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Tour d'ivoire

Macron : avalanche de difficultés pourtant (relativement) évitables

Publié le 19 septembre 2018
De Gilles Legendre à la tête de LREM à Richard Ferrand au perchoir, en passant par la sortie future de Gérard Collomb du gouvernement, sur fond de désaccord avec Emmanuel Macron, le Président semble de plus en plus s'enfermer avec ses plus proches, rejetant ainsi toute forme de critique interne au pouvoir.
Christophe Boutin
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Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le...
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De Gilles Legendre à la tête de LREM à Richard Ferrand au perchoir, en passant par la sortie future de Gérard Collomb du gouvernement, sur fond de désaccord avec Emmanuel Macron, le Président semble de plus en plus s'enfermer avec ses plus proches, rejetant ainsi toute forme de critique interne au pouvoir.

Atlantico : Comment interpréter cette situation qui semble enfermer le président dans une tour d'ivoire au moment même ou une demande de "reconnexion" apparaît ?

Christophe Boutin : Les deux éléments du renforcement d’une « garde rapprochée » qui soit d’une fiabilité à toute épreuve et de la demande de reconnexion du pouvoir – président ou gouvernement - avec une certaine réalité semblent pouvoir être dissociés.

La « garde rapprochée » d’abord. L’élargissement qui a été la marque de fabrique du macronisme triomphant, sorte de trou noir attirant irrésistiblement dans son orbite les planètes voisines avant de les absorber purement et simplement, a sans doute atteint son maximum actuel. La seule possibilité qui resterait au Président serait de tenter l’absorption de tous ceux qui sont favorables au « projet européen » - entendons par là au renforcement d’une Union européenne fédérale - au travers par exemple de la constitution d’une liste commune qui attirerait aussi bien les PS – ou ce qu’il en reste à l’extérieur de LaREM – que les centristes encore présents à LR. Mais qui dit liste commune dit aussi savante répartition des places, et au vu de ce que les sondages annoncent pour des listes isolées de centre-droit ou du PS, on peut se demander si une telle démarche serait vraiment utile, et ce d’autant plus que la lutte contre la montée populiste fédèrera de toute manière ces diverses entités.

Une fois donc stabilisée sur l’échiquier politique, une fois passé aussi l’élan initial de 2017, et une fois terminée l’année blanche, électoralement parlant, de 2018, reste maintenant pour le Président et son parti à se mettre en ordre de bataille pour les prochaines échéances, élections européennes de 2019 et élections locales de 2020, des élections auxquelles LaREM n’a, et pour cause, jamais participé. On comprend la nécessité d’y arriver non seulement « en marche » mais aussi et surtout « en ordre ».

Or des mouvements se font jour : au sein du parti, certains élus LaREM estiment que le glissement à droite de la politique menée serait trop important ; au sein du gouvernement, certains membres ont des états d’âme et le quittent (Hulot), ou pensent fortement à retrouver un jour prochain le charme d’une grosse mairie (Collomb). Frémissements seulement, mais l’on comprend la nécessité de placer des fidèles aux postes-clefs, et notamment, puisque sous la Cinquième la composition du gouvernement dépend du Chef de l’État, aux postes dont dépend le contrôle d’une majorité parlementaire appelée à voter les réformes en semaine et à en chanter les mérites dans les circonscriptions le week-end.

Revoir ainsi les fonctions n’est pas nouveau, ni propre à Emmanuel Macron, mais ce dernier court ainsi lui aussi un risque qu’ont bien connu ses prédécesseurs : négliger le fait que les parlementaires ont un contact direct avec le terrain, ce que ses conseillers n’ont pas, et ne pas tenir compte de leurs retours. Par le choix d’un entourage limité à quelques interlocuteurs fidèles se crée en fait peu à peu un phénomène de « cour » qui peut isoler le titulaire du pouvoir, celui-ci ne voyant plus que ce que l’on veut bien – ou ce que l’on ose encore – lui montrer. C’est le phénomène bien connu du « village Potemkine », quand règnent, pour reprendre la formule de Frédérique Dumas, qui vient de quitter laREM, les « technocrates hors-sol, voire cyniques »…

Tout irait donc pour le mieux, et il n’y aurait que des solutions… Si l’on ajoute à ce phénomène la propension personnelle du Chef de l’État à se montrer un peu « cassant » dans ses dialogues spontanés, usant ainsi d’une forme qui le fait sembler plus éloigné encore des préoccupations des citoyens, on comprend la difficulté de cette reconnexion que vous évoquez.

Ajoutons que stabiliser les avancées, poser LaREM sur des bases sûres, est encore plus délicat quand le mouvement et son Président entendent bien être continuellement « en marche », enchaîner réforme sur réforme, à la fois pour tenir l’agenda initial, au contraire de ce qui a pu se produire auparavant, mais aussi parce que c’est cette dynamique qui est la justification même de leur existence. Il faut donc ne jamais cesser d’agir, et, pour éviter de laisser voir la direction de ce mouvement, ce qui serait nécessairement faire des déçus et attirer les critiques, procéder par le fameux « en même temps » présidentiel pour brouiller les pistes. Or agir ainsi continuellement et tous azimuts ne peut se faire qu’avec une base dont on soit certain.

