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© MARINE NATIONALE / FRENCH NAVY / AFP
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A la manœuvre

Ce message politique envoyé à Pékin par les positions de l’armée française aux abords de la mer de Chine méridionale

Publié le 07 août 2018
Ces derniers temps, l'armée française est très active entre le détroit de Malacca et les mers du Sud de l'Asie... autrement dit dans le jardin marin de la Chine.
Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).Il est membre de l'Institut Thomas More.Jean...
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Jean-Sylvestre Mongrenier
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Jean-Sylvestre Mongrenier est docteur en géopolitique, professeur agrégé d'Histoire-Géographie, et chercheur à l'Institut français de Géopolitique (Université Paris VIII Vincennes-Saint-Denis).Il est membre de l'Institut Thomas More.Jean...
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Ces derniers temps, l'armée française est très active entre le détroit de Malacca et les mers du Sud de l'Asie... autrement dit dans le jardin marin de la Chine.

Atlantico : Depuis le 27 juillet dernier, 3 rafales B, un transporteur de troupes A400M, et un C135 sont présents dans les territoires du nord australien. Au mois d'août, la mission Pégase verra un contingent de l'armée de l'air française visiter l'Inde, l'Indonésie, la Malaisie et Singapour. Comment interpréter ce positionnement de l'armée française ? Faut-il y voir un message envoyé à la Chine concernant la mer de Chine du Sud ? 

Jean-Sylvestre Mongrenier : De fait, le passage régulier d’unités navales françaises en mer de Chine du Sud, cette « méditerranée asiatique », est un signal envoyé à Pékin. Les revendications de Pékin sur les mers de Chine du Sud et de l’Est par où transite une bonne part du commerce mondial (plus du tiers) ne sauraient être banalisées, moins encore si l’on considère les ordres de grandeur au plan géographique. Ainsi la mer de Chine du Sud, où la Chine populaire pratique allègrement une « politique du polder » afin d’y étendre ses eaux territoriales et zones économiques exclusives, couvre une superficie d’environ 3,5 millions de km², plus d’un quart supérieure à celle de la Méditerranée proprement dite. Les « sinophiles » y voient une sorte de doctrine Monroe et se persuadent que cette violation du droit de la mer sera sans graves conséquences. Citons plutôt le contre-amiral Denis Bertrand, Commandant en chef des Forces armées en Polynésie française : « Si la liberté de navigation est bafouée en mer de Chine, elle le sera partout », (Le Monde, 31 octobre 2017). En 2016, dans un verdict sans équivoque, la Cour permanente d'arbitrage (CPA) de La Haye a estimé que Pékin n'avait pas de « droits historiques » sur la majorité des eaux stratégiques de la mer de Chine du Sud. La CPA a jugé illégales certaines actions de la République populaire de Chine (RPC) dans la région et précisé qu'elle avait « aggravé la dispute » par ses activités sur les îles contestées, tout en ayant porté atteinte à l'environnement. Pourtant, Pékin a rejeté l'arbitrage et renouvelé ses revendications en mer de Chine du Sud ainsi que sa souveraineté sur les îles Paracels et Spratleys.

En vérité, la question est plus vaste. Ces exercices et démonstrations militaires françaises s’inscrivent dans une politique de réaffirmation du rôle mondial de la France, alors que les équilibres de richesse et de puissance se déplacent vers l’Asie-Pacifique, plus généralement la région Indo-Pacifique. Encore méconnu en France, le concept d’Indo-Pacifique est plus ancien qu’il n’y paraît. Avant d’être employé par les stratèges indiens et japonais, et ce à partir des années 1970, il a été élaboré par le géographe et géopolitologue allemand Karl Haushofer (il l’emploie dès 1924). Dans le présent contexte, ce concept permet de lier les problèmes géopolitiques des océans Indien et Pacifique, problèmes qui ont pour commun dénominateur la montée en puissance de la RPC et son comportement dominateur, voire agressif, dans les « méditerranées asiatiques » (mers de Chine du Sud et de l’Est) ainsi que dans l’océan Indien (le « collier de perles » y a précédé les « nouvelles routes de la soie »).

