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Diplomatie

20e sommet Chine UE : comment Pekin joue depuis des années sur les divisions de l’Union... qui râle mais se laisse faire

Publié le 18 juillet 2018
Alors que l’UE a fêté en 2015, 40 années de relations diplomatiques avec les autorités chinoises, tous les pays européens ne sont pas « égaux » dans leurs relations avec la Chine. Quelle attitude l’Europe doit-elle véritablement adopter face à la Chine ? Comment gérer nos relations avec la Chine à l’heure du rapprochement Trump-Poutine ?
Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Alors que l’UE a fêté en 2015, 40 années de relations diplomatiques avec les autorités chinoises, tous les pays européens ne sont pas « égaux » dans leurs relations avec la Chine. Quelle attitude l’Europe doit-elle véritablement adopter face à la Chine ? Comment gérer nos relations avec la Chine à l’heure du rapprochement Trump-Poutine ?

Atlantico : Quelle attitude l’Europe doit-elle adopter face à la Chine selon vous ? Comment gérer nos relations avec la Chine à l’heure du rapprochement Trump-Poutine ?

Emmanuel DUPUY : La position européenne n’est pas une position totalement équilibrée face à la Chine. Alors que l’UE a fêté en 2015, 40 années de relations diplomatiques, tous les pays européens ne sont pas « égaux » dans leurs relations avec la Chine. Je pense notamment aux pays qui se sont inscris de manière ambitieuse et anticipée dans le projet du président chinois, Xi Jiping de « nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative - BRI - lancée en octobre 2013). C’est le cas de la Grande-Bretagne (encore présente dans l'Union pour quelques mois) et de l’Allemagne (premier fournisseur des pays de l’UE), qui ont su plus que d’autres d’ores et déjà profiter des perspectives considérables d’investissements chinois liées à cette nouvelle approche eurasienne. La France est, on le sait, moins encline à s’insérer dans ce dispositif, comme a pu le démontrer la frilosité française témoignée à l’occasion du déplacement du Président Emmanuel Macron à Beijing, en janvier dernier.

Notons aussi un hiatus entre l’Europe et la Chine en matière d’Investissements Directs Etrangers (IDE). Les investissements chinois en Europe ne cessent d’augmenter, +77 % l’année dernière, tandis que ceux de l'UE en Chine diminuent, -23 % durant la même période. La Chine - avec 9 milliards d’euros investis en France – ne représente que 1% des IDE. La France - avec 35 milliards euros - ne place la Chine qu’au 7ème rang des pays destinataires des exportations françaises, bien qu’elle soit le 2nd fournisseur des pays issus de l’UE, mais reste, le 1er employeur européen en Chine (1100 entreprises françaises et 600 000 emplois directs).  La Chine est néanmoins le 1er partenaire de la France en matière d’exportation en Asie.

Bien entendu, l’Europe et la Chine ont vocation à s’entendre sur un certain nombre de secteurs clés (aéronautique, économie numérique, Big Data et I.A., BTP, nucléaire civil, santé, agroalimentaire…). La question du hiatus dans les pratiques commerciales demeure la plus litigieuse, tout en considérant l’opportunité d’un rapprochement diplomatique, comme la plus évidente des opportunités. Il y a une convergence nouvelle qui est née autour des sommets de la Cop 21 à Paris et COP 22 à Marrakech et surtout le « One Planet Summit » du 12 décembre dernier, au cours duquel le président chinois a montré son engagement sincère en faveur d’un engament de la Chine en faveur de la réduction des gaz à effet de serre (diminution de 4% en 2016, alors que la Chine, reste le premier pollueur planétaire - 29% de l’émission des gaz à effet de serre).

Ce volontarisme chinois a semblé remplir le vide laissé par la décision américaine de juin 2017 de ne pas suivre l'accord de Paris sur le climat. Dans ce domaine, il y a une convergence évidente. Je rappelle, au passage, quelques chiffres, qui témoigne de cet engagement ferme chinois : la moitié des véhicules électriques vendus dans le monde sont chinois, 15 % des voitures qui circulent en chine sont d’ores et déjà des véhicules électriques. La Chine produit 1400 TWH (alors que les Etats-Unis n’en produisent que 530 TWH) grâce à ses investissements massifs dans les énergies renouvelables (notamment le solaire, où la Chine produit la plupart des panneaux solaires et éoliennes diffusés dans le monde entier).

A titre d’exemple, Beijing a ainsi fait de réels efforts en matière de diversification énergétique (elle contribue d’ores et déjà à hauteur de 40% à la croissance mondiale des énergies renouvelables, qui fait - qu’à l’horizon de 2020 - 28% de l’électricité mondiale sera issue des énergies renouvelables) contribuant ainsi à la baisse significative du cout de ces énergies de substitution (-15% pour l’éolien terrestre, -25% pour le solaire, -80% pour les panneaux photovoltaïques). Ce sont ainsi près de 500 000 panneaux solaires qui ont été installé par jour en 2015 ; deux éoliennes sont installées chaque heure, à travers le monde !

