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© John MACDOUGALL / AFP
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10 315 jours pendant le mur de Berlin, autant depuis sa chute

10, 20, 30 ans… ? Combien faut-il de temps pour qu’une société digère vraiment les changements d’époque historiques ?

Publié le 10 février 2018
L'histoire contemporaine est régulièrement analysée sous l'angle de périodes distinctes, des 30 glorieuses à l'ère du néolibéralisme, de l’opposition est-ouest à l'entrée dans ce qui a pu être appelé "la fin de l'histoire" suite à la chute du mur de Berlin. Mais caractériser une "nouvelle donne" n'est pas toujours aisé.
Philippe Fabry
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Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l'étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d'analyse géopolitique et de prospective. Il a publié Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique...
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L'histoire contemporaine est régulièrement analysée sous l'angle de périodes distinctes, des 30 glorieuses à l'ère du néolibéralisme, de l’opposition est-ouest à l'entrée dans ce qui a pu être appelé "la fin de l'histoire" suite à la chute du mur de Berlin. Mais caractériser une "nouvelle donne" n'est pas toujours aisé.

Atlantico : L'histoire contemporaine est régulièrement analysée sous l'angle de périodes distinctes, des 30 glorieuses à l'ère du néolibéralisme, de l’opposition est-ouest à l'entrée dans ce qui a pu être appelé "la fin de l'histoire" suite à la chute du mur. Combien de temps les populations mettent-elles pour intégrer l'émergence d'une nouvelle donne ? Si la fin d'une période peut être immédiatement identifiée par un événement, comme la chute du mur, combien de temps une génération peut-elle mettre pour appréhender la nouvelle donne qui en ressort ? 

Philippe Fabry : Il est difficile de donner une réponse définitive à cette question presque philosophique, mais en première approche je dirais que c’est une fois que l’on est entré dans une nouvelle ère que l’on devient capable de caractériser la précédente, et que l’on a tendance à le faire. Les Trente Glorieuses, par exemple, est une appellation qui a trouvée par Jean Fourastié pour désigner rétrospectivement, en 1979, dans une période difficile de « stagflation », la période ayant couru de la fin de la guerre au premier choc pétrolier de 1973.

Je pense qu’une nouvelle ère se définit en même temps que l’on définit mieux la précédente, par un jeu de miroir, ou de raisonnements à l’équilibre, comme on dit en économie. Mais pour ces raisons, la nouvelle ère elle-même ne peut être aussi parfaitement comprise et caractérisée que la précédente qu’une fois terminée ; et donc lorsqu’elle n’est plus la nouvelle ère.

Cela vient du fait qu’une « donne » n’est qu’imparfaitement comprise tant qu’elle existe, puisqu’elle contient des potentialités qui ne seront pas toutes actualisées. Par exemple, la Guerre froide, tant qu’elle a duré, aurait pu ne plus être la Guerre froide. La guerre nucléaire était possible et jusqu’à la fin, dans les années 1980, elle a connu des pics de probabilité. 

Aujourd’hui, par exemple, nous voyons les retours d’ambitions russes, les nouvelles ambitions chinoises, et les potentialités de conflits qu’ils portent. Mais nous ne savons pas forcément comment cela va se terminer.

