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Le double visage de l’affaire Benalla : celui qui a abondamment (complaisamment ?) été raconté et celui qui se joue en silence au sommet de l’Etat

Publié le 30 juillet 2018
Bien plus que les agissements de Monsieur Benalla, ce sont les affrontements au plus haut niveau de l'Etat qui interrogent.
Edouard Husson
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Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université...
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Bien plus que les agissements de Monsieur Benalla, ce sont les affrontements au plus haut niveau de l'Etat qui interrogent.

Atlantico : L’affaire Benalla a déboulé brutalement sur l’écran radar des Français mais Alexandre Benalla a affirmé dans son interview dans le Monde qu’au-delà de la faute commise le 1er mai et qu’il assume - tout en la ramenant à une simple faute politique - il est devenu le maillon faible par sur lequel certains, au sein du ministère de l’intérieur ou de la préfecture de police, se sont appuyés pour déstabiliser Emmanuel Macron. Y-a-t-il en fait deux affaires parallèles, une très visible traitée par les médias et les commissions d’enquête parlementaire sur les actions et la sanction réservée à M. Benalla, l’autre beaucoup moins et se jouant en coulisses sur une sorte de rébellion de l’Etat contre le mode de gouvernement de M. Macron ? 

Edouard Husson : Je crois qu’il n’y a qu’une affaire. Mais elle est traitée d’une manière très particulière. Le fond de la question, c’est ce que vous indiquez: le Ministère de l’Intérieur s’est rebiffé. Au fond les ministères régaliens sont maltraités depuis de longues années. Ils ne disposent pas de budgets à la hauteur de l’ensemble des missions qui leur incombent. Les personnels sont sursollicités. Rappelons-nous les nombreux suicides de policiers ces dernières années. Les ministères régaliens ont largement servi de variable d’ajustement pour l’Etat, qui doit remplir les critères budgétaires de la zone euro. Depuis des années, nos militaires, nos policiers, nos personnels de justice, nos diplomates font des prouesses, le plus souvent avec des bouts de ficelle. Ils supportent leur sort mais ils demandent qu’au moins on les traite avec dignité. Le Ministère de la Défense n’a  pas digéré le limogeage du Général Pierre de Villiers; l’augmentation des budgets militaires ne suffira pas à éteindre le feu qui couve du ressentiment. Dans le cas qui nous intéresse, on peut imaginer, par exemple, que le coup soit parti du corps préfectoral, qui ne pouvait supporter la perspective de voir Alexandre Benalla nommé sous-préfet. Mais le cas d’Alexandre Benalla n’est qu’un prétexte et c’est tout un ministère qui marque une opposition sourde au chef de l’Etat. Nicolas Sarkozy avait mis  le Ministère de l’Intérieur au coeur de sa politique mais en diminuant ses moyens. Sous François Hollande, les hommes ont été de plus en plus sollicités, du fait de la menace terroriste, et les moyens n’ont augmenté que légèrement. Avec Emmanuel Macron l’augmentation de moyens reste lente, malgré les tâches croissantes; et en plus on a le sentiment d’être court-circuité. Benalla c’est, si j’ose dire, la goutte d’eau qui fait déborder le vase. 

Si on considère que certains réseaux au sein de l’Etat, mécontents de la gouvernance très commando adoptée par Emmanuel Macron ont œuvré à l’émergence de l’affaire Benalla afin de mettre un coup d’arrêt à certaines pratiques de gouvernement, pourquoi cet aspect là est-il resté si peu commenté ? Les détails croustillants de l’affaire (appartement ou voiture de fonction, badge pour l’Assemblée, etc...) auraient-ils servi de vinaigre pour les mouches pour que le scandale éclate en concentrant l’attention sur M. Benalla tout en la détournant de ces guerres de l’ombre ?