Le pays est ainsi clairement en train de rattraper son retard en matière d'adaptation au changement climatique.

Autre élément de réflexion, la dimension diplomatique. Les Etats Unis, en imposant une nouvelle guerre commerciale (menace d’imposition, la semaine dernière, par Washington de 200 milliards de dollars de taxes de douanes supplémentaire vis-à-vis des importations de produits chinois aux Etats Unis, dès le mois de septembre prochain) sont en train de littéralement « jeter » la Chine dans les bras de l’Europe. Et l’Europe pourrait - et devrait - en bénéficier. La Chine, membre de l'OMC depuis 2001, joue « paradoxalement » davantage la bonne conduite commerciale que ne le font les Américains. Il n’est d'ailleurs pas impossible que les Américains envisagent de quitter l’OMC, à l’aune des velléités européennes à s’opposer, par son truchement, au principe de l’extraterritorialité, sur fond de crise avec Washington quant à la reprise des sanctions contre l’Iran et l’imposition de taxes douanières sur les importations d’acier (25%) et d’aluminium (10%) et ce aux dépens du Canada, du Mexique, du Brésil, de la Corée, de la Russie, mais aussi de l’Allemagne.

La Chine ne souhaite nullement quitter l’OMC, même si l’UE, avait refusé d’accorder à la Chine, en décembre 2016, après 15 ans d’adhésion à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001) le statut « d’économie de marché », lui permettant de s’amender des taxes que Pékin estime léser la compétitivité de ses produits. La Chine est pourtant le deuxième partenaire économique de l’UE (après les Etats-Unis). Rappelons, à cet effet, que l’UE a aussi décrété en 1989, un embargo sur les armes, dans la foulée de la répression des manifestations de la place Tian’Anmen.

La Chine a, de toute façon, diversifié de longue date ses investissements aux Etats-Unis et en Afrique. Ainsi, depuis 2009, les investissements directs chinois ont été multipliés par cinq aux Etats-Unis ; leurs échanges commerciaux avec le continent africain avoisinent désormais les 220 milliards de dollars (la balance commerciale France/ Afrique n’est que « modestement » de 54 milliards d’euros, porté à 100 milliards d’euros en y agrégeant ses 26 partenaires de l’UE). 

Ce sont ainsi près de 113 milliards de dollars qui sont aujourd’hui consacrés à la consolidation d’un budget de la défense en constante hausse (+17% en 2016, bien qu’encore loin des 700 milliards de dollars que consacrent les Etats-Unis à leur défense) mais qui fait désormais de la Chine, un acteur sécuritaire de premier ordre, et ce, par le truchement des 2500 Chinois déployés dans les opérations de maintien de la paix onusienne et de la contribution financière conséquente de la Chine au budget de l’ONU (2ème contributeur financier au maintien de la paix en 2017 avec 10,25% des OPM et 11ème pays contributeurs en nombre de casques bleus : 2500 dont 900 au Soudan du Sud, près de 400 au Mali, au sein de la MINUSMA).

Évidemment, l’UE et la Chine ont des choses à se dire, dans la franchise d’une relation quelque peu déséquilibrée. Elle est le deuxième partenaire économique de l’Union juste derrière les Etats Unis. On peut donc penser qu’à mesure que le hiatus grandit entre les Etats Unis et l’UE - sur le plan commercial comme au niveau diplomatique - , nous avons tout intérêt à regarder avec beaucoup d’attention la Chine, comme partenaire, davantage que comme concurrent.

Enfin, dernier élément, il y a toute une série de dossiers sur lesquels le soutien chinois est déterminant. Le premier étant la question du nucléaire iranien. Il engage les trois pays de l’UE qui entendent tenir fermement contre la décision des Etats Unis de sortir, le 8 mai dernier, de l’accord sur le nucléaire iranien : la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne et de facto l’UE, garante de la signature, le 14 juillet 2015 du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) à Vienne. Mais ce soutien ne serait pas réellement crédible et ne correspondrait à aucune réalité stratégique s’il n’y avait pas une coopération à engager avec le partenaire russe et chinois. Tous deux sont résolument engagés à inciter les Européens à prouver dans les faits, leur souhait de se différencier des Etats-Unis sur le dossier iranien, tout comme celui sur la Syrie et le Yémen. Il en fut question, lors du dernier Sommet de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS, crée en juin 2001) tenu à Qingdao, alors que le G7 étalait ses divisions urbi e orbi au Canada…

C’est un élément clé dont il sera question lors de la rencontre entre la délégation européenne et les autorités chinoises dans quelques jours, appelant à écrire une nouvelle page de cette réalité eurasienne qui s’impose alors que la relation transatlantique épreuve quelques difficultés.

On sait que la Chine sait très bien, du reste, jouer des divisions européennes en installant par exemple des relations bilatérales privilégiées avec des États européens économiques plus dépendantes des investissements extra-européens, du fait de l’impact durable de la crise financière depuis 2009, comme la Grèce ou certains états de l’Europe du Sud-est, à l’instar de la Serbie, où la Chine a engagé des investissements massifs dans le domaine des infrastructures ferroviaires.

