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Une maladie si française

Le patrimoine français est en danger... et pourtant les solutions existent

Publié le 04 septembre 2018
La sauvegarde du patrimoine est en plein cœur de l’actualité.
Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.
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La sauvegarde du patrimoine est en plein cœur de l’actualité.

Atlantico : Comment décider ce qui relève du patrimoine et ce qui n’en est pas ?

Michel Ruimy : Vaste question et importante interrogation ! puisque le patrimoine est une notion multiple et complexe. Elle a, d’abord, désigné les vestiges les plus monumentaux des cultures. Puis, elle s’est progressivement enrichi de nouvelles catégories issues de secteurs d’activité non artistiques, comme le patrimoine industriel, ou de contextes particuliers, comme le patrimoine subaquatique. Aujourd’hui, la notion de patrimoine est une notion ouverte, qui peut développer de nouveaux objets et de nouveaux sens car elle reflète une culture vivante plutôt qu’une image figée du passé.

Plus récemment, s’appuyant sur l’ethnologie, un effort particulier a été porté sur la conceptualisation et la désignation d’une dimension complémentaire du patrimoine : le patrimoine immatériel qui regroupe les actes de création et de représentation (arts du spectacle, rites, arts plastiques…), les processus de transmission (pratiques sociales, savoirs et savoirs-faire traditionnels, croyances et pratiques relatives à la nature…) et les contenus non pérennisés de la créativité (langues, coutumes, usages, traditions orales…). Ces nouveaux courants patrimoniaux sont portés par la multiplication massive des associations locales de protection du patrimoine et par la création d’un vaste réseau de musée d’arts et traditions populaires, d’écomusées, de musées des techniques, de musées d’histoires locales ou de société...

Dans une rapide perspective historique, il faut attendre la Monarchie de Juillet pour voir s’engager une politique forte en matière de patrimoine. Si le terme de « monument historique » apparaît une première fois, en 1819, dans le budget du ministère de l’Intérieur, il faut attendre, octobre 1830, pour que Guizot, alors député et ministre de l’Intérieur, fasse valider, par Louis-Philippe, la création de l’Inspection générale des Monuments historiques. Aujourd’hui, cette expression regroupe des objets et des ensembles qui, isolés ou non, doivent être protégés ou conservés en raison de leur valeur particulière, qu’elle soit culturelle, historique ou esthétique….

Plus tard, la protection du patrimoine national fait force de loi sous la IIIème République

À partir des années 1960, la notion de patrimoine est redéfinie. Malraux, ministre des affaires culturelles, hérite des structures créées sous Guizot et les développent grâce à une augmentation des budgets. En 1962, la « loi Malraux » instaure les secteurs sauvegardés, qui étendent aux ensembles urbains historiques, la notion de patrimoine.

Enfin, un premier pas dans l’internationalisation des concepts patrimoniaux intervient, à cette même période, avec la signature de la Charte de Venise en 1964. Les principaux apports de ce document résident notamment dans la reconnaissance d’un patrimoine modeste qu’il faut protéger au même titre que les autres patrimoines.

L’aboutissement de cette mondialisation de la question patrimoniale est l’adoption, en 1972, de la Convention pour la protection du patrimoine mondial, culturel et naturel lors de la session de la conférence générale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). 189 pays ont ratifié cette convention en 2012.

C’est la première fois que le terme patrimoine est utilisé dans son sens moderne. Il sera ensuite largement repris en France.

Outre la création du loto du patrimoine, censé rapporter entre 15 et 20 millions d’euros, l’animateur en charge du patrimoine semble estimer que l’Etat n’y met pas suffisamment du sien financièrement.

N’est-ce pas là un mal français, de penser que l’Etat doit automatiquement tout financer ? Quel pourrait être le rôle du secteur privé ? Ne peut-on pas imaginer un consensus ?

Le rôle de l’Etat dans l’économie fait, depuis longtemps, l’objet de vives controverses. De façon simple, s’opposent les économistes « libéraux », favorables à un État plutôt neutre, et les « keynésiens », tenants d’un Etat interventionniste, fortement impliqué dans les sphères économique, sociale, culturelle, etc.

Il y a encore quelques décennies, l’Etat était fortement présent dans notre vie quotidienne. Aujourd’hui, il l’est moins parce que nous avons progressivement choisi cette situation à l’occasion de différentes élections mais aussi par manque de moyens financiers.

Or, si nous l’avons fait dans les urnes, nous ne l’avons pas fait, pour autant, dans nos têtes. Là est le problème ! Nous n’avons pas fait clairement le choix entre deux couleurs : nous hésitons entre le blanc et le noir et finalement, nous adoptons une position, une coloration intermédiaire : soit un gris clair, soit un gris foncé selon les circonstances. Autrement dit, nous effectuons nos choix politiques en fonction d’un programme qui est soit libéral keynésien, soit keynésien libéral où, selon le cas, l’État joue un rôle plus ou moins important dans la vie économique. Il est, peut-être là, le mal français car si nous choisissons, par exemple, un fort interventionnisme de l’État, cela implique un taux élevé de prélèvements obligatoires, ce que, en majorité, nous ne souhaitons pas subir pour diverses raisons trop longues à expliquer ici.

