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Benalla, Elysée et dérapages : mais au fait, comment garantir le secret nécessaire au pouvoir dans un monde obsédé par la transparence (et les moyens de surveillance) ?

Publié le 27 juillet 2018
Dans un entretien au Monde, Alexandre Benalla décrit sa fonction auprès du président comme celui de quelqu'un chargé de préserver la vie privée du Président et de sa femme. Pour un homme politique particulièrement exposé à notre époque, cette question n'est-elle pas particulièrement cruciale ?
Bertrand Vergely est philosophe et théologien.Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).  
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Bertrand Vergely est philosophe et théologien.Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).  
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Dans un entretien au Monde, Alexandre Benalla décrit sa fonction auprès du président comme celui de quelqu'un chargé de préserver la vie privée du Président et de sa femme. Pour un homme politique particulièrement exposé à notre époque, cette question n'est-elle pas particulièrement cruciale ?

Atlantico : Dans un entretien accordé au Monde, Alexandre Benalla décrit sa fonction auprès du président comme celui de quelqu'un chargé de préserver la vie privée du Président et de sa femme, Brigitte Macron. Pour un homme politique à notre époque, cette question n'est-elle pas particulièrement cruciale ? L'homme politique n'est-il pas particulièrement exposé, que ce soit par la presse, les réseaux sociaux ou une certaine culture politique qui tend à confondre privé et public ?

Bertrand Vergely : Le secret est ce que l’on ne dit qu’à un seul être dans un seul à seul préservant l’inimité de la parole, son exclusivité et sa confidentialité.  Le corps a ses secrets. La vie personnelle a les siens. La vie morale et spirituelle également. D’où les secrets que l’on ne dit qu’aux proches, au médecin, au psychologue ou à son confesseur. Sans compter qu’il y a des secrets plus techniques. Quand certaines décisions, certains projets, certaines études sont en cours d’élaboration il importe de les garder secrets, tout dévoiler risquant de créer un état de confusion en faisant passer ce qui est en train de se faire pour ce qui est fait. Et puis bien sûr il y a les adversaires qui ne doivent pas être tenus au courant des plans que l’on poursuit si on veut pouvoir les vaincre.  
 
Contraire à la parole qui s’adresse à tous, le secret se nourrit de pudeur, de retenue et de discrétion.  Tout ne peut être dit à tout le monde et tout ne doit pas l’être. Quand on se met à étaler au grand jour la vie intime de quelqu’un sans pudeur, sans retenue et sans discrétion, on le viole. 
 
Si, en démocratie, afin de préserver celle-ci il importe de lutter contre la violence masquée ainsi que contre   les pratiques et les pouvoirs occultes qui agissent dans l’ombre, il importe également de lutter contre ce qui viole l’intimité des personnes de façon éhontée au nom de la vérité.  La pratique dévoyée de la démocratie a tendance à l’oublier. D’où sa violence et le fait parfaitement anti-démocratique consistant à éliminer tout secret sous prétexte de lutter contre le mensonge et l’occulte. 
 
Un homme politique a des comptes à rendre aux électeurs qui l’ont élu. Et il est juste que des instances chargées du bon fonctionnement de la démocratie, mais aussi la presse et les médias, aient un droit de regard sur ce qu’il fait. Ce n’est toutefois pas une raison pour penser qu’il n’a pas le droit d’avoir une vie privée, celle-ci appartenant à l’État et aux médias sous prétexte qu’il est un homme politique. 
 
La vie privée d’un homme politique ne devrait pas être un problème crucial. Or, elle le devient d’une façon subtile, habile et détournée. Quand Dominique Strauss-Kahn est devenu le centre d’une affaire de mœurs et que François Fillon est devenu le centre d’une affaire d’emploi fictif, les médias ne se sont pas gênés pour se livrer à un déballage insensé de leur vie privée. De sorte que pris dans la lessiveuse médiatique Dominique Strauss-Kahn et François Fillon ont été totalement dépouillé de tout ce qui fait d’un être humain une personne privée.  Au moyen-âge on suppliciait et on flagellait en place publique. Quand les médias se mettent à exposer au grand jour la vie d’un homme politique à l’occasion d’une affaire, on a le même sentiment. 
 