Le pouvoir n’est pas un bloc. Il y a le gouvernement, il y a le Parlement,  il y a l’Etat, il y a les médias établis, il y a l’opinion etc....Un fait frappant est que ce ne soit ni Le Canard Enchaîné ni Mediapart qui ont sorti l’affaire mais Le Monde. On peut supposer que la loi sur les fake-news passe mal jusque dans le jounalisme mainstream. Il y a donc eu convergence entre deux oppositions au sein d’un système de pouvoir polycentrique. Un ministère régalien maltraité et le journal de l’establishment par excellence ont fait converger leur mécontentement. Vous remarquerez que c’est aussi Le Monde qui publie un entretien avec Alexandre Benalla qui est très construit: comme si, une fois la salve des opposants tirée, il y avait un accord avec « l’adversaire » pour qu’il puisse lui-même  faire tirer une salve. Les apparences sont sauves. Un tir de chaque côté. On va s’arrêter là - provisoirement. Vous avez raison sur le fait qu’on a eu droit plutôt à une série de détails croustillants qu’à un débat de fond. Mais c’est la loi du genre. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre, comme vous dites.  Comment voudriez-vous d’ailleurs avoir un débat de fond, par médias interposés, sur la sécurité intérieure ou sur les moyens du Ministère? Il ne faut pas oublier que nous sommes en pleine lutte antiterroriste, que la sécurité publique est menacée par des militants gauchistes et des casseurs professionnels, que l’après- Coupe du Monde a montré comme il est difficile de canaliser l’énergie de la jeunesse des banlieues. Il faut bien faire tourner l’Etat et ses forces de l’ordre. Aucun haut responsable ne peut prendre le risque de démissionner en pleine bataille, en pleine série de batailles sur le front intérieur, même pour attirer l’attention sur le manque de moyens mis à disposition par un gouvernement. Il vaut mieux faire mousser les détails de l’affaire Benalla. Vous remarquerez d’ailleurs qu’il y a un autre personnage impliqué, Vincent Crase; mais on parle très peu de lui. Il s’agit de concentrer l’attention sur les moyens, généraux et personnels, mis à disposition d’Alexandre Benalla pour faire prendre conscience du décalage avec l’ordinaire des forces de sécurité. C’est là que se rejoignent ce que vous appelez les deux affaires. 

Le président de la République a fait allusion aux rumeurs sur sa vie privée qui ont accompagné la sortie de l’affaire. À la différence de la manière beaucoup plus méandreuse dont elles se développent d’ordinaire, ces rumeurs se sont diffusées très soudainement et très largement. Quelqu’un aurait-il appuyé sur le bouton ? Et envoyé une sorte d’avertissement à blanc avec des rumeurs facilement démontables. Cette fois-ci. 

C’est l’aspect le plus curieux de cette dernière semaine.  Au-delà du comportement de Vincent Crase et d’Alexandre Benalla, on a entendu une petite musique de fond, alimentée ou confortée  par telle ou telle petite phrase journalistique. Et le président lui-même a jugé bon d’y faire allusion. Mais rien de tout cela n’intéresse les Français. Emmanuel Macron ne devrait pas tomber dans le piège où sont tombés avant lui ses deux prédécesseurs. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, la vie privée des chefs de l:’Etat n’intéresse pas les Français. Nicolas Sarkozy a beaucoup trop étalé sa vie privée. François Hollande a été victime du fait qu’il avait affiché largement sa compagne, le temps d’une élection, et l’avait installée à l’Elysée puis qu’on lui a découvert une liaison parallèle. Nos hommes politiques ne semblent pas avoir compris qu’à partir du moment où le mariage traditionnel n’est plus le modèle dominant, il faut cesser de pratiquer les codes d’avant. Evidemment le pouvoir est lourd à porter, les chefs d’Etat ou de gouvernement ont besoin de soutien affectif; ils ont forcément une vie privée. Mais il faut que tout cela reste privé, encore plus qu’avant. La mode des « premières dames », lancée par Giscard pour imiter le modèle américain n’a plus aucun sens dans notre société hyperindividualiste et où le mariage pour la vie ne concerne plus qu’une minorité d’individus. Vous remarquerez qu’en même temps que l’affaire Benalla sortent des articles sur le budget alloué à Brigitte Macron. Emmanuel Macron est pris dans une contradiction: l’époque réclame qu’un président apparaisse désormais seul, quelle que soit sa vie privée; or lui-même a choisi de mettre en avant son couple. Donc comme pour Nicolas Sarkozy et François Hollande avant lui, l’esprit du temps va avoir tendance à vouloir écorner la belle histoire qu’on lui raconte, quitte à lancer des rumeurs de caniveau. L’une des leçons que le Président pourrait tirer de l’affaire Benalla, c’est de mettre en oeuvre, désormais, une séparation absolue entre sa vie publique et sa vie privée.  C’est quelque chose qu’Angela Merkel a compris dès son arrivée à la Chancellerie et à laquelle elle s’est tenue. Quasiment personne ne connaît le (deuxième) mari de la Chancelière, que Nicolas Sarkozy avait un jour appelé par erreur “Monsieur Merkel” et qui se nomme en fait Joachim Sauer. 

