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Choc démographique en vue : pourquoi l’idée d’une Chine première puissance économique mondiale pourrait bien n’être qu’un fantasme
Publié le 08 septembre 2018
Selon des données publiées par des économistes de l’OCDE, l’idée consistant à voir la Chine comme l’évidente première économie mondiale d’ici quelques décennies aurait du plomb dans l’aile. En effet, en prenant en compte le défi démographique auquel doit faire face Pékin, le taux de croissance du pays pourrait s’installer durablement en deçà du potentiel américain.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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Selon des données publiées par des économistes de l’OCDE, l’idée consistant à voir la Chine comme l’évidente première économie mondiale d’ici quelques décennies aurait du plomb dans l’aile. En effet, en prenant en compte le défi démographique auquel doit faire face Pékin, le taux de croissance du pays pourrait s’installer durablement en deçà du potentiel américain.

Atlantico : Quelles seraient les conditions à réunir pour la réalisation d’un scénario où l’économie américaine serait durablement plus importante que l’économie chinoise ? 

 
Michel Ruimy : La question de la montée en puissance de la Chine suscite, plus globalement, des interrogations et des inquiétudes aux États-Unis, surtout lorsque ces derniers envisagent leur propre et inexorable déclin. La croissance chinoise profiterait de l’affaiblissement des États-Unis, comme si les relations de puissance sur la scène internationale étaient une affaire de vases communicants. Pour autant, la domination du soft power chinois est-elle comparable à celle des États-Unis ? En fait, le projet de puissance de la Chine n’est pas un projet politique universaliste comme celui des États-Unis. Il est plutôt un projet de puissance économique et commerciale qui prévoit assez de puissance pour contrôler les routes maritimes et terrestres, et établir des règles du jeu qui lui sont favorables. La Chine se rapproche donc plus du modèle de la Grande-Bretagne du XIXème siècle,  celle que Napoléon qualifiait de « nation de boutiquiers ».
 
Il n’en demeure pas moins que, désormais, la Chine, premier pays au monde par sa population, occupe une place prépondérante sur la scène économique et géopolitique mondiale. En termes économiques, le PIB chinois, calculé en parité de pouvoir d’achat, dépasse aujourd’hui celui des États-Unis. Mais, elle doit sa situation de premier plan d’abord à sa population : 1,3 milliard d’habitants aujourd’hui, environ le cinquième de l’humanité, devant l’Inde et l’Afrique. Mais surtout, elle détient un avantage considérable sur ses principaux rivaux sur la scène économique mondiale : 70% de la population est d’âge actif contre 65% au Brésil et en Inde, 60% en Europe de l’Ouest ou en Amérique du Nord, et 55% au Japon. Elle comprend donc une proportion exceptionnellement faible de personnes économiquement dépendantes : enfants et personnes âgées. Ce « bonus démographique » contribue à stimuler la croissance économique, mais il ne durera pas. Selon certaines projections démographiques, la population chinoise pourrait ne jamais atteindre 1,5 milliard d’habitants et la part des personnes âgées de 65 ans ou plus, qui était de 7% en 2000, devrait plus que tripler d’ici 2060, pour atteindre environ 25%, la Chine comptant alors 330 millions de personnes âgées. Son évolution aura donc un impact sensible au niveau mondial. 
 
Dans la compétition internationale, et plus particulièrement avec ses partenaires commerciaux, un des atouts des Etats-Unis est la grande faculté de résilience de son économie. Toutefois, bien que ce pays soit une grande puissance planétaire, il ne vit pas sereinement. La société américaine, symbole de l’intégration raciale, se fissure face aux inégalités sociales et à la violence. Si nous pouvons émettre l’hypothèse qu’une économie puisse fonctionner et être prospère sans en faire bénéficier la société dans son ensemble, il s’agit là probablement du facteur le plus prégnant que l’on peut faire des Etats-Unis. Cette caractéristique offre deux facettes : le volet social mais également le fait que ce pays baigne dans une atmosphère de consensus sur les bases de son système économique et social.
 
