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Foot business
"Le foot est le modèle de la société dont il est en même temps le promoteur : les plus riches gagnent toujours"
Publié le 14 mai 2018
Dans son livre "Peut-on encore aimer le football ?", Robert Redeker s'intéresse aux dérives et aux obsessions de ce sport, devenu un véritable industrie.
Agrégé de Philosophie, Robert Redeker est l'auteur de nombreux livres. Il collabore également à plusieurs revues et journaux. Il a publié dernièrement Le soldat impossible (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Bienheureuse vieillesse (Le Rocher, 2015) ,...
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Agrégé de Philosophie, Robert Redeker est l'auteur de nombreux livres. Il collabore également à plusieurs revues et journaux. Il a publié dernièrement Le soldat impossible (Pierre-Guillaume de Roux, 2014), Bienheureuse vieillesse (Le Rocher, 2015) ,...
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Dans son livre "Peut-on encore aimer le football ?", Robert Redeker s'intéresse aux dérives et aux obsessions de ce sport, devenu un véritable industrie.

Atlantico : Certains cas, comme le beau parcours de l'Islande en 2016 à l'Euro, ou plus récemment celui de l'équipe des Herbiers, à la peine en National mais qui se hisse jusqu'en finale de la Coupe de France pour mettre en danger le PSG, peuvent-ils constituer des poches de résistance à votre constat que "le football participe jour après jour à la consolidation d'un totalitarisme mercantile et consumériste, celui du vide, dans lequel l'argent occupe la place centrale" ?

Robert Redeker : Le football est un système. Pour son malheur il est aussi devenu une industrie, et un secteur de l’industrie du spectacle. Vous évoquez des parcours sportifs vraiment sympathiques - toute personne sensée souhaitait l’impossible victoire des Herbiers sur le PSG ! -, mais « à la fin », pour parodier un peu Thierry Rolland, ces équipes ne sont jamais victorieuses. Dans les compétitions entre clubs, « à la fin », c’est toujours le plus riche qui gagne. Le foot est le modèle de la société dont il est en même temps le promoteur : les plus riches gagnent toujours. La dictature de l’argent est incompatible avec « la glorieuse incertitude du sport », ce conte à dormir debout. Tout est fait pour réduire cette incertitude au minimum et pour restreindre la liste des potentiels vainqueurs à une sorte de club fermé. La Ligue des Champions est le prototype parfait de cette imposture. Plutôt que de poches de résistance, qui feraient signe vers un football décongestionné de l’argent, ces équipes sont des fantômes fugaces, spectres d’un football passé, revenant hanter l’organisation actuelle du foot. Mais elles ne fissurent pas l’édifice.  Le parcours de ces équipes peut être assimilé à des pompes à oxygène qui insufflent de la légitimité dans un système fermé sur lui-même.  

Nous sommes dans une époque qui ne supporte pas la négativité, cette source de vie : la mort, la souffrance, la pensée. Parallèlement, elle ne supporte pas longtemps cette autre négativité : les équipes pauvres.

Vous décrivez la Coupe du Monde comme "une fête de l'argent, de la mondialisation économique, de l'homogénéisation anthropologique, des trusts télévisuels, de l'hystérisation chauvine des foules, du fétichisme assommant des noms de marques, des dramatisations de pacotille, du faux individualisme, l'individualisme agressif". Peut-on faire un lien avec l'exacerbation de certaines rivalités dans le sport ? Entre pays d'Amérique du Sud ? Ou même entre villes (Lyon et Marseille récemment, par exemple) ?

Les deux phénomènes s’articulent :  mondialisation, uniformisation anthropologique, et balkanisation, tribalisation.  Le football est une puissance d’homogénéisation des hommes qui tire sa rente de leur tribalisation et atomisation. Vous remarquerez par ailleurs que, se croyant originales, toutes les tribus de supporters se ressemblent sans s’en apercevoir. Il est vrai que la gamme musicale et poétique de leurs chants, lors de leurs enthousiasmes, est particulièrement pauvre, ne témoignant d’aucune singularité culturelle ni d’aucune inventivité artistique. Le tribalisme braillard des supporters est le même de Munich à Rio en passant par Madrid. Il n’apporte rien à l’humanité ; il conduit à désespérer de l’homme. .

Votre livre évoque la Coupe du monde comme "une singerie de religion, comme le fascisme et le communisme, ces religions séculières, l'avaient déjà été, sinistres et tragiques, ordre brun et ordre rouge, en leur temps". On sait que le football, comme la religion, prospère souvent dans les catégories sociaux-économiques défavorisées. Peut-on y voir un lien avec votre comparaison entre football et religion ? Il y en a-t-il d'autres ?

