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La chute

Quel avenir pour les démocraties occidentales quand seule 50% de la population parvient à gagner plus que ses parents, contre 90% de ceux nés dans les années 40 ?

Publié le 09 août 2018
L’ascension sociale des natifs des années 40 était une réalité pour 90% de la population, ce chiffre ne cesse de baisser. Les enfants parviennent de plus en plus difficilement à dépasser le niveau des revenus de leurs parents.
Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.
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Joël Hellier est économiste et enseigne à l'Université de Nantes et de Lille 1. Ses travaux portent sur la macroéconomie des inégalités, l'économie de la mondialisation, l'éducation et la mobilité intergénérationnelle et l'économie du...
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Christophe Bouillaud
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L’ascension sociale des natifs des années 40 était une réalité pour 90% de la population, ce chiffre ne cesse de baisser. Les enfants parviennent de plus en plus difficilement à dépasser le niveau des revenus de leurs parents.

Atlantico :  Dans un article publié par le Washington Post, l'éditorialiste Robert Samuelson revient sur les travaux d'économistes de Harvard, Stanford et de Berkeley montrant que, si l’ascension sociale des natifs des années 40 était une réalité pour 90% de la population, ce chiffre ne cesse de baisser pour atteindre un niveau proche de 50% aujourd’hui. Les enfants parviennent de plus en plus difficilement à dépasser le niveau des revenus de leurs parents. Comment traduire cette réalité économique en termes politiques, en quoi cette tendance peut-elle expliquer les bouleversements politiques connus lors de ces dernières années ? 

 
Christophe Bouillaud : Cette évolution est la conséquence inévitable d’une économie qui se transforme moins vite et moins positivement que dans les années fastes de l’après-guerre, et qui, en plus, doit affronter les conséquences des choix erronés ou risqués des générations précédentes (par exemple, le coût du démantèlement des centrales nucléaires en France). La difficulté grandissante des enfants au fil des décennies à dépasser le niveau économique de leurs parents est donc un effet de structure, mais il est probable qu’il ne soit pas vécu ainsi par les individus concernés. Et même d’ailleurs, s’ils savent qu’ils sont victimes d’un effet de structure, je doute que les personnes concernées en soient consolées en quoi que ce soit. En effet, cette absence de mobilité ascendante, correspondant à une stagnation ou à une baisse des revenus, ne peut que diffuser un état d’esprit pessimiste, ou même rancunier, dans la société. Celui-ci finit par être exploité par des forces politiques émergentes qui promettent de remettre les choses en bon ordre, de « rendre sa grandeur à l’Amérique » pour prendre l’exemple américain. La mobilité ascendante des groupes issus des immigrés les plus pauvres peut aussi être mal vécue par ceux qui descendent.
 
Cet effet radicalisant du déclassement d’un groupe social n’est en fait pas nouveau : le « poujadisme » des années 1950 était déjà largement lié à une telle crise statutaire. Ce qui est nouveau, c’est la largeur des groupes sociaux concernés désormais. 
 
Joël Hellier : Les évolutions de revenu qui sont à la base de vos remarques se sont faites en deux temps. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, ce sont principalement les personnes faiblement qualifiées des classes populaires qui ont connu des diminutions de revenu (aux Etats Unis et en Grande Bretagne) ou une montée du chômage (en Europe continentale de l’Ouest). Puis, à partir du milieu des années quatre-vingt-dix aux USA et un peu plus tard pour une grande partie des autres pays avancés, ce sont les classes moyennes qui ont été particulièrement touchées, avec une stagnation et même des baisses de revenu. Ce phénomène est ce que les économistes appellent la « polarisation du marché du travail », où les revenus et qualifications les plus faibles connaissent une légère amélioration (sans toutefois rattraper les pertes précédentes), les revenus les plus hauts (top-10% et surtout top-1%) une forte croissance, alors que les travailleurs intermédiaires, c’est à dire les classes moyennes, voient leur situation se dégrader. En combinant ces deux phases on voit clairement que la détérioration de la situation touche maintenant une majorité de ceux qui travaillent, particulièrement aux Etats Unis. Enfin, la forte diminution de l’ascension des revenus d’une génération à l’autre se fonde sur deux évolutions. D’une part, la baisse très sensible de la croissance du revenu moyen (revenu par habitant) dans les pays avancés depuis les années soixante qui diminue la probabilité de faire mieux que ses parents ; d’autre part, la captation par une très faible partie de la population (top 10% et, encore plus nettement, top 1%) de la quasi-totalité de cette croissance.  
 
