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© Bernd von Jutrczenka / dpa / AFP
© Bernd von Jutrczenka / dpa / AFP
Alternative pour l'Allemagne

Comment l’AFD a profondément transformé la politique allemande

Publié le 25 septembre 2018
L'AfD, Alternative für Deutschland (l'Alternative pour l'Allemagne), est devenue la deuxième force politique du pays.
Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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L'AfD, Alternative für Deutschland (l'Alternative pour l'Allemagne), est devenue la deuxième force politique du pays.

Atlantico : Né en 2013 de la crise de la zone euro; l'Afd est aujourd’hui présenté par les sondages comme la deuxième force politique du pays, devant le SPD. Comment l'AfD a-t-elle transformé le paysage politique du pays ? 

 
Edouard Husson : Effectivement, l’AfD est d’abord un parti fondé par des opposants à la politique de Mario Draghi. Le représentant de la Bundesbank au conseil des gouverneurs de la BCE a été plusieurs fois mis en minorité depuis le début de la décennie, en particulier depuis que Mario Draghi a pris la tête de la Banque Centrale Européenne, fin 2011. L’opposition à la politique de liquidités monétaires accrues n’a pas été sans effet sur les élections de septembre 2013. L’AfD a manqué de peu la barre des 5% nécessaires à une représentation au Bundestag mais elle a pris suffisamment de voix au FDP, cette année-là, pour faire chuter ce dernier, aussi, en-dessous des 5%. Angela Merkel a été obligée de gouverner une nouvelle fois avec le SPD. Le destin de l’Allemagne et de l’Europe en a été bouleversé. Il n’est pas certain que le FDP aurait réagi avec autant de passivité que le SPD, en étant confronté à la décision solitaire de la Chancelière d’accueillir des centaines de milliers de réfugiés à l’automne 2015. 
 
Imaginons une AfD se battant principalement sur le thème de l’opposition, sinon à l’euro, du moins à la politique de quantitative easing, le parti serait vraisemblablement bloqué en-dessous de 8%. Suffisamment pour empêcher certaines majorités de se constituer mais non pour peser sur la politique du pays.
 
C’est la décision soudaine d’Angela Merkel, à l’automne 2015, d’accueillir massivement des réfugiés et des immigrants qui a permis à l’AfD de passer la barre des 10%, d’atteindre presque 13% aux élections fédérales de 2017 et même, si l’on en croit les sondages récents, de s’installer vraisemblablement pas loin de 20% aux prochaines élections. C’est donc largement le comportement inattendu d’Angela Merkel et l’absence de réaction de la gauche sur le sujet qui expliquent la percée de l’AfD. Aux élections fédérales de 2017, la CDU a perdu un million de voix, le SPD 500 000 et Die Linke 400 000 au profit de l’AfD! 19% des ouvriers ont voté AfD, soit 6 points au-dessus de la moyenne nationale. L’AfD est largement le produit de la crise très profonde des deux partis qui ont fait la République Fédérale, la CDU/CSU et le SPD (dont l’aile gauche a formé Die Linke avec le PDS est-allemand en protestation contre la politique de Gerhard Schröder au début des années 2000). CDU/CSU et SPD représentaient ensemble 90% de l’électorat dans les années 1970, encore 75% dans les années 1990; 70% dans les années 2000. En 2017, ils ne représentent plus, à eux-deux, que 53%. Et les sondages les mettent aujourd’hui à moins de 45%. C’est la renonciation de ces deux grands “partis populaires” (Volksparteien), CDU et SPD, à défendre les classes populaires et les classes moyennes précarisées par la mondialisation qui explique largement la percée de l’AfD. L’immigration encouragée depuis 2015 a été l’occasion de la percée mais elle s’enracine dans un terreau bien plus profond. 
 
 

Quel a été l'effet de la progression de l'AfD sur l'orientation politique des autres partis de gouvernement du pays ?