 

L’attitude assez bravache du président de la République (« qu’ils viennent me chercher », « tempête dans un verre d’eau ») a-t-elle pu aussi avoir comme objectif ou comme effet de détourner l’attention de l’autre affaire Benalla ?

Il y a le style, qui fait de plus en plus penser à Nicolas Sarkozy. Et puis il y a le fond. Emmanuel Macron a fort bien compris le message qui lui est envoyé. Il a traduit ce qui était signifié par l’affaire Benalla. Et il répond, dans les termes de l’affaire Benalla, à ceux qui lui demandent de changer sa relation avec les ministères régaliens et l’Etat. Vous remarquerez la similitude avec le limogeage de Pierre de Villiers il y a un an. Le Présisident entend faire comprendre qu’il est seul à décider, qu’il ne change pas de cap. Il réaffirme sa vision de la fonction présidentielle, qui n’est pas celle d’un « président normal » mais d’un « hyperprésident ». De même que VGE a profondément inspiré la politique de ses deux successeurs, François Mitterrand et Jacques Chirac, par exemple en théorisant la cohabitation, qu’eux-mêmes ont pratiquée, le quinquennat de Nicolas Sarkozy  est la matrice des deux quinquennats suivants. Même à leur corps défendant, François Hollande et Emmanuel Macron lui empruntent énormément. Le message de Macron est en l’occurrence simple, trop simple: vous pensez pouvoir mettre en question mon autorité et mes prérogatives? Eh bien, je ne changerai rien! Ce qui est curieux, c’est qu’il y aurait eu une autre façon, mitterrandienne, de faire. Elle aurait consisté à réagir très rapidement, dès la sortie de l’affaire, et à demander à Gérard Collomb de démissionner, avant même qu’il soit convoqué par une commission parlementaire. En faisant ainsi, le Président aurait eu recours au plus vieux procédé politique du monde, le sacrifice d’un bouc émissaire, mais c’est le plus efficace: cela lui aurait permis de se réconcilier avec le Ministère de l’Intérieur. L’efficacité symbolique aurait été d’autant plus forte que Gérard Collomb est l’un de ses plus anciens soutiens politiques. Il aurait sacrifié « l’un des siens » à la raison d’Etat et renforcé son pouvoir. Au lieu de cela, on va rester dans la conforontation entre « les hommes du Président » et l’appareil d’Etat. 

Alexandre Benalla a expliqué qu’Emmanuel Macron lui avait dans un premier temps maintenu sa confiance (tout en soulignant la faute grave dont il s’était rendu coupable). Il a aussi affirmé qu’on s’en était pris à lui car son profil atypique tranchait avec celui des collaborateurs habituels des présidents. Au regard des éléments qui ont émergé sur la gestion de la sanction imposée à M. Benalla ou des éléments de langage de M. Benalla d’une part et de l’Elysée d’autre part, le lien entre Emmanuel Macron et M. Benalla paraissent ils vraiment rompus ?