Il n’y a pas toutefois que les médias qui sont responsables de cette dérive malsaine. Le climat général de la politique n’est pas sans jouer un rôle. Dans un pays comme la France on se méfie de la politique. Comme on s’en méfie, on estime avoir des droits sur les hommes politiques et notamment celui de tout savoir. Enfin, les hommes politiques ont aussi leur part de responsabilité à partir du moment où, pour se faire élire, ils n’hésitent pas à ouvrir les portes de leur maison aux journalistes, histoire de montrer qu’ils sont humain, bon père, bon mari, etc… Aussi ne faut-il pas s’étonner que les médis s’engouffrent dans la porte laissée ainsi ouverte sur leur vie personnelle. 
 
 
 
Atlantico : La politique n'a-t-elle pas de toute façon besoin du secret ? Notre époque tend-t-elle à menacer toute prétention au secret dans la sphère politique ?
 
Bertrand Vergely : La politique étant l’art d’organiser l’humanité concrète, celle-ci est l’art d’organiser l’humanité sensible, l’humanité affective. D’où l’importance de savoir parler à cette humanité. Quand on le fait mal, sans respect pour la parole politique, les effets sont désastreux. Les mots prononcés prennent soudain une direction ou une importance à laquelle on n’avait pas songé et les rattraper est très difficile voire impossible. Un homme politique dit-il quelque chose ? C’est qu’il le veut et qu’il va le faire. Comme il a le pouvoir de le faire sa parole est non seulement un pouvoir mais le pouvoir. On ne plaisante pas avec le mouvoir. En ce sens, le secret qui consiste non pas à taire mais à parler de façon exclusive, celui-ci consiste à respecter le temps, le lieu ainsi que les modalités de la parole politique. On ne parle pas de politique à tout bout de champ, n’importe quand, n’importe où, n’importe comment et avec n’importe qui. Quand on ne respecte pas cette règle on prend le risque de dire des choses hors de leur contexte qui vont être mal interprétées et donner lieu à des rumeurs.  Cette règle est d’autant plus indispensable qu’en démocratie les médias n’attendent que cela., qu’un homme politique lâche un mot qui devienne une info qui devienne un scoop, qui fasse la une et qui crée de l’audience.  Il faut le savoir, les médias qui sont le quatrième pouvoir de la démocratie entendent user de leur pouvoir. Aussi sont-ils de plus en plus intrusifs en n’hésitant pas à violer l’espace privé ainsi qu’à être agressifs, insolents voire provocateurs quand ils interviewent des hommes politiques afin de les déstabiliser et ainsi qu’ils lâchent des choses qu’ils ne voulaient pas dire.  Une pratique nouvelle illustre cet aspect intrusif : celle consistant à laisser traîner les micros et ainsi à transformer une parole privée en déclaration publique, ce qui conduit parfois l’homme politique qui s’est laissé prendre à la correctionnelle. 
 
 

Atlantico : Quels sont les effets sur le politique de cette incitation permanente à la transparence et à la disparition de la vie privée - politique et intime ?