L’appréhension d’une nouvelle donne dépend aussi de ce qui provoque son apparition. Après un événement comme la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS, la compréhension de ce que l’ordre mondial a changé est pratiquement instantanée. Mais quand cette émergence d’une nouvelle donne est le fruit du temps long, de processus lents ? Par exemple, depuis trente ans, la Russie a traversé une phase de restructuration, et après deux décennies Vladimir Poutine a bâti le pouvoir personnel le plus étendu que le pays ait connu depuis la mort de Staline, en même temps qu'il a redressé la puissance militaire russe et en a refait la première force nationale d'Europe ; pour ce qui est de la Chine, son PIB représentait en 1991 moins de 7 % de celui des Etats-Unis, aujourd’hui près de 65 % - en valeur nominale - et son budget militaire a décuplé : elle s'est hissée au premier rang au sein d'une Asie en plein développement, dépassant largement, du fait de sa masse, les « quatre dragons » dont on admirait l'essor dans les années 1990 ; les Etats-Unis ont usé leur prestige politique et militaire, ainsi que leurs finances, dans de vaines et démoralisantes guerres au Moyen-Orient tandis que la montée de l'islam politique radical n'a guère été enrayée, ni brisée la dynamique du terrorisme. Les Etats-Unis ont, en grande partie, perdu leur avance technologique opérationnelle en matière militaire. De tels bouleversements sont d’une ampleur comparable à la disparition de l’Union soviétique, mais comme ils sont progressifs ils sont beaucoup plus difficiles à appréhender, et il est probable que beaucoup de gens ne parviendront à le faire que lors d’un événement d’ampleur – l’éclatement d’une confrontation militaire, par exemple.

Quels sont les exemples permettant de montrer que la fin d'une ère a pu être mal interprétée en masquant l'émergence d'une nouvelle ère ? Quels sont les risques posés par ces périodes de transition ? 

Les risques sont évidemment ceux d’une mésinterprétation de la situation stratégique, d’une mauvaise anticipation de son évolution et d’une mauvaise allocation des ressources.

Un exemple économique : durant les deux décennies 1990-2000, les commentateurs économiques et les politiciens n’ont cessé d’expliquer que la désindustrialisation des pays développés, notamment due à la concurrence à bas coût des pays en développement, n’était pas un problème, que l’on règlerait ce problème par la formation et la montée en gamme, et que les pays développés continueraient à prospérer en développant une économie à haute valeur ajoutée tandis que les pays en développement resteraient des ateliers fabriquant à bas prix. Résultat : nous voyons aujourd’hui des géants chinois émerger dans les nouvelles technologies en Chine, pendant des GAFA américains, tandis qu’il n’y a pas d’équivalent en Europe. Sur la base d’une mauvaise lecture, nous avons pensé pouvoir abandonner sans se battre certains pans de nos économies, avec la certitude présomptueuse que nous en conserverions d’autres, et en définitive nous perdons sur tous les tableaux. Et ceci parce que l’on s’est entêté à penser encore avec les catégories de l’époque coloniale, quand les colonies devaient fournir matières premières et débouchés à l’industrie des métropoles ; on a pensé, à tort, qu’avec le développement des anciens espaces coloniaux, cette logique continuerait à s’appliquer. L’on n’a pas su voir que l’époque de la suprématie européenne était derrière nous.

Autre exemple, stratégique cette fois : celui du revanchisme russe en Europe, qui est complètement passé inaperçu durant de nombreuses années, et reste encore invisible pour un grand nombre de personnes, qui restent bloquées dans l’obsession de la menace islamiste.

Je m’explique : le grand événement historique de rupture postérieur à la chute de l’URSS en 1991, c’est le 11 septembre 2001, à partir duquel débute la « guerre contre la terreur », la crainte d’un conflit de civilisation généralisé entre le monde musulman et l’Occident. Les grandes menaces de l’époque dont il est question sont alors Al Qaïda, Saddam Hussein, puis l’Iran. Et encore aujourd’hui, ce sont les principaux sujets de préoccupation de beaucoup de commentateurs, en particulier avec l’Etat islamique - lequel, historiquement, est un feu de paille.

Or, dès 2008, avec l’invasion préméditée de la Géorgie et l’annexion, de fait, du territoire de l’Ossétie du sud, il est apparu que le pays détenant le plus gros arsenal nucléaire du monde était disposé à envahir l’un de ses petits voisins. Cela est devenu encore plus flagrant avec l’annexion de la Crimée - et, de fait, la quasi-annexion du Donbass - en 2014. De nombreuses voix s’élèvent encore pour expliquer qu’il faut s’allier avec Poutine pour combattre le terrorisme islamique,  ce qui est une analyse de la situation qui était sans doute pertinente entre 2001 et 2008, et encore admissible jusqu’en 2014, mais aujourd’hui il devrait être clair que la Russie de Poutine est la principale menace stratégique pour la stabilité de l’Europe.