 
Le déni de réalité est impressionnant. Au Bundestag, les représentants des autres partis se déchaînent régulièrement contre l’AfD, crient au loup fasciste et déclenchent en fait le réflexe classique de consolidation de l’électorat d’un parti “réprouvé”, auquel les perdants de la société ont d’autant plus tendance à adhérer qu’ils s’identifient au mécanisme d’exclusion actionné par les partis dits de gouvernement. Tout cela serait puéril de la part des partis traditionnels si nous n’étions pas en Allemagne où l’on ne devrait pas avoir le droit de jouer un jeu dangereux de ce type. Si l’on ne craignait pas de tomber dans le même défaut que la classe politique allemande (y compris l’AfD) faisant la leçon sur les déficits au monde entier, on se prendrait à penser que la classe politique française continue à être bien respectueuse vis-à-vis de Berlin, au lieu de réclamer des explications sur ce qui a bien pu causer un retour de la droite dure dans le jeu politique allemand. Historiquement, la droite allemande n’est en rien comparable aux autres droites européennes. Loin de conforter un ordre établi ou de préserver la tradition, c’est elle qui a installé Lénine au pouvoir durant la Première Guerre mondiale; et qui a installé à Berlin le national-socialisme. De quoi l’AfD sera-t-elle la mère, elle qui laisse s’installer en son sein révisionnistes et néo-nazis? 
 
Franz Josef Strauss, l’un des pères de la République Fédérale, longtemps Ministre-Président de Bavière, avait édicté un impératif démocratique: il ne devait s’installer aucune force politique à droite de la CDU/CSU. Or, visiblement, ni les chrétiens- ni les sociaux-démocrates ne se préoccupent plus de cette vieille sagesse d’après-guerre, héritée de l’expérience traumatisante de Weimar. C’est irresponsable. Et les Français ou d’autres en Europe sont, après tout, en droit de demander à la Chancelière, à son gouvernement: qu’avez-vous fait du pacte européen d’après-guerre? Croyez-vous que nous apprécions de vous voir aussi désinvoltes face à un parti lui-même bien léger quand il tolère des néo-nazis en son sein? 
 
Aux élections bavaroises du 14 octobre prochain, les sondages annoncent une CSU à moins de 40%, elle qui a eu longtemps la majorité absolue dans le Land! Le SPD aussi porte une énorme responsabilité dans le retour d’un schéma redoutable: la droite allemande a une tendance à faire le lit de ce que tout conservateur authentique doit détester, le fascisme, un mouvement de gauche qui singe les manières de la droite. Il ne faut pas sous-estimer la réalité, historiquement, d’une culture politique autoritaire au SPD, empêchant ou favorisant, selon la qualité de ses dirigeants, le glissement d’une partie de l’électorat ouvrier vers une droite dure. En 1930, le SPD perd des centaines de milliers de voix vers le parti nazi, pas seulement vers le parti communiste. Aujourd’hui, l’hémorragie vers l’AfD est impressionnante, comme nous venons de le voir: 500 000 voix du SPD et 400 000 voix de Die Linke! 
 
La crise politique allemande est profonde. En fait elle a commencé lorsque Gerhard Schröder a rompu le vieux pacte de l’économie sociale de marché: d’abord en 2000, en défiscalisant les cessions d’actifs pour les grandes entreprises; le vieil enchevêtrement actionnarial entre banques et industrie, qui protégeait le capitalisme allemand et donc préservait la cohésion sociale, a été abandonné au profit de l’entrée sur les marchés; ce fut le début de la financiarisation du capitalisme allemand - dont la quasi-faillite de la Deutsche Bank est le symptôme le plus aigu. Incendiaire se faisant pompier, Gerhard Schröder se préoccupa ensuite de maintenir l’emploi en Allemagne mis en danger par la financiarisation à outrance des grandes entreprises et de l’économie allemande, qu’il avait lui-même déclenchée. Schröder fit donc voter l’Agenda 2010, programme de compression salariale, de généralisation des petits boulots et de baisse des prestations sociales. On loue toujours le “camarade des patrons” pour sa “politique de réformes”. On oublie juste le revers de la médaille: les inégalités ont crû massivement en Allemagne (20% des enfants grandissent dans des familles en-dessous du seuil de pauvreté); et cela s’est traduit politiquement par une forte poussée d’abstention. En 2005, 2009 et 2013 les Allemands n’ont voté qu’à 70% - ce qui est très bas pour un pays à forte tradition civique. La participation est remontée à 74% en 2017 parce que l’AfD a réussi à mobiliser 1,5 millions d’abstentionnistes. 
 