Bertrand Vergely : Cela crée un climat de terreur proprement totalitaire. Quand la Révolution Française a voulu installer un pouvoir absolu elle a créé un climat de terreur s’appuyant sur la surveillance et la dénonciation.   Quand la Révolution russe a eu lieu, même scénario. Pour asseoir son pouvoir absolu le nouveau régime s’est appuyé sur la surveillance et la dénonciation. Une chose menace les démocraties, dit Tocqueville : la dictature douce exercée par l’opinion publique.  Celle-ci n’est pas la terreur pratiquée par la Révolution Française ou la Révolution russe. Elle ne conduit pas à l’emprisonnement et à la mort. Elle n’en est pas moins totalitaire en installant un climat de surveillance et de peur. Dans 1984 de George Orwell, dans la société parfaite qu’il décrit, Big Brother qui est un grand œil, une super caméra filmant tout et analysant tout comme l’Intelligence Artificielle aujourd’hui, surveille tout afin de vérifier si l’on est heureux. Les médias qui surveillent la politique et les politiques et les réseaux sociaux qui surveillent les médias jouent aujourd’hui le rôle de grand œil. Ils sont nos Big Brother en filmant tout ce qui se fait, en enregistrant tout ce qui se dit, en rendant publique tout ce qui se fait et tout ce qui se dit, en créant un tribunal permanent de la démocratie. Au XIXème siècle Jeremy Bentham avait imaginé la prison parfaite sous la forme d’un bâtiment où tout se voit et où tout est vu grâce à un système de transparence. Le but de cette prison était que, se sentant surveillé, le prisonnier était ligoté. Le pouvoir moderne n’est pas un pouvoir qui terrifie directement comme sous l’Ancien Régime mais indirectement par la surveillance, souligne Michel Foucault. Aujourd’hui, constatons-le, c’est le cas, du fait de caméras qui filment tout, partout, du fait des grands serveurs informatiques qui enregistrent tout ce qui s’écrit sur la planète afin de transformer cette information en données, les data, du fait de la surveillance possible des téléphones portables. Certes, le but est de lutter contre la délinquance, le terrorisme, les trafics de drogue et les réseaux pédophiles. Reste que derrière ces bonnes causes on n’en est pas moins surveillé sans compter la géolocalisation par GPS, la carte bancaire et le téléphone portable qui permettent de savoir où vous êtes, ce que vous avez acheté et consommé à telle heure, dans tel lieu, qui vous appelez au téléphone et combien de temps. 
 
 
 

Atlantico : L'homme politique peut-il encore faire confiance dans notre société ?

Bertrand Vergely : Un homme politique est obligé aujourd’hui de faire deux choses. Il est d’abord obligé de faire confiance à la société, c’est-à-dire aux citoyens, au système judiciaire et à la société médiatique. Les citoyens étant ceux qui l’élisent, le système judiciaire reposant sur des lois qu’il a lui-même votées à l’Assemblée, enfin les médias étant ceux qui l’interrogent et véhiculent sa pensée et son programme, si il s’en défie, finie la politique. Ne faisant confiance ni aux citoyens, ni aux lois, ni aux médias il est mort. Il se tire une balle dans le pied. Mais d’un autre côté, les citoyens étant versatiles, ingrats et influençables, les lois étant parfois le fruit des circonstances plus que de la raison, les médias jouant leur jeu comme pouvoir, qu’un homme politique ne s’imagine pas que les citoyens ne le lâcheront jamais, que les lois seront toujours justes et que les médias seront prévenants et respectueux. Si il veut pouvoir durer, il lui faut avoir autant de confiance que de méfiance. 
 

Atlantico : Au-delà du cas de l'homme politique qui doit gérer l'importance de sa présence publique et préserver la sphère privée, comment vivre dans un monde où on est surveillé tout le temps ?

 
Bertrand Vergely : Il n’y a qu’une seule manière de pouvoir vivre dans un monde de surveillance : en sage. Dans le yoga il y a trois yogas : le yoga du corps, celui du cœur et celui de l’intelligence. Pour aller vers l’illumination il faut purifier son corps. Il faut purifier son cœur. Il faut enfin purifier son intelligence, ce que l’on fait par le yoga de l’intelligence et de la discrimination. Le monde étant plein d’illusions, de mensonges, de chausse-trapes, il importe de ne pas tomber dans les pièges que ceux-ci tendent. On n’y tombe pas en pratiquant continuellement un exercice de discrimination consistant à ne pas s’identifier à ce qui se passe. À garder donc hauteur, distance, recul, en dédramatisant quand il le faut afin de redonner constamment force et confiance. Il faut savoir que la société humaine est un produit hautement inflammable. On survit dans un monde de surveillance quand on s’en souvient. S’en souvenir cela veut dire être serpent avec les serpents en faisant attention à qui l’on parle et à ce que l’on dit.  
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