Parfois présentée avec complaisance en France et en Europe, la Belt Road Initiative (BRI), ou « nouvelles routes de la soie », est bel et bien un projet de type impérialiste. Le FMI insiste sur le fait que l’endettement induit par la BRI constituerait un levier de puissance de Pékin sur les pays séduits par l’offre. Ne croyons pas que ce problème ne concernerait que des micro-Etats du Pacifique, des pays insulaires de l’océan Indien ou des Etats africains. A partir de la Grèce et des investissements réalisés dans le port du Pirée, Pékin et les grands groupes publics chinois (on oublie trop souvent que le « léninisme de marché » constitue en fait une sorte de capitalisme de parti-Etat) investit la route des Balkans. Chaque année est organisé un sommet entre Pékin et seize pays d’Europe centrale et balkanique (les « 16+1 »). Il s’agit notamment de contourner la Commission européenne, en charge du respect de la concurrence, de bénéficier de relais à l’intérieur de l’Union européenne pour que celle-ci ne se dote pas d’une législation restrictive en matière de protection des intérêts stratégiques ou encore d’éviter que l’Union européenne et ses Etats dénoncent officiellement les atteintes au droit de la mer dans les « méditerranées asiatiques ». De l’Arctique à la Méditerranée, la marine chinoise dessine un arc sur les contours de l’Europe. 

Dans quelle mesure ce positionnement peut-il affecter les relations entre Pékin et Paris ? S'agit-il plus d'une action contre la Chine elle-même ou d'une volonté de faire respecter le droit international dans la zone ?

L’objectif consiste à faire entendre que la France agira en fonction des règles du droit de la mer. La parole diplomatique française insiste sur le fait que tout cela n’est pas dirigé contre la RPC, mais il se trouve que, malheureusement, c’est bien Pékin qui intimide ses voisins, s’approprie de manière indue des îles, îlots et récifs, bétonnés et transformés en bases militaires qui servent à exercer une pression plus grande encore sur l’environnement géopolitique. En fait, la RPC considère que les périphéries terrestres et maritimes de son territoire, voire toute l’Asie de l’Est, devraient lui revenir. Bien sûr, il ne s’agirait pas d’une annexion formelle de cette vaste partie du monde, mais d’une sorte de satellisation, en invoquant la mémoire historique de l’« Empire du Milieu », les « valeurs confucéennes » (totalement dénaturées et mises au service du despotisme) ou encore le concept de « Tianxia », récemment porté à la connaissance de l’opinion publique éclairée des pays occidentaux. Concept cosmologique plus que politique, le « Tianxia » (littéralement « Tout ce qui est sous le ciel ») est détourné afin de justifier une forme d’impérialisme, ancrée dans l'antique tradition chinoise. Quitte à simplifier le propos, le « mandat céleste » de l'Empereur du Milieu est virtuellement élargi à la totalité du globe (cf. Emmanuel Dubois de Prisque, « Tianxa : la mondialisation heureuse ? », in Monde Chinois-Nouvelle Asie, n°49, Editions Eska, Paris, 2017). Lorsqu’on parle de droit international ou du droit des gens, force est de constater que les gouvernements occidentaux occultent depuis trop longtemps un certain nombre de questions, de façon à ne pas contrarier cette nouvelle superpuissance censée ouvrir à l’humanité un avenir harmonieux. Passons rapidement sur la cause du Tibet, qui a longtemps suscité un certain engouement dans une partie des opinions publiques occidentales, plus encore après la remise du Prix Nobel de la Paix au Dalaï-lama, en décembre 1989. Les gouvernements occidentaux ont volontiers soutenu l’idée d’un Tibet autonome, au sein d’une RPC où, en sus des libertés fondamentales, les droits des minorités ethniques seraient pleinement respectés. En 2008 encore, au moment des Jeux olympiques de Pékin, bien des capitales occidentales n’hésitaient pas à rappeler le sort funeste des Tibétains et à accueillir le Dalaï-lama. Depuis, la pression chinoise sur les gouvernements occidentaux s’est accrue, la figure du Dalaï-lama s’efface et nul ne se hasarde à le recevoir. Autre impasse géopolitique, au niveau des gouvernements occidentaux : le sort du Sin-Kiang (Xinjiang) et des Ouïghours qui, s’ils n’ont pas eu le même effet de séduction sur les opinions occidentales, sont aussi de grande importance. Le Sin-Kiang correspond à la partie orientale de l’ancien Turkestan, un vaste territoire (1,6 million de km²) sur lequel se répartissent quelque 10 millions d’Ouïghours, une ethnie turco-mongole islamisée au VIIIe siècle. Les Ouïghours subissent une répression de masse qui, sans omettre l’aspect humain et compassionnel, est susceptible d’entraîner de graves conséquences géopolitiques.

