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Il faut tourner la page

L’ère des politiques zombies : ils sont sur les plateaux télé et se maintiennent dans les sondages mais la probabilité qu’ils se fassent élire est devenue infime. Pourquoi sont-ils encore là ?

Publié le 26 octobre 2018
Nicolas Sarkozy, François Hollande, Marine Le Pen ou bien encore Jean-Luc Mélenchon occupent le terrain politique mais ils n'ont pas de réel avenir.
Jean Petaux
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Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, «...
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Nicolas Sarkozy, François Hollande, Marine Le Pen ou bien encore Jean-Luc Mélenchon occupent le terrain politique mais ils n'ont pas de réel avenir.

ATLANTICO :  Que ce soit François Hollande qui, selon Le Point, a demandé à ses troupes de "se tenir prêt", Nicolas Sarkozy qui garde une place importante dans le cœur d'une certaine droite comme en atteste les sondages, la scène politique et médiatique est souvent occupée par des politiques qui n'ont plus véritablement d'avenir mais qui s'appuie sur une base militante historique forte. On pourrait dire la même chose de Marine Le Pen qui semble avoir atteint un plafond après sa déroute du débat de l'entre deux tours, ou même de Jean-Luc Mélenchon qui a montré ses limites avec les affaires récentes. Qu'est-ce qui explique que se maintiennent ces "politiques zombies", qui semblent agir comme s'ils avaient un avenir politique mais qui dans les faits ne peuvent plus rassembler suffisamment largement pour prétendre à un avenir politique différent de celui qu'il connaissent aujourd'hui ?

Jean PETAUX : En tout premier lieu il faut souligner que le phénomène n’a rien de nouveau. Les partisans de l’Empereur Napoléon ont d’abord espéré son retour de l’Ile d’Elbe avec ferveur. Ils ont bien fait puisque cette « résurrection politique » est d’ailleurs effectivement advenue. Même après l’exil-déportation à Saint-Hélène, en un lieu d’où, objectivement, tout retour en Europe était exclu, ceux qui étaient restés fidèles à l’Empereur, les Grognards, les « Demi-soldes », ont cru encore à une renaissance. Ils l’ont tellement attendu que dans les esprits de leurs enfants et petits-enfants, le seul nom de Louis-Napoléon Bonaparte (le neveu) évoquait, à lui seul, le rétablissement de l’Empire. Jusqu’à ce que le grand Victor Hugo mette un terme à la confusion et compare l’Empereur, le seul, le vrai à « Napoléon-le-Petit », enterrant ainsi le second sous la légende du Premier.
 
Autre exemple, bien plus récent, qui date de plus de 70 ans. Quand le Général de Gaulle quitte subitement la présidence du Gouvernement provisoire de la République en janvier 1946 et part « traverser le désert » à Colombey-les-Deux-églises, les « barons du gaullisme » (Debré, Soustelle, Chaban, Palewski, Foccart et d’autres) n’ont de cesse d’œuvrer pour le retour du « l’Homme du 18 Juin » alors que la grande majorité des acteurs politiques du moment, qui vont être les dirigeants de la IVè République, sont soulagés de voir le Général se retirer des affaires. Il faudra 12 années et les intrigues du « Plan Résurrection » à compter du 13 mai 1958 pour que de Gaulle retrouve les allées du pouvoir.
 
D’autres plus tard ne connaitront pas cette fortune : impossible pour Giscard de retrouver son fauteuil élyséen ; impossible aussi pour Sarkozy… impossible à dire demain pour Hollande. Pour autant une telle hypothèse n’est pas à exclure, en vertu d’une règle simple en politique : tout est possible même l’impossible. Une des explications qui peut être apportée à ces figures « politiques zombies » comme vous les nommez c’est la nostalgie qu’elles inspirent, la mémoire d’un temps révolu et conçu, relativement, comme meilleur que le présent et surtout préférable à un avenir sans elles.
 