L’interview au Monde et celle donnée à TF1 font partie de la logique de défi que nous décrivions à l’instant. Emmanuel Macron n’entend rien céder. Et il est bien évident que les éléments de langage utilisés par Benalla ont été soigneusement préparés, avec des professionnels de la communication. Encore une fois, la ressemblance avec Nicolas Sarkozy est frappante. Au lieu d’apaiser, Emmanuel Macron, directement ou indirectement, accepte la confrontation et même jette de l’huile sur le feu. Liasser souligner par Benalla qu’il n’est pas issu des grandes écoles, qu’il s’est fait tout seul, c’est astucieux car c’est une des armes les plus puissantes à jouer: il est bien vrai qu’il y a un immense problème d’intégration dans notre société. Alexandre Benalla apporte la preuve que le Président est prêt à casser les codes pour faire monter des jeunes issus des quartiers. Au besoin contre l’establishment. L’ennui, c’est que ce type d’argumentation vient à contretemps: elle n’est pas propre à apaiser les relations avec le Ministère de l’Intérieur. Nicolas Sarkozy, lui aussi, aimait alimenter la confrontation en pensant qu’il récupérerait la mise. Mais ce qui est vrai d’une phase de conquête du pouvoir l’est-il encore lorsque l’on exerce ce même pouvoir? A ce jeu, Sarkozy a raté son qunquennat. 

Que peut on imaginer de la suite du quinquennat Macron ? Au-delà des suites sur l’opinion, quel impact sur l’équilibre des pouvoirs  et la capacité d’Emmanuel Macron à s’imposer à l’Etat et à ses blocages éventuels ? 

Le quinquennat exige d’un président qui voudrait être réélu qu’il s’adapte très rapidement à une nouvelle donne. Ni Sarkozy ni Hollande n’y ont réussi. La dynamique initiale du quinquennat de Macron n’est pas encore arrêtée. Mais le Président a reçu ces derniers mois de nombreux signes quant à la nécessité de trouver des alliés, de s’appuyer sur d’autres forces que les siennes s’il veut pouvoir maintenir le cap. Le monde des journalistes a mal pris le projet de loi sur les fake news; une réconciliation avec le monde des médias est urgente; l’affaire Benalla sera soit un avertissement salutaire soit les trois coups d’une attaque des médias toujours plus systématique jusqu’en 2022. Autre exemple: Emmanuel Macron a été largement mené en bateau par Angela Merkel, qui n’a pas l’intention d’aller loin dans la réforme de la zone euro: et quand on regarde de près la politique allemande et européenne d’Emmanuel Macron, on s’aperçoit qu’il n’ a pas cherché d’alliés pour imposer son agenda; il est urgent de trouver des soutiens en Europe, en particulier pour faire pression sur l’Allemagne; il y va du projet de réforme de la zone euro et de l’UE. Autre exemple: l’affaire Benalla a été le prétexte rêvé pour l’opposition, qui se demandait commen entraver la réforme de la Constitution; il est urgent de se concerter avec les Assemblées, en particulier avec Gérard Larcher.  Et puis, il y a tout l’appareil d’Etat, qui peut devenir, s’il a le sentiment d’être peu considéré, le plus gros frein à la réussite d’Emmanuel Macron. L’Etat, en France,est une grande chose; c’est ce qui permet à notre société de s’en sortir tant bien que mal, malgré les erreurs des gouvernements successifs. Il faut prendre grand soin de l’Etat, des ministères, des services, des fonctionnaires. Non seulement ce serait de la bonne politique puisque ce serait s’attacher durablement une clientèle électorale longtemps courtisée et séduite par le PS; mais c’est indispensable pour la mise en oeuvre des réformes. 

 
 
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