Or, dans une démocratie, lorsque la majorité s’appauvrit, cela ne présage rien de bon. Depuis Platon et Aristote, on sait qu’une population en colère est perméable aux discours démagogiques et peut élire ceux qui la portent. On a peut-être oublié que la montée des fascismes dans les années trente s’est nourrie de l’appauvrissement des classes moyennes lié à la grande crise. D’une certaine façon, un appauvrissement pérenne d’une majorité de la population et une forte montée des inégalités est incompatible avec la démocratie. D’une part parce que la majorité qui s’appauvrit tend à rejeter le système et les élites économiques. D’autre part parce qu’une trop grande inégalité est contradictoire avec le fondement même de la démocratie : la liberté dans l’égalité des droits. La montée des inégalités économiques et la reproduction familiale des élites s’opposent à l’égalité des droits. 
 
 
 

Une autre étude, publiée par le Brookings Institute, montre que cette tendance à la descente sociale concernait principalement les classes moyennes et les classes supérieures, notamment parce que l'échelle de revenus, plus élevée, est ainsi plus aisée à descendre. Que peuvent être les conséquences politiques particulières de cette tendance ?

 
Christophe Bouillaud : Probablement, pour ces classes moyennes et supérieures,  la conséquence est moins directement politique que patrimoniale et sociale : la génération des parents, qui dispose de plus de ressources, tend à vouloir transmettre un maximum de patrimoine à ses descendants en moyenne moins favorisés par l’économie et tend aussi  du coup à « discipliner » plus cette génération par la promesse de ces legs importants. Cela vaut aussi en France : comme l’a montré Thomas Piketty, l’héritage joue un rôle de plus en plus important par rapport à la richesse acquise par ses propres moyens. 
 
De ce fait, du point de vue politique,  il y a de fortes revendications pour l’abolition de toute taxation sur l’héritage de la part des partis visant à représenter les classes moyennes ou supérieures. Et n’oublions pas que l’assurance-vie est le premier placement des ménages français, justement parce qu’il permet d’échapper à ces taxes sur la transmission entre générations de la richesse. Au niveau plus individuel, des sociologues ont pu étudier les stratégies de ces personnes qui déchoient pour « rester bourgeois », par exemple habiter un quartier anciennement populaire des grandes villes pour pouvoir quand même devenir « propriétaire ».  Cette situation favorise des stratégies défensives, très émotionnelles aussi. 
 
Joël Hellier : Une remarque préalable : les principales victimes depuis la fin des années quatre-vingt-dix sont les classes moyennes et moyennes-supérieures. Non les classes supérieures (top 10% et top 1%) qui non seulement voient leurs revenus augmenter fortement, mais bénéficient également d’une large reproduction sociale de génération en génération : les nouveau entrants sont très majoritairement les enfants des anciens membres du club. 
 
D’un point de vue politique, la première victime de ces évolutions est sans doute la social-démocratie. Au moment de la grande crise des années 30 et dans l’immédiat après-guerre, la social-démocratie s’est développée sur une alliance implicite entre les classes populaires et les classes moyennes. Les premières bénéficiaient de la forte redistribution et de la protection sociale qui étaient mises en place. Les secondes étaient triplement gagnantes. Elles bénéficiaient également d’effets redistributifs via l’éducation et le système de santé. Elles voyaient leurs écarts de revenus avec la classe supérieure se  réduire. Enfin, leur poids social et politique croissait par une montée des enfants des classes populaires dans les classes moyennes. Les trente dernières années ont vu s’effondrer cette alliance implicite. Ici, un détour par l’analyse économique peut être éclairant. Lorsque certaines évolutions (globalisation, changement technologiques) fait des gagnants et des perdants, la théorie économique nous enseigne qu’il est socialement optimal de redistribuer des premiers vers les seconds. Or, une des caractéristiques de la globalisation actuelle est que, non seulement cela n’est pas possible, mais en plus elle remet en cause la redistribution qui préexistait. Cela vient de ce que les hauts revenus (personnes riches, managers, revenus du capital) sont devenus internationalement extrêmement mobiles, générant une « concurrence fiscale » entre les pays. Les gouvernements ont intérêt à baisser l’imposition du capital et des revenus supérieurs de façon à s’opposer à leur exil (attitude défensive) et à les attirer sur leur territoire (attitude offensive). La social-démocratie se trouve alors devant un dilemme. Soit elle pérennise la redistribution, mais elle doit alors la faire payer par les classes moyennes qui se détournent d’elle. Soit elle refuse de s’annihiler les classes moyennes, mais alors elle laisse s’appauvrir les classes populaires qui ne votent plus pour elle. Il existe bien une solution qui consiste à maintenir la redistribution en la finançant par un déficit public accru. Cette solution ne peut bien évidemment être que temporaire et elle est dorénavant impraticable dans la plupart des pays.  
 
