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Mauvaise stratégie

Évangélisation populiste à la Trump ? Pourquoi les espoirs de Steve Bannon sur les droites radicales européennes risquent d’être vite déçus

Publié le 29 septembre 2018
L'ex conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, multiplie les efforts pour unifier les partis de "droite populiste et nationaliste" en Europe, au travers de déplacements aussi bien à Rome qu'à Budapest en passant par Londres et Prague.
Guillaume Bigot est membre des Orwéliens, essayiste, et est aussi le Directeur Général d'une grande école de commercel. Il est également chroniqueur sur BFM Business et sur France Libre TV. 
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Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique...
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L'ex conseiller de Donald Trump, Steve Bannon, multiplie les efforts pour unifier les partis de "droite populiste et nationaliste" en Europe, au travers de déplacements aussi bien à Rome qu'à Budapest en passant par Londres et Prague.
 

Atlantico : Au cours de ces derniers mois, l'ex conseiller de Donald Trump, Steve Bannon a multiplié ses efforts pour unifier les partis de "droite populiste et nationaliste" en Europe, au travers de déplacements aussi bien à Rome qu'à Budapest en passant par Londres et Prague. Quelles sont les chances de voir Steve Bannon parvenir à ses fins en Europe ? 

Guillaume Bigot : Nulles si lui et les idiots utiles de l’anti européisme ou de l’anti mondialisme continuent à se réclamer de « droite » et pire encore d’extrême droite.

Bannon veut refaire le coup des Républicains, terme considéré comme injurieux au début de la révolution, en transformant une insulte en titre de gloire à brandir fièrement ! C’est ainsi qu’il avait conclu son homélie lors du Congrès du RN : "Laissez-vous appeler racistes, xénophobes, portez-le comme un badge d'honneur. Chaque jour, nous deviendrons plus forts et eux s'affaibliront." Un tel réflexe est sain mais Bannon se trompe de dénominateur commun : c’est l’insulte populiste qui doit être assumée ! Notre bannière doit être le peuple (face aux élites), la nation (face à la globalisation) l’intérêt général (face aux communautés) et la volonté politique (face aux forces du marché). Même aux USA, la victoire de Trump n’a pas seulement été celle des abstentionnistes rednecks et des républicains ultra conservateurs mais celle de la convergence de l’électorat de Sanders et de celui de la Bible belt.

Philippe Fabry : Tout dépend ce que l’on appelle « unification ». La présentation que fait Bannon de son objectif n’est pas du tout fantaisiste : ce qu’il cherche, ce n’est pas une unification structurelle, c’est l’unité dans la représentation auprès des instances européennes. Il est en effet convaincu, d’ores et déjà, que les « populistes nationalistes » vont remporter les prochaines élections européennes - et il est vrai que le basculement, tous les six mois, d’un pays européen dans ce « camp » donne à voir une dynamique qui pourrait bien donner un tel résultat. La préoccupation de Bannon est que cette victoire électorale ne soit pas gâchée par les divisions et l’incapacité de se coordonner dans les instances européennes : Bannon sait que les populistes-nationalistes demeureront minoritaites au Parlement européen - il table sur un tiers de parlementaires - mais veut faire en sorte que cette forte minorité soit un bloc, capable de bloquer le fonctionnement des instances européennes, et ainsi de le plier à sa volonté.

On peut bien sûr penser que, par définition, l’unification à une échelle internationale de partis nationalistes est une gageure, puisque le nationalisme semble l’inverse de l’internationalisme. Mais comme je l’explique souvent, les idées politiques se déplacent sur le clivage politique comme sur un tapis roulant : elles apparaissent à gauche et se déplacent vers la droite, jusqu’à disparaître à l’extrêm-droite. Le nationalisme, à l’origine, est une idée de gauche, en France avec la Révolution, bien sûr, mais aussi en Allemagne, ou en Italie. N’oublions pas, par exemple, que la Lega de Salvini, il y a quinze ou vingt ans, militait pour l’indépendance du Nord, c’est-à-dire l’état antérieur à l’unité italienne. Depuis, la Lega est devenu un parti nationaliste à l’échelle du pays, il n’est plus question de partition.

Eh bien l’internationalisme suit le même mouvement : il y a cent ans, l’internationalisme était un concept de gauche, c’était l’internationale ouvrière, socialiste, puis communiste. Aujourd’hui, l’internationalisme reste assez largement une idée de gauche : l’idée d’une gouvernance mondiale s’imposant aux nations, notamment en matière écologique, est portée par des personnalités de gauche. Mais l’internationalisme se répand aussi à droite, et consiste justement en une mise en réseau des nationalismes locaux, qui se reconnaissent dans leurs préoccupations respectives et, surtout, dans l’animosité envers les volontés de gouvernement supranational, par définition moins démocratiques.

Pour revenir à Bannon, donc, il me semble que la dynamique globale des populismes-nationalismes actuels est assez favorable au genre de projet qu’il veut mettre en place, et qu’il y a pour ainsi dire « un coup à jouer ».