Une autre cause peut être trouvée dans le fait que la personnalité ainsi en « vacances d’un retour au pouvoir » développe des qualités intellectuelles qui plaisent même à ses adversaires. Et quand le même acteur retrouve les ors des palais présidentiels ou ministériels, de nouveau la réalité reprend ses droits : tel « sectaire » redevient « sectaire », tel « clivant » se refait « clivant ». Un des exemples les plus fameux sous la Vè République a été celui d’Alain Peyrefitte. Tout le temps qu’il a été ministre (à l’Information où il était un « commissaire politique » zélé, obtus voire brutal ; à l’Education où il n’a rien vu venir de la crise de Mai 68 ; à la Chancellerie de 1978 à 1981 avec un projet de loi « Sécurité et Liberté » qui fit l’unanimité des humanistes contre lui, il a été détesté de tout ce qui comptait en France d’intellectuels, d’universitaires, de journalistes, d’avocats et même de magistrats. Quand il n’a plus été membre d’un gouvernement il a été choyé et applaudi. Ses analyses ont été presque toujours présentées comme visionnaires, sa trajectoire de Normalien Supérieur vantée et mise en avant. Et les ouvrages qu’il a alors publié (« Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera » ou « Le Mal français » voire « C’était de Gaulle ») ont été salués comme de grands livres par une critique, de droite comme de gauche (surtout de gauche d’ailleurs) unanime et enamourée. Alors que Tout Paris savait qu’il n’avait écrit ni la totalité de « La Chine » ni celle du « Mal français »…).
 
Une dernière variable peut être évoquée. On pourrait la nommer le « modèle Mélenchon ». Les observateurs, les militants, ses amis, ses adversaires, ses concurrents, qui connaissent tel ou tel acteur politique parce qu’il fréquente de longue date les différents terrains du « circuit » n’ignorent rien de ses traits de caractère, de ses foucades, de sa violence symbolique éventuelle (tout comme d’un autre, nul n’ignorait son addiction au sexe par exemple…). Mais un phénomène de cécité psychique collective, une sorte d’illusion généralisée, frappe tout le monde. Pour partie on feint de penser qu’il ou qu’elle a changé. Que ces traits comportementaux ont bien existé mais qu’ils appartiennent à une autre partie de la vie de telle ou telle personnalité politique. D’autant que celle-ci parle bien, parle fort, avec conviction, talent et qu’une partie de l’auditoire veut y croire en récusant du même tout ce qui pourrait porter atteinte justement aux qualités plus espérées d’ailleurs que vérifiées. Donc même si la « vedette politique » semble totalement démonétisée parce qu’elle a révélé, crûment, son « seuil de Peter », qu’elle a montré au monde son absence de nerfs et de courage (tant il est vrai qu’hurler à la face d’un dépositaire de l’autorité n’est en rien courageux si on dispose d’une autorité symboliquement et politiquement supérieure bien que juridiquement infondée), il se trouvera toujours des fidèles, des inconditionnels, pour prendre sa défense. Finalement le « zombie politique » n’existe que grâce au soutien du public qui l’intronise ainsi et entretient la flamme de son hypothétique résurrection. Jusqu’à l’absurde parfois.
 
 
 

Qu'est-ce qui ferait un parfait "politique zombie" ?

Il faut une personnalité qui n’a pas peur de souffrir de la comparaison entre son propos, ses discours, ses choix passés et son nouveau comportement, son nouveau look et ses orientations politiques actuelles ou à venir. François Mitterrand par exemple a été un parfait « zombie politique ». Non qu’il n’a pas présidé jusqu’au bout, au prix d’un effort « quasi surhumain », et qu’il a repoussé la «  faucheuse » loin de lui pendant plus de 11 ans, de 1981 à 1992, mais surtout du fait qu’il a réussi à faire croire qu’il était devenu un marxiste-socialiste pur et dur, alors qu’il était tout juste un social-démocrate ou plus exactement un conservateur-modernisateur. On se souvient des paroles, peut-être apocryphes (mais tellement justes…) de Guy Mollet écoutant la péroraison d’un Mitterrand totalement perché et autoproclamé « grand maître du socialisme » à la tribune du congrès d’Epinay en juin 1981 : « Ne vous inquiétez pas : Mitterrand ne s’est pas converti subitement au socialisme, il a juste appris à le parler ».
 
Voilà le propre d’un politique zombie : parler au plus grand nombre dans une langue jusqu’alors mal maitrisée voire combattue jadis. Le fait qu’il prenne le contrepied de ce qu’il a pu professer, enseigner, défendre (y compris parfois avec véhémence) attestera de sa « renaissance ». George Bush Jr, « born again » (celui qui est né une nouvelle fois après avoir sombré dans l’alcool par exemple) a ainsi multiplié les déclarations pour dire qu’il avait retrouvé Dieu, qu’il avait définitivement cessé de boire, etc. Le zombie est à la fois celui qui (re)vit dans le corps d’une personnalité politique disparue (ou apparemment transfigurée),  tout autant que celui qui va vivre une transmutation dans son propre corps politique symbolique.
 