Il faudra, cependant, lever les « réserves » de certains pays européens, en s’assurant que ce partenariat « gagnant-gagnant » ne soit pas gagnant deux fois pour le même partenaire, comme le rappelait récemment le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian.

Sommes-nous assez conscients des stratégies chinoises ? La France pourrait-elle tirer bénéfice de cette relation nouvelle ?

Bien évidemment, il y a des méfiances réciproques. N'oublions pas qu'il n’y a pas moins de 25 accords sectoriels qui existent entre l’UE et la Chine. Chacun veut développer sa productivité et « vendre » son attractivité d’un côté et défendre ses marchés de l’autre.

Il y a de ce point de vu une relation « triangulaire » entre les pays de l'UE, chacun des 27/28 états européens et la Chine,  qui regardent et entendent avoir des relations bilatérales avec la Chine, propres à leurs intérêts  et de l'autre une vision « globale » de l'UE qui, parce qu’elle représente la voix des 28 à l’OMC, doit aussi se positionner vis-à-vis de la Chine sans aucune faiblesse et en ayant à l’esprit qu'elle ambitionne d'être une puissance à la fois économique et diplomatique, face à une Chine, qui avec un PIB de 80 000 milliards de Yuan (10 200 milliards d’euros) représente 30% de la croissance mondiale. D’ailleurs, il faut rappeler que la croissance chinoise est de plus en plus « inclusive ». En 1990, le PIB nominal était de 1000 dollars, il est depuis 2016, de 15 000 dollars. Ce sont ainsi près de 700 millions de Chinois qui sont sortis de la pauvreté.

Il y a néanmoins, d’évidence, pour certains, une sorte de peur latente liée à l’hégémonisme économique, eu égard au fait que les 100 000 entreprises chinoises présentes sur les marchés mondiaux ne gagnent davantage de contrats et que la Chine n’augmente inexorablement son attractivité économique, alors que la Chine accueille, déjà, 200 milliards de dollars d’IDE sur son territoire.

Il y a donc bien de la part des négociateurs européens le sentiment que la Chine cherchera à parler à plusieurs voix. D'abord par elle-même, mais aussi grâce aux différents pays qui vont bénéficier des investissements colossaux, nés du projet BRI. On évoque la somme de 1000 milliards d’euros d’investissements, qui vont bénéficier d’ici 2049, à près de 70 de pays que les six corridors terrestres et maritimes entendent développer et ce, à l’aune des carences en matière d’infrastructures que l’on estime à hauteur de 26 000 milliards de dollars (routes, ponts, ports, chemins de fer, pipelines, aéroports). Pour rappel, 1% du PIB investi dans les infrastructures génère au moins 1,5% de point de croissance supplémentaires dans les pays traversés par le projet « Belt and Road Initiative » (BRI).

Il faut s’attendre, ainsi, à ce que se développent certaines interrogations par rapport à la capacité de la Chine à ne pas créer des déséquilibres micro-économiques supplémentaires. Je pense au fait que les pays qui seront traversés par ces nouvelles « routes de la soie » vont devoir s'attendre à une envolée de leur dette, favorisée par des prêts massifs chinois. C'est d'ailleurs l'une des préoccupations qu’avait émise, il y a quelques semaines, la présidente du FMI, Christine Lagarde.

Il existe pourtant de nombreuses complémentarités commerciales entre Paris et Pékin, et ce malgré le contexte d’une âpre discussion sur les 25 accords sectoriels qui existent entre la Chine et l’UE, et que Bruxelles, premier partenaire économique de Pékin (15% de ses échanges commerciaux), entend protéger scrupuleusement.

La France et la Chine devraient aussi construire une communauté de destin écologique, gagée sur les engagements fermes que la Chine s’est engagée à réaliser (notamment la diminution significative de ses émissions en gaz à effet de serre, dans la foulée de la diminution de 4% de ces derniers, en 2016) alors qu’elle en émet le plus dans le monde…

Il en va de même, avec le projet de « dialogue tripartite » France-Chine-Afrique, sur la base de la Déclaration conjointe sur les « investissements en marché tiers », relancée, il y a quelques semaines encore par le Premier ministre Edouard Philippe et son alter-égo chinois, Li Keqiang (tout comme ses prédécesseurs, Manuel Valls en juin 2015 ; Bernard Cazeneuve en février 2017) qui offre une bonne base de discussion, d’autant que deux projets de partenariats à l’exportation en pays tiers sont concrètement déjà en cours de réalisation en Namibie et au Cambodge, dans le domaine de l’adaptation au changement climatique.

En tout état de cause, le premier déplacement présidentiel de l’année 2018, premier également d’un chef d’Etat occidental à Pékin, après celui effectué, en grande pompe, début novembre par Donald Trump, a, d’ores et déjà, marqué symboliquement l’année diplomatique 2018.

Il pourrait en résulter une nouvelle dynamique dans la relation France-Chine et donc une nouvelle relation UE/Chine.

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