Quelles sont cependant les limites de l'exercice d'une tentative d'importation en Europe d'une approche américain, reposant notamment sur une opposition du parti de Davos, qui serait incarnée dans le duel entre Georges Soros et Steve Bannon ? 

Guillaume Bigot : Elles sont au nombre de quatre.

La première, c’est que Bannon cherche à plaquer des lignes de clivage américaines sur le vieux continent.

Ainsi, l’avortement, plus généralement les questions de mœurs et l’influence des églises, la défiance à l’égard du Big gouvernment et la bureaucratie, la race ou l’appartenance religieuse ne sont des lignes de partage des eaux politiques opérantes dans toute l’Europe. Lutter contre l’islamophilie oui mais contre l’antiracisme, ce n’est guère porteur. Dans le contexte français, lutter contre l’UE ou contre l’Islamisme au nom de valeurs puritaines et de la défense de la famille chrétienne est une erreur que commettent Marion Maréchal ou Laurent Wauquiez. Ces derniers ressentent le besoin de verticalité dans la société mais ne comprennent pas que la culture française range les questions de mœurs (c’est le sens de la vergogne) dans le secret de la vie privée. Nous ne sommes donc pas en Amérique en effet. N’oublions pas que les Etats-Unis se sont fondé sur le rejet des impôts payés par les colons à la couronne britannique. Il y a une défiance originelle à l’égard de l’Etat et de son rôle économique. Il n’y a pas eu de socialisme, ni même de gauche aux Etats-Unis. Bannon rêve d’une alliance de droite pour renverser l’UE mais il laisse de côté des forces considérable portées par la gauche et qui sont hostiles à l’Europe mais aussi à l’Islamisme, au marché pure et parfait  et à l’immigration massive. Il n’y aura aucun succès politique contre l’UE sans une alliance qui semble contre nature entre rejet de droite et rejet de gauche du système. Cela passe d’abord par la renaissance comme cela semble être le cas en Allemagne d’une gauche qui finisse par admettre que l’immigration libre est une politique anti sociale. Regardez l’Italie, le mouvement 5 étoiles n’est pas à droite. Idem avec la Grèce ou gauche et droite se sont alliés. Bref, l’avenir consiste à faire du contre Macron, de l’en même temps de l’autre bord et non du Bannon.

La deuxième limite, c’est que si l’on défend la souveraineté nationale, ce n’est pas pour se mettre dans la roue de l’étranger. Se dire patriote et chercher dans un autre pays, surtout une grande puissance, des recettes à importer est une posture paradoxale. Poutine, Trump ou Bannon comme héraut d’une renaissance française, c’est un peu baroque non ?

Je ne dis pas que nous n’avons pas des leçons techniques à prendre chez Bannon, des enseignements dans la méthode mais pas dans le fond.

La troisième limite réside dans la personnalité pour le moins déroutante de Steve Bannon. Un homme assurément talentueux mais dont Trump trouve qu’il est trop extrémiste pour lui. Trump n’étant pas connu pour sa timidité idéologique... je sais bien que nul n’est prophète en son pays mais on peut se demander si en s’intéressant à l’Europe il ne cherche pas un second souffle à sa carrière. La question se pose de savoir s’il agit de son propre chef ou s’il est un agent de Washington. En tous cas,  SB semble fasciner par deux exemples : celui de Farage et celui de Soros. Rééditer le succès de Farage en faisant sauter toute l’UE en contrant Soros, voilà son ambition.

A cet égard, Steve Bannon ne comprend pas la limite de son projet, en cherchant à comploter pour nous débarrasser d’un complot, à agir au plan mondial pour nous libérer du mondialisme. Un peu de dialectique, c’est bien. Trop de dialectique et l’on finit par tomber dans ce que l’on dénonce.

Philippe Fabry : On peut douter, en dépit de la notoriété que lui a donné l’élection de Donald Trump, que Steve Bannon soit un nom qui parle suffisamment aux peuples européens pour lui donner une autorité particulière, mais après tout il ne cherche pas à se présenter, à être candidat à quoi que ce soit, seulement à construire la coordination des partis populistes et nationalistes à l’échelle de l’Europe, et pour cela sa notoriété d’artisan de la victoire de Trump peut être suffisante, au moins dans un premier temps. D’ailleurs, le fait qu’il soit reçu un peu partout par les cadres de ces partis en est un signe. Et au-delà de sa personne, on peut dire que Bannon n’a pas à « importer » d’idées en Europe, elles sont déjà là. Cela fait des années que George Soros est étrillé dans certains cercles et certains médias, comme le symbole de tout ce que détestent les populistes européens : le milliardaire qui a fait fortune dans la finance et utilise cet argent pour promouvoir des idées hostiles aux nations traditionnelles, à leurs frontières, et favorables au multiculturalisme, à l’immigration sans limite. Je pense qu’il n’y a donc pas grand-chose à « importer » de ce côté-là : Bannon vient juste placer son nom en face de celui de Soros, et il peut d’autant plus le faire que Soros lui-même n’est pas un chef politique, mais un coordinateur, un agent d’influence comme lui.

