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Mise en cohérence

Ce que le G20 devrait enfin envisager pour atteindre son objectif de sauver le libre-échange

Publié le 20 mars 2018
Les vices comparés du libre-échange et du protectionnisme alimentent la littérature depuis quelques siècles et se polarisent autour de deux questions.
Jean-Marc Siroën
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Jean-Marc Siroën est économiste. Il enseigne actuellement à l’université Paris Dauphine et est professeur au sein du département Master Sciences des Organisations. Il est spécialiste d’économie internationale. Il participe également au programme de...
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Les vices comparés du libre-échange et du protectionnisme alimentent la littérature depuis quelques siècles et se polarisent autour de deux questions.

Atlantico : Dans un contexte de tensions internationales autour de la question du libre-échange, notamment en raison des décisions prises par l'administration américaine, Allemagne et Argentine se retrouvent au G20 pour porter la contre-offensive et promouvoir les bienfaits du commerce mondial. Dans les circonstances actuelles, que peuvent véritablement faire les dirigeants pour continuer de promouvoir le libre-échange ?

Jean-Marc Siroën : La question urgente n’est pas de promouvoir les bienfaits du commerce mondial mais de montrer les dangers d’une guerre commerciale ce qui n’est pas exactement la même chose. Aucun pays ne croit, comme Trump dans son tweet, que "Les guerres commerciales sont bonnes et faciles à gagner". Si des pays, comme l’Argentine, ou l’Inde, présents au G7, ne sont pas très crédibles dans la défense du libre-échange car ils sont eux-mêmes parmi les plus protectionnistes du Monde, ils n’en redoutent pas moins la guerre commerciale. Tous craignent que les mesures protectionnistes américaines déclenchent des représailles qui leur fermeraient des marchés. Si pour riposter aux mesures américaines sur l’acier, l’Union européenne décidait d’utiliser une clause de sauvegarde pour augmenter ses tarifs, ce ne sont pas seulement les Américains qui seraient pénalisés mais tous les exportateurs d’acier tentés de prendre alors des mesures de représailles contre l’Union Européenne et ainsi de suite…

La hausse des droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium est moins importante pour ce qu’elle est que pour ce qu’elle révèle. En effet, beaucoup de pays utilisent depuis longtemps des surtaxes à l’importation pour protéger des secteurs menacés par les importations. Mais ils le font dans le respect des règles de l’OMC et, lorsqu’ils s’en affranchissent, s’exposent à une plainte et à des sanctions commerciales. C’est justement ce qui a permis d’éviter les guerres commerciales et c’est aussi ce que les Etats-Unis remettent en cause en ne se référant qu’à des lois américaines oubliées plutôt qu’à la loi internationale. En toute cohérence, ils mettent simultanément des bâtons dans les roues de l’OMC en refusant la nomination de nouveaux juges justement chargés d’arbitrer les conflits. Aujourd’hui, les Etats-Unis veulent affaiblir, voire achever, le système de coopération internationale qu’ils avaient eux-mêmes porté après la seconde guerre mondiale. Ainsi, le débat est aujourd’hui moins entre le libre-échange et le protectionnisme qu’entre l’unilatéralisme d’avant-guerre et le multilatéralisme d’après-guerre.

Quels sont les vices actuels du libre-échange qui mériteraient d'être corrigés ? De quelle manière ?

Depuis trois-quarts de siècle, le Monde s’est ouvert en démantelant très progressivement les barrières mises en place dans les années 1930. Mais on aurait tort de croire que le libre-échange a triomphé. De nombreux secteurs restent protégés par différentes barrières, tarifaires, non tarifaires, règlementaires, subventions, etc. Ainsi, l’agriculture, l’énergie, les marchés publics, beaucoup de services, n’obéissent pas vraiment aux règles du libre-échange.

Les vices comparés du libre-échange et du protectionnisme alimentent la littérature depuis quelques siècles et se polarisent autour de deux questions.

La première et la plus ancienne est : un pays gagne-t-il à l’échange ce que l’autre perd ? Les mercantilistes répondent affirmativement ce qui prédispose aux guerres économiques.  Cette thèse est certes confortée par les déséquilibres des balances courantes où les excédents des uns sont les déficits des autres. Mais, en réalité, ce déséquilibre commercial est d’abord la contrepartie mécanique d’autres déséquilibres macroéconomiques : soldes budgétaires, solde épargne-investissement. Le déficit américain s’explique bien plus par le surendettement des ménages et déficit budgétaire appelé d’ailleurs à se creuser, qu’à l’ouverture aux importations.

Une variante plus modérée considère que tous les pays peuvent gagner, mais certains plus que d’autres ce qui leur donne davantage de pouvoir et d’influence. Pour les libre-échangistes, cette question n’a pas lieu d’être et peu importe l’inégalité dans la répartition des gains. Ce déni est incontestablement une faiblesse dont la seule vraie réponse se trouve dans une revitalisation du multilatéralisme et de la coopération internationale. Lui seul peut établir des règles qui modèrent le libre-échange dans cette perspective. Les textes de l’OMC contiennent d’ailleurs déjà des dispositions allant dans ce sens (modulation du libre-échange en fonction du niveau de développement, instruments de défense commerciales, …).