Ainsi, même si de forts déséquilibres menacent, dans divers domaines, son système, ce pays reste dynamique. Ces dernières années, malgré toutes les difficultés auxquelles ils ont été confrontés, les Américains sont restés, sur le plan économique et social, un peuple extrêmement tonique. Pour des Français, c’est une chose proprement stupéfiante, surtout quand on pense à l’état d’esprit qui prévaut dans ce pays. Le contraste est tout à fait étonnant. C’est un élément qui, au-delà de la puissance, de la taille, de la richesse, confère à ce pays une force, une capacité de réaction, tout à fait hors du commun. La réponse se trouve, de ce fait, en dehors des facteurs structurels de l’économie. Nous sommes en présence d’une Chine, en transition vers un nouveau modèle économique, qui doit gérer un nouveau modèle social et d’un pays, les États-Unis, qui, au-delà de ses lourds dysfonctionnements, a su toujours jusqu’à présent rebondir face aux défis qui lui ont été lancés. 
 

En prenant en compte les incertitudes que peuvent représenter les prévisions de long terme, notamment sur les questions démographiques, quelles seraient cependant les hypothèses les plus vraisemblables d’ici à 2060, horizon défini par l’étude l’OCDE ? 

 
En fait, la Chine est un géant démographique aux pieds d’argile. La baisse de la fécondité et l’allongement de la durée de la vie ne cessent de bouleverser la structure par âge de la population chinoise et les autorités commencent à se soucier du vieillissement démographique, qui s’annonce extrêmement rapide. Elle présente aussi une autre caractéristique susceptible de fragiliser sa société : un déficit de femmes. 
 
En effet, la Chine est l’un des rares pays au monde à compter une majorité d’hommes : 105 pour 100 femmes. Ce ratio la place juste derrière l’Inde, qui est le pays le plus « masculin » au monde (107 hommes pour 100 femmes contre 98 dans le reste du monde). Comme pour l’Inde, ce surcroît d’hommes résulte de deux facteurs : la pratique croissante d’avortements sélectifs au détriment des filles et une surmortalité féminine anormale due à des négligences de traitement dans la petite enfance. La libéralisation du système de santé a, en effet, rendu l’accès aux soins de plus en plus coûteux, obligeant les familles à effectuer un calcul coûts / bénéfices avant de faire soigner leurs enfants. Moins valorisées, les filles ont une mortalité infantile supérieure à celle des garçons même si diverses lois datant des années 1990 interdisent tout mauvais traitement ou discrimination à l’encontre des filles (infanticide, abandon), la détermination prénatale du sexe voire la pratique d’avortements sélectifs.
 
La sociologie de la famille est également importante. En dépit de la modernisation économique des dernières décennies, la femme chinoise est maintenue en position secondaire dans la famille et dans la société. Le système clanique patriarcal, fondement de la société, voulait que l’on se marie tôt et que l’on ait beaucoup d’enfants, surtout des garçons. Aujourd’hui, le clan n’est plus la base de l’organisation sociale, mais son idéologie continue de dominer la vie quotidienne. Si le patrimoine familial n’est plus légalement transmis uniquement aux fils, le mariage patrilocal demeure la règle. Les fils ont l’avantage de perpétuer la lignée familiale et le devoir de prendre en charge les parents dans leur vieillesse. En l’absence de toute pension de retraite, il faut « élever un fils pour préparer sa vieillesse ». C’est l’unique garantie contre la maladie ou l’invalidité alors qu’une fille, au moment du mariage, quitte toujours sa famille biologique. Entièrement dévouée à sa belle-famille, elle ne doit plus rien à ses propres parents, pas même de s’occuper d’eux quand ils sont devenus vieux, cette charge incombant aux fils et aux belles-filles.
 
 
Ainsi, l’enjeu démographique lié au déficit de filles est considérable d’autant que quatre ans après la fin de la politique de l’enfant unique, tandis que les couples chinois sont désormais autorisés à avoir deux enfants, de plus en plus de couples limitent spontanément la taille de leur famille devant la hausse du coût de la vie et de l’éducation. Ce problème, s’il concerne surtout, depuis trente ans, la population des enfants, il commence à se répercuter aux âges adultes à mesure que les cohortes déficitaires vieillissent. Désormais, les hommes prétendant au mariage devront accepter des écarts d’âge entre époux plus importants et, leur prospection devant durer plus longtemps, leur âge au mariage devrait augmenter.
 
Dans ce contexte, on peut envisager une augmentation importante de l’espérance de vie, qui sera vraisemblablement proche de 90 ans environ en 2060, ce qui témoigne d’un vieillissement important de la population. Bien que la surmortalité des petites filles devrait disparaître et que le taux de fécondité s’accroître, 1 homme sur 5 sera contraint de rester célibataire.
 