La principale limite est que l’Europe n’est pas les Etats-Unis, d’un point de vue structurel. Rapprocher des nationalistes qui parlent 28 langues différentes et appartiennent non seulement à des Etats, mais à des nations différentes pose beaucoup plus de problèmes qu’organiser le réseau des nationalistes aux Etats-Unis. Cependant, encore une fois, le but de Bannon est moins de construire que de détruire : il veut bloquer et tordre l’Union européenne « de Bruxelles », estimant que le reste se fera de lui-même une fois l’étreinte desserrée sur les nations européennes. Et pour cela, le genre de coordination que l’on peut produire entre des nationalistes européens peut éventuellement suffire.

Du point de vue des européens, le "Mouvement" créé par Steve Bannon a laissé sceptique plusieurs partis qui pouvaient être considérés comme des cibles. Ainsi, le leader de l'Afd, Alexander Gauland a déclaré "nous ne sommes pas en Amérique" alors que certains pays est-européens, comme la Pologne, jugent négativement la proximité de Steve Bannon avec la Russie. Quels sont ces "écueils", ces particularités de la diversité des partis de "droite populiste et nationaliste" qui entraveraient la réussite du "Mouvement" ?

Guillaume Bigot : Votre réponse est dans votre question. Les écueils de trouvent dans l’histoire et la géographie des nations européennes et des différents mouvements qui portent l’hostilité à l’UE dans leur patrie respective. Comment ne pas comprendre les réticences polonaises à l’égard de la Russie ou celle des wallons à l’égard des Flamands ? 

Cela ne veut pas dire qu’il faille exclure totalement la perspective d’une ruse de la raison européenne qui verrait des gouvernements anti europeistes converger sur un agenda politique visant à défendre des intérêts communs du vieux monde.

Une telle éventualité serait d’autant moins absurde comme perspective que la construction européenne (depuis le traité de Maastricht) est une vaste entreprise de destruction de tout ce qui fait la spécificité de l’Europe face au reste du monde. Le système éducatif et la culture livré aux marchands, la protection sociale et la redistribution (la sécurité sociale en France mais aussi le beveridgisme en GB et l’héritage de Bismarck en Allemagne) mais aussi l’industrie et les emplois européens livrés aux Chinois, nos technologies et notre défense vendus ou confié aux Américains ; etc. 

Or, le jour où des gouvernants qui renoueront avec le volontarisme politique, c’est-à-dire qui cesseront de considérer que la dégradation de l’environnement, les vagues migratoires, le libre échange, la globalisation financière et les marchés, le pouvoir exorbitant des journalistes et des juges bien pensants sont des fatalités contre lesquels on ne peut rien, alors, il n’est pas impossible qu’une alliance de trois ou quatre grands pays européens se noue et s’impose face à la Chine ou aux EU. Il faut que l’UE meure pour que l’Europe renaisse.

Philippe Fabry : Oui, c’est précisément ce que je disais à l’instant : l’Europe n’est pas les Etats-Unis, il ne s’agit pas de se promener dans cinquante Etats qui ont la même langue et la même histoire, et qui ne se sont jamais fait la guerre. L’Europe, c’est deux mille ans de guerre, de nombreux préjugés, une forme persistance de compétition d’une nation à l’autre. Les différences d’intérêts et de culture d’une nation à l’autre sont bien plus fortes ; en fonction de leur positionnement géographique, les différentes nations d’Europe ont toujours tendance à considérer certains pays plutôt avec méfiance ou confiance. La Pologne se méfie de la Russie, mais elle se méfie aussi de l’Allemagne. Il est difficile d’établir un lien fort entre Autrichiens et Hongrois, parce que les seconds conservent un esprit rebelle vis-à-vis des premiers, et les premiers une certaine morgue vis -à-vis des seconds, pour des raisons historiques. Ainsi, Kurz a-t-il appelé à voter pour des sanctions européennes contre la Hongrie de Orban, après avoir adopté un positionnement commun sur l’immigration. Cela a été vécu - et commenté dans les médias nationalistes français notamment - comme une trahison.

Mais il y a aussi le fait, indubitable, qu’historiquement les nationalistes européens sont fréquemment anti-américains, qu’ils reprochent à l’Amérique d’avoir vassalisé l’Europe, et accepter qu’un Américain vienne aujourd’hui coordonner les nationalistes européens serait assez paradoxal. Mais pas forcément absurde dans la mesure où l’Europe est en effet, largement, devenue une dépendance culturelle de l’Amérique autant qu’elle en est un vassal militaire, et où c’est l’élection américaine de Donald Trump qui a initié l’effet domino nationaliste et populiste.

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