Dans quelle mesure cette situation peut-elle également se refléter au travers de l'épisode de la "réforme de la fiscalité des successions" proposée par Christophe Castaner et stoppée net par Emmanuel Macron ?

Info ou intox ? Emmanuel Macron ne peut ignorer l’impopularité d’une telle mesure auprès de la catégorie la plus touchée par les mesures de son quinquennat : les classes moyennes. Les « très riches » pourront en effet toujours s’affranchir de telles mesures – y compris par l’exil fiscal ; les « très pauvre » ne seront pas impactés. Reste cette catégorie qui est la cible permanente d’Emmanuel Macron, les classes moyennes, et plus précisément encore les classes moyennes qui ont – péniblement au vu de notre fiscalité - réussi à avoir un patrimoine immobilier. Aux yeux de notre président-nomade le lien avec le sol est en effet à couper, l’individu devant être déraciné pour être apte à se déplacer au gré des besoins des entreprises. Ajoutons que quelqu’un qui n’a pas d’enfants comprend sans doute plus difficilement que d’autres la notion de « transmission » d’un patrimoine. Pour reprendre Renan, certains rêvent ainsi de citoyens « nés orphelins, restés célibataires et morts sans enfants ».

Pour autant, le même Macron sent bien qu’il ne peut perdre le vote d’une catégorie qui se déplace en masse pour se rendre aux urnes, en déambulateurs s’il le faut, celle des retraités. Or expliquer à quelqu’un qui a économisé toute sa vie pour protéger ses enfants des aléas de l’avenir en leur transmettant un petit patrimoine – sur lequel l’État français, de manière spoliatrice, prélève déjà des pourcentages énormes – qu’il ne pourra le faire, ne peut que choquer.

Tout cela, le titulaire de l’Élysée ne pouvait pas ne pas le savoir. Deux hypothèses peuvent donc être formulées pour expliquer la séquence de la semaine dernière. Dans la première il s’agissait d’un ballon d’essai, et devant les réactions on a préféré renoncer ; dans la seconde il s’agissait surtout de faire peur à un électorat pour ensuite le rassurer… et lui imposer alors un autre prélèvement, moins sensible. Du grand art.

Dans les deux cas, encore fallait-il trouver celui qui allait courir le risque de déplaire aux Français d’abord et d’être publiquement désavoué ensuite. Qui mieux que Christophe Castaner, l’homme qui assume la « dimension amoureuse » de sa relation avec le Chef de l’État aurait pu faire le job ? Ceux qui aujourd’hui ironisent sur son échec – et, certes, Castaner n’est pas avare de bourdes - feraient cependant bien de se poser des questions : il arrive que l’on s’expose en service commandé.

Comment anticiper la suite du quinquennat dans cette tendance au repli concentrique alors que le succès d'En Marche avait pu se bâtir sur l'élargissement ?

Encore une fois, le terme de « repli » est peut-être excessif. Il est vrai qu’il n’y a pas « élargissement », pas de « prises de guerre » faisant entrer au gouvernement de nouvelles figures de droite ou de gauche, mais on est sans doute plus dans la consolidation que dans le repli.

Le risque d’un parti comme celui d’Emmanuel Macron tient principalement à sa position médiane sur l’échiquier politique, car il peut s’effriter à droite comme à gauche. Une partie de ses élus peut en effet estimer que l’on est trop loin, fin 2018, des positions initiales, que les réformes sociétales de gauche ne suffisent plus à cacher les réformes économiques et sociales « de droite » - en fait libérales au sens mondialistes –, et quitter le parti pour former, avec les débris du PS, une nouvelle structure. Plus important encore peut-être est le risque d’effritement à droite. Si l’on rassemble en effet, de droite à gauche, la frange européiste et centriste encore à LR, les « entre-deux », non ralliés à LaREM mais plus vraiment à LR, et jusqu’à un MoDEM, dont certains élus estiment qu’ils sont par trop secondarisés dans l’alliance avec LaREM, on a l’assiette d’un parti de centre droit, disons pour schématiser de l’ancienne UDF. Frédérique Dumas, déjà évoquée, ne vient-elle pas de rallier le groupe UDI-Agir ?

Le débat sur l’Europe sera en 2019 un puissant élément fédérateur, ce qui rend moins prégnant la nécessité d’une redéfinition des rôles, la création de nouvelles alliances, l’apparition de nouvelles têtes. Mais les élections locales de 2020 n’auront plus cet aspect, et il faudra alors pour La REM tenter de reprendre l’élan de 2017.

La « binarisation » de la politique menée par Emmanuel Macron, sa volonté de tout résumer par l’opposition entre les « progressistes » et les « conservateurs », « populistes » ou « nationalistes », de schématiser cette division en blanc ou noir, vise à permettre de continuer en 2020 ce qui aura été mis en œuvre en 2019, sans doute cette fois au prix de quelques renouvellements de têtes. Dans cette optique, défensive, il ne s’agirait plus tant de rassembler « pour » que de rassembler « contre ». Mais 2020 c’est dans presque deux ans. Une éternité.

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