Notre perception de l’avenir de la Chine ne se repose-t-elle pas trop sur les succès rencontrés par Pékin au cours des deux dernières décennies, en évitant trop de considérer les défis à venir pour le pays ? Quelles sont ces principaux défis qui se poseront à la Chine au cours des prochaines décennies ?

 
Après trente ans de croissance dynamique, la Chine est définitivement entrée dans « la cour des grands ». Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire la montée en puissance qu’a connue l’ex-empire du Milieu depuis que Deng Xiaoping a incité les Chinois à ne pas avoir peur de s’enrichir. De manière plus globale, certains experts soulignent que l’une des évolutions importantes à attendre de la montée en puissance de la Chine est le déplacement du centre de gravité économique du monde de l’Amérique du Nord vers l’Asie avec, pour corollaire, la perte de terrain du dollar dans les échanges mondiaux. Néanmoins, pour assumer son rôle de grande puissance, la Chine doit relever de nombreux défis domestiques qu’externes : écologique, économique, diplomatique, urbanisation, lutte contre la corruption… Comment poursuivre le « rêve chinois » en quelque sorte ?
 
Au plan économique, la question du vieillissement de la population - et donc des retraites - à mettre en relation avec l’allongement de l’espérance de vie peut remettre en cause le développement économique et social chinois. Il y a aujourd’hui en Chine un déficit de protection sociale en général, et de financement des retraites en particulier. Il faudra prélever davantage sur les actifs et cela pose le problème de la capacité des autorités locales à l’imposer. Il y a des municipalités où cela marche plutôt bien. A Shanghai, par exemple, le problème des retraites ne se pose pas de manière excessivement aiguë car le coût du travail augmente. Mais, dans d’autres régions, dotées d’institutions moins compétentes, le problème se posera d’une manière grave.
 
Mais, la question qui se pose est de savoir comment la Chine pourra-t-elle répondre aux trois grands défis majeurs pour son développement : la boulimie énergétique croissante, l’approvisionnement du Nord en eau et son prix élevé, la pollution très grave des cours d'eau (plus de 60% des bassins) et des villes tentaculaires
Le problème de l’énergie est absolument crucial. On peut même parler de goulet d’étranglement énergétique qui hypothèque la croissance chinoise. Aujourd’hui, la Chine importe environ le tiers du pétrole qu’elle consomme. Elle a cessé d’être autosuffisante depuis le début des années 1990. Comme ses propres réserves d’hydrocarbures sont pour l’essentiel en voie d’épuisement, il faut qu’elle s’approvisionne à l’extérieur, en particulier au Proche-Orient. Cela lui pose un problème géopolitique majeur car le pétrole lui arrive par des canaux d’approvisionnement, des routes maritimes contrôlés par les Américains. D’où sa volonté de diversifier ses sources d’approvisionnement. 
 
Concernant l’eau, le problème est capital, notamment en Chine du Nord. Le gouvernement chinois réagit en multipliant les coopérations avec des entreprises occidentales spécialisées dans le traitement des eaux. Le problème, c’est qu’inévitablement, il va devoir relever le prix de l’eau pour que ces nouveaux investissements soient rentables. D’où le problème social que cela va poser dans un pays où la population n’a jamais été habituée à payer très cher les services publics.
 
Le troisième défi est celui de la pollution et des problèmes posés par l’urbanisation tentaculaire, qui se heurte à des contraintes lourdes. 
 
La première est que l’urbanisation est encouragée par le gouvernement comme un moyen d’éponger le malaise rural. Il y a en Chine une migration intérieure considérable. On estime à environ 100 millions le nombre de paysans qui quittent leur campagne en crise pour louer leurs bras sur les chantiers ou dans des ateliers des zones urbaines. Cette migration interne permet de maintenir sous perfusion les villages auxquels sont renvoyés les salaires gagnés par les migrants. Un peu à l’image de ce qui se passe entre l’Europe et l’Afrique, par exemple. L'urbanisation permet donc d’une certaine manière de désamorcer les tensions sociales. 
 
La deuxième contrainte est l’impuissance de l’Etat à imposer les normes qualitatives aux pouvoirs locaux. Ces pouvoirs locaux sont engagés dans une fuite en avant dans la croissance quantitative. Bien que le gouvernement central ait un nouveau discours - il parle de passer de la quantité de croissance à la qualité de croissance -, il n'arrive pas à s'imposer véritablement sur le terrain. Les mesures antipollution, souvent, ne sont pas respectées par les pouvoirs publics.
 
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