François Hollande est en excellente position par exemple pour faire un parfait zombie politique. Quand il dit à l’envi : « Je n’aurais pas dû dire pendant la campagne de 2012 que je souhaitais être un président normal. J’aurais dû dire : « un président humain » », il parle la langue du « zombie politique ». Autrement dit il fait croire que, de retour au pouvoir, il ne commettrait plus les mêmes erreurs (y compris langagières) que précédemment. Nicolas Sarkozy aussi ne cessait de répéter, entre son échec de 2012 et sa tentative de  nouvelle candidature en novembre 2016 : « J’ai changé, j’ai énormément appris... » . L’un et l’autre des deux finalistes de 2012 reprennent le même discours : ressortis plus forts de cinq années présidentielles ils n’entameront pas une « nouvelle saison » en commettant les mêmes fautes que celles commises lors de leur premier mandat.  
 

Comment expliquer l'engouement qu'il existe autour des potentielles "résurrections politiques" des "politiques zombies" ?

J’ai, pour partie, déjà répondu : la nostalgie, le relativisme du jugement, l’impossibilité de comparer des situations survenues à des moments historiquement séparés d’aujourd’hui parfois de 25 ou 30 ans et qui tournent toujours en faveur du passé au détriment du présent : « C’était peut-être pas génial sous X…, il avait fait beaucoup de bêtises mais à y regarder de plus près : tout vaut mieux que ce que l’on vit aujourd’hui avec Y ». Sur ce tel raisonnement, moins de dix ans après la chute du Mur de Berlin et le départ groupé et rapide des communistes au pouvoir depuis 1947 – 1948, nombre de sociétés des Pays d’Europe centrale et orientale ont rappelé, par les urnes, les responsables politiques des partis communistes qu’ils avaient chassés dix ans plus tôt. Tellement le libéralisme économique,  nouvellement mis en place consécutivement aux « thérapies de choc »  par exemple, leur semblait irrespirable et sans amélioration immédiate .
 
L’engouement peut aussi s’expliquer par la faible qualité du reste du « casting » présent dans l’offre politique au moment où le « zombie » ressort de sa tombe politique symbolique et en termine avec le franchissement de son « désert politique » (Mitterrand en 1965 ou de Gaulle en 1958 ou Jospin entre 1993 et 1995).
 
Et puis, last but not least, la « résurrection politique » est une configuration appréciée et attendue parce qu’elle relève d’une forme de « pensée magique » et renvoie au mystère du dépassement de la seule condition de simple mortel. Elle porte en elle une telle dose d’improbable, de « come back » inattendu ou de « remontada » inespérée qu’elle connait un succès populaire garanti. Celle ou celui qui renait ainsi de ses « quasi » cendres ne peut être qu’un personnage doué de pouvoirs presque surnaturels. C’est ce qui fait que les Français par exemple vouent une sincère admiration à trois présidents de la République qui, dans des circonstances très différentes à chaque fois, ont triomphé contre toute attente : de Gaulle, Mitterrand et Chirac. Les deux derniers cités, trois fois candidats à l’Elysée, c’est leur troisième tentative qui va s’avérer la bonne. Tout comme Chirac, Mitterrand connait les affres de la cohabitation, pour lui de 1986 à 1988, pour Chirac, bien plus longtemps, de 1997 à 2002. Et dans les deux cas, dans des circonstances extrêmement différentes, voire totalement opposées, mais identiques quant aux résultats : ils sont réélus pour un second mandat tous les deux au terme de leur quatrième candidature.. Si ce n’est pas de la résilience politique ! Et « Mon Général »… Quelle « Résistance » dans tous les sens du mot. Pas une « résistance » lancée comme un slogan bidon par les gauchistes de tous poils et les pseudo- gaullistes en peaux de lapins comme Nicolas Dupont-Aignan, capable de s’allier, pour des motifs de triste évidence, avec la fille de celui dont les amis politiques de l’Algérie française à compter de 1961 ont cherché à tuer le Général de Gaulle à huit reprises au moins jusqu’en… 1964. Une « Résistance », une vraie, conférant à Charles de Gaulle plus qu’un statut de « zombie » une stature insubmersible.  Toujours est-il que l’engouement populaire que suscita le général de Gaulle n’a jamais été démentie (hormis par le « non » au référendum de 1969 qui provoqua sa démission, mais cela c’est aussi une autre histoire) et a trouvé, dans ses obsèques en novembre 1970, une expression ultime renouvelée sans discontinuer depuis lors.
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