 

Comment envisager l'avenir d'un parti qui est parvenu, selon le Spiegel, à faire le lien entre un électorat de classes moyennes, une frange radicale, mais également des cadres intégrés dans l'establishment du pays ? Quelles sont les limites d'un tel attelage ? 

 
L’AfD a commencé comme un parti conservateur, dont les figures emblématiques venaient de la CDU/CSU, tels l’économiste Bernd Lucke ou le journaliste Konrad Adam. A l’époque, le parti est soutenu par un ancien patron des patrons allemand, Hans-Olaf Henkel et par le professeur de droit Joachim Starbatty, un récidiviste des recours contre la politique de la BCE devant le Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe. Mais, petit à petit, l’argumentation anti-immigration prenant le dessus, à partir de 2014-2015, le parti se radicalise et les représentants de la tendance conservatrice s’en vont pour la plupart. L’histoire de l’AfD confirme que la droite allemande a une fâcheuse tendance à la perméabilité envers le fascisme. Frauke Petry, qui a dirigé le parti de 2015 à 2017 et l’a amené à son premier grand succès électoral, avait la réputation d’être une dure quand elle a été élue. Elle a cependant démissionné du parti dès après l’élection fédérale, ne supportant plus d’être contestée par les révisionnistes et les proto-fascistes en train de s’installer dans le parti. Depuis lors, Alexander Gauland, Jörg Meuthen et Alice Weidel s’efforcent de tenir un parti installé à droite de la CSU mais entretenant une relation bien ambiguë aux militants néo-nazis sur le terrain, en particulier dans l’ancienne Allemagne de l’Est. Régulièrement, la réputation du parti est secouée par les déclarations de tel ou tel de ses élus qui pestent contre la mémoire entretenue des crimes nazis, partie intégrante de l’identité de la République Fédérale. 
 
Du fait de toutes ces tensions, on a déjà prédit plusieurs fois le déclin de l’AfD. Mais il vaudrait mieux regarder la réalité en face. L’AfD a mis le doigt sur le point essentiel de la politique à la Merkel: l’escamotage des débats politiques; à la formule favorite de la Chancelière, “Il n’y a pas d’alternative”, ils ont opposé l’affirmation bruyante d’une alternative. Et, ce faisant, l’AfD a touché des électeurs dans toutes les couches de la société, dans tous les secteurs professionnels et dans toutes les classes d’âge. Certes, on vote moins AfD quand on est Allemand de l’Ouest; quand on est très jeune ou très âgé; quand on est une femme; ou quand on a reçu une éducation supérieure. Mais, très comparable en cela à La France Insoumise, l’AfD, à la différence des autres partis allemands, est capable de toucher toutes les couches de la société. 
 
Il va falloir que les Français s’habituent à l’idée que la crise politique allemande est profonde et que l’AfD est installée pour un moment - avec tous les risques qu’implique une droite allemande qui n’est plus tenue par le christianisme. Cela ne doit pas nous dispenser, au contraire, de parler un langage de vérité à nos amis allemands, en demandant au SPD et à la CDU/CSU de prendre les moyens d’une reconquête de l’électorat de l’AfD. Après tout, ils devraient prendre modèle sur Sarah Wagenknecht et Oskar Lafontaine qui vont s’efforcer, avec le mouvement Aufstehen, de reconquérir l’électorat de Die Linke passé à l’AfD. 
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