Généralement, la religion est le discours des classes dominantes afin de structurer la société selon leurs intérêts. Aujourd’hui, non seulement ces classes n’en ont plus besoin, mais une religion comme le catholicisme devient, par les freins éthiques qu’il impose à la rapacité humaine, un obstacle à leurs intérêts. Le catholicisme développe une méfiance bienvenue par rapport à l’argent, à l’illimitation de la richesse, au toujours plus, à la loi du plus fort et à la réussite, à la compétition, que les nouvelles élites et classes supérieures, dont le cynisme et le pragmatisme forment les règles de vie, ne peuvent admettre. Or, le football-spectacle et le football industriel, exaltent le contraire du catholicisme, ils starifient l’argent, ils sont en osmose avec l’univers symbolisé par Wall Street – dont ils organisent le culte. On comprend que les classes dominantes encouragent le football-spectacle, qui leur est si favorable,comme religion de substitution. De fait, c’est selon un néo-paganisme du Veau d’Or, dont les idoles sont des fétiches immanents (les marques, les maillots), ne faisant signe vers aucune transcendance, n’étant pas, donc, des symboles, que se déploie le football . Le maillot floqué au nom de Neymar n’est pas un symbole, c’est un fétiche.

L’époque actuelle tue les religions en les renvoyant à la dimension privée. Or, l’anthropologie nous apprend que l’essence des religions tient dans leur caractère public, que leur fonction est d’unir, de fusionner, de rendre possible cette fusion des individus par des manifestations publiques. René Girard a mis cet aspect en lumière. En assignant les religions à la sphère privée, on détruit leur fonction anthropologique. La place est alors libre pour le football. La sanctification du football est un des dommages collatéraux de la laïcité.

Vous établissez un lien fort entre le capitalisme et le monde du football. Ces dernières années, les mercatos dans le football ont d'ailleurs connu un emballement qui rappelle certaines périodes préalables à des crises économiques. Le parallèle peut-il être appuyé par des tares similaires entre les deux domaines (comportements moutonniers, bulles spéculatives, inflation...) ?

Contrairement à ce que pensaient Marx et Trotski, les crises économiques et financières ne mettent pas le capitalisme en danger, n’annoncent aucunement sa mort prochaine. Elles sont nécessaires à sa bonne santé, à sa refondation, elles sont comme les mues que les couleuvres laissent derrière elles. Les crises du capitalisme, avec leurs dégâts humains et parfois politiques, sont l’occasion de refondations qui le renforcent. Au bout de toutes les crises se dessine la dévoration de toute l’existence humaine, de toute l’activité humaine, par l’économie, qui finit par n’accepter ni extériorité ni transcendance. Avec l’imaginaire qu’il induit dans chaque être humain, le football, après avoir été dévoré lui-même par l’économie et être devenu une industrie, est l’un des instruments utilisés par l’économie pour soumettre ce qui échappe encore à sa loi. Ayant calqué son comportement sur celui de la finance, de Wall Street, devenu l’ombre fidèle du capitalisme, de la bourse, le football se nourrit de ses crises pour accroître (par exemple via le délire financier du mercato) son emprise sur les imaginaires.

"Au fond, être absolument moderne exige d'aimer le football", écrivez-vous en faisant le parallèle entre mathématiques (donc modernité) et football. A ce titre, le E-sport est-il selon vous destiné à prendre la place du foot, et pourquoi ?

Le football est le nouveau catéchisme, celui qui dicte à l’homme les impératifs auxquels il doit articuler son existence. Il se montre à nous sur le mode du « tu dois ». « Tu dois être compétitif, performant, toute ton énergie doit être mobilisée en permanence en vue de la compétitivité », sont les principaux articles du credo que le football enseigne à nos contemporains. Travaillant à l’intériorisation de ces impératifs, le football transforme profondément la vision du monde et de l’homme que ces contemporains portent en eux ; il devient ainsi une matrice de comportements humains. Bref, le football c’est avant tout de l’idéologie mise en images. L’E-sport ne procure pas encore une illusion de réalité assez puissante pour se substituer au football. De plus, il ne parvient pas à créer l’illusion de communauté qu’engendre la promiscuité physique dans les stades. Le football peut dormir tranquille : il a encore de beaux jours devant lui.

 

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