La seconde série de question est relative à la distribution interne. Même si le pays gagne globalement au libre-échange en s’approvisionnant moins cher à l’étranger ou en créant des emplois grâce aux exportations, certains secteurs, certains territoires ou certains travailleurs peuvent être perdants : baisse des salaires, précarisation, chômage. Les économistes, même libre-échangistes, n’ont jamais ignoré ces effets, même s’ils les ont longtemps sous-estimés avec d’ailleurs, aujourd’hui, un risque de retour de balancier qui les exagèrerait. Ce rééquilibrage nécessaire des effets du libre-échange ne doit pas faire oublier les effets du progrès technique ou les conséquences désastreuses des crises financières.

Le libre-échange partage les mêmes qualités et les mêmes défauts que le marché : il permet une allocation plus efficace des ressources, mais n’ « internalise » pas certains coûts comme les coûts environnementaux et les coûts sociaux. Des mesures comme une taxe sur les transports, ne seraient pas absurdes mais, cette fois encore, elles ne peuvent être mises en place que sur la base d’une coopération internationale c’est-à-dire le chemin inverse de celui que suivent aujourd’hui les Etats-Unis….

La principale critique qui a pu émerger au cours de ces dernières années a été la stagnation et parfois la dégradation de la situation des classes populaires et classes moyennes occidentales, désignés comme les "perdants de la mondialisation". Comment les défenseurs du libre-échange peuvent-ils s'emparer de cette thématique en lui offrant une solution viable ?

Pour Schumpeter, le libre-échange est une innovation qui génère un processus de « destruction créatrice ». Des activités et des emplois disparaissent, d’autres apparaissent. Il y a donc des perdants et des gagnants. Le libre-échange, en lui-même ne propose rien aux perdants. L’ouverture commerciale des pays à bas salaires, engagée dans les années 1980, a provoqué un choc beaucoup plus important sur le travail que la libéralisation des échanges des trente glorieuses qui impliquait surtout les pays industriels. Mais depuis une trentaine d’années, le commerce international a été tiré par des pays à faibles coûts salariaux, comme la Chine, ce qui a accéléré le déclin des industries de main d’œuvre dans les anciens pays industriels. En contrepartie, les « gagnants » ont tiré parti de la croissance des pays émergents. Ils auraient pu indemniser les « perdants » et d’une certaine manière, ils l’on fait, en France plus qu’ailleurs, par le financement du chômage, et le système de protection sociale. Mais le compte n’y est pas, ni financièrement, ni humainement puisque ces transferts ne répondent pas au sentiment de déclassement des travailleurs et des territoires laissés à l’abandon. Lorsque la libéralisation des échanges modifie en profondeur les structures de production, les compétences et la localisation des activités, c’est l’ensemble des politiques qui doit accompagner les transitions et elles ne doivent pas se limiter à soutenir les gagnants. Elles doivent aussi permettre aux « perdants » de s’adapter aux évolutions économiques qu’elles soient accélérées par le libre-échange ou par les mutations technologiques : éducation, formation professionnelle, politique du territoire, de la recherche, etc…. Un protectionnisme systématique, allant notamment au-delà des instruments de défense commerciale encadrés par l’OMC, n’est certainement pas la solution. Les secteurs exportateurs, qui doivent souvent leur compétitivité à l’importation de biens intermédiaires, seraient les victimes des représailles sans pour autant faire renaitre les anciennes industries. Ce protectionnisme est néanmoins tentant pour les gouvernants qui veulent s’exonérer des carences de leurs politiques en en rejetant la responsabilité sur les autres selon une bonne vieille rhétorique qui s’est souvent mal terminée.

Non seulement les guerres commerciales sont impossibles à gagner, mais elles sont aussi très mauvaises pour tous, y compris pour ceux qui la déclenchent.

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Commentaires (1)
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ajm
- 20/03/2018 - 22:48
Le cas Chinois
Discours irenique en décalage avec la réalité. La réalité ce n'est pas Trump, c'est une Chine qui oriente à sa guise les importations et les implantations étrangères chez elles, dont les exportations continuent d'exploser ( voir les chiffres de janvier et février 2018 qui dépassent toutes les prévisions) et de tirer sa croissance au détriment de sa consommation interne. Un libre-échange qui ne résume à un mercantilisme orienté au profit d'un géant qui ne conçoit les rapports avec les autres que déséquilibrés et organisés en fonction de ses seuls objectifs ne peut durer. Le danger de jeter le bébé avec l'eau du bain est réel car le cycle des représailles risque d'aller très loin entre Trump et l'autocrate Chinois.