Il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, l’Etat se désengage de plus en plus de la vie économique… mais pas totalement. Cela se voit, notamment au plan budgétaire, où les gouvernements successifs ont mis en place des niches fiscales qui, au-delà de leur finalité, permettent, à des hauts revenus, d’échapper, dans une certaine mesure, à l'impôt (investissements dans les Monuments historiques, dans les forêts, dans les DOM-TOM,…). Selon un document annexé au projet de loi de finances 2018, il y en a, au total, environ 460 qui coûte à l’Etat près de 100 milliards d’euros, soit plus du quart des recettes fiscales nettes perçues. Leur suppression est une tâche difficile car leur impact économique n’est pas nul mais surtout parce que « dans chaque niche, il y a un chien qui mord ». Une autre possibilité est le plafonnement de certains dispositifs, qui limiterait les pertes de recettes fiscales. Ce dispositif avait déjà été proposé en 2005, mais il fut censuré par le Conseil constitutionnel au motif que le mécanisme juridique était incompréhensible.

Ceci dit, « petit » et « grand » patrimoine ne sont pas à égalité dans les moyens qu’ils peuvent y consacrer. Pour ce qui concerne l’entretien, la restauration… du patrimoine historique, le système actuel tient à certain équilibre : la prise en charge des monuments « emblématiques » relève de l’État via des subventions, le reste appartenant au secteur privé au travers des niches fiscales. Mais, en pratique, l’argent est rare pour financer une politique culturelle ambitieuse : les collectivités territoriales sont démunies, l’État aussi. Contrairement à la Grande-Bretagne, la France n’a pas pour habitude de recourir à une « loterie nationale ».

Dans certaines petites villes de France, la moindre petite chapelle en mauvais état peut devenir un véritable enjeu de situation locale.

N’y a-t-il pas aussi une forme de crispation identitaire en France ?

La fin du XXème siècle, notamment à partir des années 1970 - 1980, a engendré une sorte d’« obsession patrimoniale ». Dans le contexte socioéconomique de l’époque, devant le changement voire la disparition des modes de vie traditionnels, le patrimoine a pris une nouvelle dimension : il s’est attaché à conserver des œuvres pour leur valeur de témoignage. Le renversement des anciennes valeurs et le déclin de grands principes « structurants » comme la présence de l’État, la relégation de l’Église, la polarisation urbaine en matière d’habitat et l’abolition des distances, la fin de la paysannerie… a engendré un réflexe de repli sur des « valeurs refuges », une idéalisation de ce qui n’est plus.

Dans ce contexte, il faut savoir qu’un grand nombre d’éléments constitutifs du patrimoine est en danger actuellement ou a récemment été détruit. Par exemple, le nombre d’églises qui sont soumises à un projet de démolition, en France, est plus important qu’on ne le croie. D’une manière générale, nous pouvons estimer, à environ quelques milliers, le nombre de monuments menacés. Pire encore, je voudrais attirer l’attention aussi sur un autre phénomène sournois et terrifiant qui agit sur notre territoire, depuis les années 1990. Des investisseurs - particuliers rachètent de vieilles bâtisses, châteaux, etc., puis les désossent entièrement, du mobilier aux lambris en passant par les cheminées, pour revendre les différentes parties à l’étranger en tant que « cheminées Louis XIV », « parquets Versailles » et autres « guéridons empire » avant de laisser le bâtiment fantôme à l’abandon. Là, est peut-être la dérive de la privatisation du patrimoine. En utilisant une image forte, je dirais qu’il s’agirait de chasseurs / éleveurs qui capturent des animaux vivants pour en arracher la fourrure et les laisser agoniser sur le sol, écorchés vifs…

Certes, la perte de nombreux monuments en France ne provoquera pas la désolation de notre territoire historique. Il s’agit tout de même d’une perte irrévocable et, par définition, inestimable, loin du consommable ou des lois du marché, du remplaçable, du rachetable, etc. Il s’agit de parts uniques d’un peuple qui, si elles disparaissent, font perdre une partie de ce qu’étaient et de ce que sont les Hommes.

Le phénomène agit de même, plus fortement encore, dans des pays tout autant pourvus en monuments et aux difficultés financières supérieures. Je pense à la Grèce et à l’Italie notamment où la perte de monuments historiques est nettement plus étendue et représente une catastrophe bien plus terrible encore. Mais, là encore, des interrogations subsistent : qu’est-ce que le patrimoine national ? Quel est le contenu de la politique patrimoniale ? Qui doit en prendre la charge ?

Au-delà des impacts économiques et financiers locaux, le patrimoine s’est réinstallé au premier rang du débat culturel, du fait notamment de l’engouement du public - je pense aux « Journées du patrimoine » - mais également de l’intérêt du président de la République, qui a confié au Centre des monuments nationaux, le soin de repenser le rôle de l’État dans ce domaine.

La recomposition du paysage patrimonial est en route. Pour les hommes politiques, c’est une manière d’écrire l’Histoire mais attention à ne pas trop « muséifier » la France au risque de la scléroser.

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