de l’approche d’Angela Merkel.  
 

On connaîtra dès décembre prochain le visage du nouveau dirigeant de la CDU. Celui-ci sera-t-il potentiellement amené à faire office de nouvelle personnalité forte au niveau européen capable de focaliser les regards et de bouleverser le jeu politique ?

 
Dès lors qu'on ne parle plus la grammaire de l'intégration européenne au sein de l'élite allemande, ou seulement de façon très minoritaire, il n'y a plus vraiment de place pour que la notion de leadership européen émerge. Le rejet de l’intégration européenne ne se traduit pas par le développement d’une vision alternative de la coopération inter-étatique, mais plus simplement par un désintérêt pour la question européenne dans son ensemble.
 
On retrouve finalement beaucoup de cadres de parti sans envergure. C'est là tout le paradoxe : ce virage identitaire et conservateur est incarné par des suiveurs. D'autre part, au grand désarroi des populistes d’autres pays européens, il n'existe pas de figure équivalente à un Salvini sur la scène conservatrice allemande, que ce soit au sein de l’aile droite de la CDU ou de l’extrême droite, qui aurait l’envie ou la capacité de s’engager sur la scène européenne. 
 
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