 
 

Comment le monde politique peut-il faire face à de telles tendances, qui pourraient avoir de lourdes conséquences futures sur les démocraties occidentales ? Quels sont les risques de voir cette tendance se poursuivre ?

 
Christophe Bouillaud : Sauf retournement des tendances établies depuis les années 1970, il n’y aura pas de retour à une croissance forte (à plus de 5% par an), donc, dans un monde où la mobilité sociale est permise, dans un monde où les castes socio-professionnelles (comme dans l’Inde ancienne) n’existent pas, il y aura nécessairement de plus en plus de perdants. Si on atteignait même à force de politiques anti-discriminations l’idéal méritocratique absolu, soit d’un destin économique individuel totalement détaché du niveau économique des parents, on aboutirait à beaucoup de perdants, bien plus qu’aujourd’hui. Or, d’une part, les parents feraient tout pour contrecarrer cette tendance, parce qu’aucun parent ne veut que son enfant soit plus mal loti que lui-même, parce que tout le monde veut le meilleur pour son enfant. Cela voudrait dire que les parents seraient encore plus angoissés par le futur de leurs enfants et encore plus obsédés par la transmission d’un patrimoine qui compenserait cette chute économique  - faute de mérite -  de leur progéniture. On généraliserait en quelque sorte l’angoisse que connaissent déjà aujourd’hui les parents d’enfants frappés d’un handicap les privant de toute perspective professionnelle à l’âge adulte. D’autre part, la masse des « perdants » finirait sans doute par trouver le système économique injuste, pour autant qu’ils n’acceptent pas comme aujourd’hui le verdict méritocratique qui certifie leur nullité. En effet, ce qu’il faut noter, c’est que la plupart des perdants d’aujourd’hui s’en prennent avant tout à eux-mêmes, ils acceptent le « jugement » que la société porte sur eux  – d’où sans doute une part de l’explosion de la demande psychothérapeutique ou des conduites addictives dans les pays occidentaux.  
 
Tout cela combiné ne stabiliserait sans doute guère la société à venir. Il faut bien constater que, dans les sociétés traditionnelles sans croissance économique, la mobilité sociale était réduite et des règles statutaires garantissaient aux enfants d’avoir le même niveau de revenus et surtout de statut que leurs parents – quitte à sacrifier l’avenir de quelques enfants à celui de l’ainé. Cela simplifiait largement les choses du point de vue de la plupart des individus, et cela évitait les conflits sociaux la plupart du temps. 
Plus généralement, si on va vers une société sans croissance, voire en décroissance, il est probable que ceux qui auront encore quelque chose à transmettre seront particulièrement acharnés à le faire. Il est difficile d’imaginer comment dans ces conditions les démocraties occidentales pourront rester des régimes de compétition politique pluraliste et loyale. Un îlot de richesse ou d’aisance dans un océan de pauvreté ou de gêne n’a jamais été une recette pour faire perdurer une démocratie, quel que soit d’ailleurs le sens qu’on donne à ce terme. 
 
Joël Hellier : J’ai peur que la probabilité d’une poursuite de ces tendances soit assez élevée. Pour en sortir, il faudrait rompre avec le dilemme précédent. Or, la social-démocratie semble démunie face à la mondialisation. La partie libérale (au sens économique du terme) de l’échiquier politique se réjouit de la réduction de la redistribution tout en craignant ses retombées politiques. Enfin, une partie de la droite traditionnelle (Parti républicain aux Etats Unis, aile eurosceptique des Tories, LR en France, CSU en Allemagne  ...)  semble attirée par les sirènes populistes. Il existe des solutions pour assurer une certaine redistribution sans faire payer essentiellement les classes moyennes. Parler des systèmes fiscaux adéquats serait long et dépasserait le cadre de cette interview. Plus largement, mais ceci est un peu une tarte à la crème, la principale solution serait dans une réforme des systèmes éducatifs qui éradiquerait la sous-qualification et privilégierait une formation permettant aux individus de s’adapter tout au long de leur vie. Mais il faut la financer et il n’est même pas sûr que cela garantisse le plein emploi face à la robotisation croissante des économies. De ce point de vue, il est assez plaisant de constater que le revenu universel, présenté en France par Benoît Hamon et en Italie par le mouvement 5-étoiles, est également soutenu par de nombreux managers et hommes d’affaires comme solution à la robotisation, comme l’ont montré les entretiens de Davos depuis quelques années. Mais ce n’est probablement pas une solution à court terme.
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