Au regard des importants bouleversements intervenus au cours de ces dernières années, du Brexit à la victoire de Donald Trump, de l'émergence de la Chine, ou du renforcement de l'Iran, quels sont les germes actuels d'une nouvelle donne actuellement en cours de formation ? 

Il y a plusieurs niveaux de transformation de la situation géostratégique globale. Par exemple, durant les trois derniers siècles, l’Europe a dominé le monde, ce qui n’a changé que récemment. C’était une donnée profonde de l’ordre mondial. A l’ordre de grandeur inférieur, la question était de savoir quel était le rapport de forces interne entre les puissances européennes, qui évoluait plus rapidement sur un rythme avoisinant le demi-siècle, avec des conflits importants marquant les changements d’équilibre : la guerre de Sept ans, les guerres napoléoniennes, la guerre de 1870, la Grande guerre, la Seconde guerre mondiale...

Le règne de l’Europe est terminé depuis la fin de cette dernière, et le nouveau pôle de l’ordre mondial est l’Amérique. Dans ce cadre fondamental les rapports de forces évoluent cependant : il y a eu la contestation soviétique de l’hégémonie américaine, d’abord, qui a pris fin avec l’effondrement de l’URSS, puis la domination américaine sans partage ; aujourd’hui nous sommes dans une phase de renaissance de grands rivaux de la puissance américaine, ainsi que je l’expliquais en répondant à votre première question. Cela devrait se solder par un rééquilibrage dans le cadre d’une confrontation militaire - reste à savoir si elle sera froide, comme dans les années 1980, ou « chaude ». Le Brexit, dans le cadre d’un affaiblissement global de la cohésion européenne et le renforcement des doutes des européens sur la faisabilité et la pertinence du projet européen, le renforcement de l’Iran à la faveur de l’effondrement partiel du Moyen Orient, l’affirmation de plus en plus forte de la Chine à l’échelle mondiale au-delà de la simple émergence économique, tout ceci constitue les derniers développements de cette phase d’émergence des rivaux, avec l’apparition d’un axe des mécontents de l’hégémonie américaine - la Chine, la Russie, l’Iran, la Turquie. La nouvelle donne, c’est celle d’une situation qui sera de plus en plus instable, jusqu’à ce qu’une confrontation éclate entre certains de ces pays et les Etats-Unis et leurs alliés. L’issue de cette confrontation dictera l’ordre mondial des décennies suivantes.

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Commentaires (2)
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Deudeuche
- 10/02/2018 - 16:30
@moneo
Pas faut et le pire ennemi de l’europeen c’est l’européen et sa haine de lui même!
moneo
- 10/02/2018 - 11:13
A chacun ses repères
je ne suis pas Fourastié. -:)
les trente glorieuses ,cliché qui a fait fortune et qui est le grand reproche des milleniums à leurs ainés. De plus ils ont compris que c'était une période extraordinaire de bonheur et de prospérité alors que si on pouvait leur faire remonter le temps ;ils auraient une autre opinion et beaucoup se sentiraient "jacquouille"
Moi , je dirais que la période d'après guerre s'est arrêtée en 1968
Puis face aux admonestations il est interdit d'interdire , la victoire de la Gauche était inéluctable ,cette période va s'achever pour nous européens en 1989 avec la chute du mur de Berlin entrainant le retour de la Grosse Deutschland et la chute de'l'URSS ;elle même ,
prouvant que les nations ne s'étaient pas fondues dans le communisme international.
on peut même faire coïncider 1989 avec le début d une Chine naissante économiquement

les problèmes rencontrés avec les dérives musulmanes sont transversales à ces époques
Nous abordons une nouvelle époque. l'Europe reçoit les effets de ses politiques migratoires incontrôlées, son refus de l'autorité hérité de 68 et de sa bêtise écononomique avec la Chine