Enfin, la pression accrue de Pékin sur le détroit de Formose, l’île de Taïwan et ses approches (maritimes et spatiale) pourrait prochainement placer cette question au premier plan de l’actualité la plus brûlante. Un bref rappel historique : en 1949, les armées de Tchang Kaï-chek et deux millions de continentaux évacuent la Chine continentale pour se réfugier dans l’île de Taïwan (sous occupation japonaise entre 1895 et 1945) et y perpétuer la République de Chine, proclamée après la révolution de 1911 (fin du régime impérial). Après sa disparition (1975), le régime se libéralise progressivement, montrant ainsi que la « démocratie de marché » peut s’implanter à l’extérieur de la sphère occidentale. Avec le temps, une part grandissante des Taïwanais a pris ses distances avec la théorie d’« une seule Chine » et songe à une indépendance de jure. En mars 2005, Pékin adopte une « loi anti-sécession » qui fait d’une éventuelle déclaration d’indépendance un casus belli. Année après année, la RPC se donne les moyens de contrer la protection militaire américaine accordée à Taïwan. En dépit du despotisme de la RPC et du fait que Taïwan, qui n’a appartenu à la sphère chinoise que temporairement et partiellement, suit son propre chemin, les pays européens se gardent de contrarier Pékin, misant sur la perpétuation du statu quo. Pourtant, la RPC est bien plus sûre d’elle-même et dominatrice qu’en 1996, quand deux porte-avions américains l’avaient dissuadée de tout aventurisme dans le détroit de Formose. Une nouvelle épreuve se profile à l’horizon. Bien évidemment, la question chinoise dépasse les seules forces de la France. 

Comment évaluer la position française sur cette question par rapport aux autres protagonistes, notamment les Etats Unis ? 

Sur la question de la mer de Chine du Sud et du droit de la mer, la position française est claire, quand bien même la diplomatie française aime à finasser. Ainsi, lorsque les Américains, dans les « méditerranées asiatiques », invoquent le nécessaire respect de la « liberté de navigation », Paris préfère parler de « transit non agressif » (?). D’une manière générale, la vision française de la Chine continentale est distordue par les références obligées à De Gaulle. Il n’est pas interdit d’émettre des réserves quant à la décision de reconnaître le fait accompli par le Parti communiste chinois, en 1949, lorsque Mao Zedong et les siens prirent le contrôle de la Chine continentale et proclamèrent la RPC. On objectera que les Etats-Unis ont fait de même quelques années plus tard, mais il reste que Washington n’a pas rompu son alliance avec Taipeh, lui vend des armes et assure la sécurité de Taïwan. Cela dit, rappelons la prudence du général De Gaulle qui, tout en reconnaissant diplomatiquement la République populaire de Chine (1964), précisait qu’il ne s’agissait pas d’approuver la politique de Pékin et voulait éviter la rupture avec Taïpei. Charles Zorgbibe a montré comment De Gaulle aura cherché, sans y parvenir, à faire prévaloir la « théorie des deux Chines » (Charles Zorgbibe, « Paris-Taïpei-Pékin : les secrets du triangle », Politique internationale, n°104, été 2004). 

Par la suite, la politique chinoise de la France a été plus déséquilibrée encore. Passons outre les flatteries de Valéry Giscard d’Estaing à l’endroit du « Grand Timonier ». Jacques Chirac sera allé le plus loin dans la compromission et il est bon de rappeler un certain nombre de faits. Sous sa présidence, l’exclusivité des compétences du régime de Pékin est reconnue et l’appartenance de Taiwan à la Chine rappelée à plusieurs reprises. La France fait alors sienne la grille de lecture de Pékin et du Parti communiste chinois. Lorsque début 2004, le président de Taiwan, Chen Shui-bian, annonce l’organisation d’un référendum sur le maintien d’une capacité de défense militaire, Jacques Chirac reproche aux dirigeants taiwanais de « rompre le statu quo par une initiative unilatérale déstabilisatrice » et de prendre une « lourde responsabilité pour la stabilité de la région » (déclaration du 26 janvier 2004). A cinq jours du référendum et de l’élection présidentielle taiwanaise, des manœuvres navales franco-chinoises sont organisées. Pékin voulant obtenir la levée de l’embargo sur les exportations d’armes, embargo imposé par l’Union européenne à la suite de la répression de Tien Anmen (1989), Paris travaille en ce sens ses partenaires européens. Les autorités françaises sont à l’origine d’un document de quatre pages, « Réflexions sur l’avenir des relations entre l’Union européenne et la Chine », diffusé au début de l’année 2004. Paris y préconise une meilleure organisation du « développement harmonieux des relations euro-chinoises » et la « mise en place d’un véritable partenariat stratégique ». Divisés, et sous l’effet du lobbying américain, les partenaires européens renonceront à lever l’embargo courant 2005.

Tout cela pour dire que la politique chinoise de la France revient de loin. Malgré quelques velléités de la part de Nicolas Sarkozy, cette complaisance à l’égard d’un régime semi-totalitaire et irrespectueux de ses engagements (voir notamment le phagocytage de Hong-Kong), on pardonnera à la diplomatie Macron les effets de langage relatifs au « gaullo-mitterrandisme » ainsi qu’à la « France, puissance d’équilibre », celle-là même « qui parle à tout le monde ». La volonté évidente d’être fortement présent sur le théâtre Indo-Pacifique, jusque sur les approches de la RPC est encourageante. Il faut être là où s’écrit l’Histoire et la France se pose ici en pointe avancée de l’« Europe du grand large », celle qui est à l’origine de l’Occident moderne. Hasardons-nous à prolonger les courbes en vue d’un nouveau siècle occidental. Il est important pour la France et l’Europe de trouver un terrain d’entente avec les Etats-Unis quant à l’attitude à adopter à l’égard de la Chine populaire ; le semblant d’accord commercial Trump-Junker, aussi incertain soit-il, est donc une bonne chose. La partie avec la RPC ne se jouera pas sur le seul terrain de la géoéconomie. Du fait de ses possessions dans les océans Indien et Pacifique, la France a vocation à tenir un rôle essentiel. Forte de ses « relations spéciales » avec les Etats-Unis et de ses partenariats rehaussés avec le Japon, l’Inde et l’Australie (voir notamment le grand contrat remporté par Naval Group dans ce pays), elle devrait rejoindre le « Quad Indo-Pacifique », constitué par les Etats-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde (le « Quad » deviendrait alors un « Quint »). 

En guise de conclusion, la décision de construire ou non un nouveau porte-avions, voire de renouer avec le principe de « permanence à la mer » (ce qui requiert au moins deux porte-avions, comme cela était le cas jusqu’en 2000), sera essentielle. Enfin, la Nouvelle-Calédonie doit rester française. Il est urgent de rompre le silence  assourdissant autour du prochain référendum : sans large ouverture sur le Pacifique, l’Europe s’atrophierait.

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