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Paradoxe
Féminisme, libéralisme et ordre moral : quand la liberté contemporaine en vient à être liberticide
Publié le 08 août 2018
La libre parole génère un ordre moral d’autant plus implacable qu’il n’est imposé ni par la loi ni par un pouvoir. Nul besoin d’Etat totalitaire : c’est ici la liberté elle-même qui s’avère liberticide.
Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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La libre parole génère un ordre moral d’autant plus implacable qu’il n’est imposé ni par la loi ni par un pouvoir. Nul besoin d’Etat totalitaire : c’est ici la liberté elle-même qui s’avère liberticide.

J’étais de « celles et ceux » qui se sont réjouis de la tribune des cent femmes. Cette tribune, malgré ses nombreux défauts, fut salutaire dans la mesure où elle a brisé la vague médiatique sans précédent qui a vu se déchaîner un féminisme idéologique ne laissant aucune place à la contradiction. L’idéologie en question n’est sans doute pas la plus méchante que la terre ait portée, mais c’est assurément l’une des plus bêtes. Il est difficile, par exemple, de trouver la moindre vertu intellectuelle et morale à « l’écriture inclusive » ou à un révisionnisme culturel conduisant à ostraciser la quasi-totalité des plus grandes œuvres de l’esprit humain.

Il était notamment important que des femmes portent « une autre parole » afin que l'on puisse commencer à sortir du dogme de l’essentialisme sexiste imposé par le néoféminisme, suivant lequel la pensée, le jugement moral, la compassion et la solidarité, le respect de l’autre ou la méchanceté seraient « genrés ». Les divergences d’appréciation, y compris sur les questions du féminisme ou de la violence faite aux femmes, n’ont pas à être interprétées a priori – sauf à nier le propre de l’humain, sa capacité d’abstraction et de réflexion – en fonction du sexe de celui qui s’exprime.

Par-delà les excès de la polémique née de cette tribune, il est toutefois nécessaire d’en souligner le véritable enjeu, lequel n’a pas fini de faire débat. Les noms d’oiseau échangés durant la querelle (« puritanisme totalitaire » versus « antiféminisme réactionnaire ») ne sont en effet guère pertinents. Cette querelle constitue en réalité un symptôme des contradictions de la société individualiste et libérale dans laquelle nous sommes définitivement entrés.

La morale et le droit de la société individualiste sont toujours davantage sous l’influence de l’affirmation de la liberté individuelle et du principe de non nuisance qui l’accompagne nécessairement. L’article 4 de la Déclaration de 1789 formule à la perfection la définition de l’idéal de liberté individuelle qui est devenu la norme de nos sociétés : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » Au premier abord, cette définition implique l’obligation de limiter au strict nécessaire (à la coexistence des libertés) l’empêchement de la liberté individuelle par la loi et l’Etat, ce qui définit le libéralisme. Cette exigence libérale de fonder le droit sur le principe de non nuisance a été formulé fort clairement par John Stuart Mill : « La seule raison légitime que puisse avoir une communauté civilisée d’user de la force contre un de ses membres, contre sa propre volonté, est d’empêcher que du mal ne soit fait à autrui. » Cet impératif a pu paraître émancipateur, dans la mesure où il conduisait à démanteler l’ordre moral et juridique fondé sur des interdits religieux ou sur le respect d’un ordre naturel objectif. Dans l’ordre de la sexualité, par exemple, cela implique la reconnaissance de la liberté sexuelle et amoureuse, notamment pour les homosexuels, dès lors que le rapport sexuel concerne des adultes consentants.

A l’usage, pourtant, on s’aperçoit à mesure que disparaissent les justifications traditionnelles de l’interdit que surveiller et punir sont encore à l’ordre du jour dans la société libérale. La société individualiste demeure une société normative, punitive et répressive. En libérant l’individu, le libéralisme libère en effet les revendications de celui-ci – notamment les demandes de respect de ses droits et de sa dignité, de considération de sa souffrance, de protection de son intégrité physique et morale. Au nom de la protection de la personne, il est donc possible de réclamer et de justifier de multiples interdits. Encore le droit permet-il de faire la part entre revendication légitimes et illégitimes. Mais la « libération de la parole », à travers notamment les réseaux sociaux, ne fait aucun tri, de sorte que l’hypersensibilité des individus conduit inéluctablement à une surenchère victimaire et à la prononciation de multiples indignations, dénonciations, anathèmes, appels à la censure. Bref, la libre parole génère un ordre moral d’autant plus implacable qu’il n’est imposé ni par la loi ni par un pouvoir. Nul besoin d’Etat totalitaire, c’est ici la liberté elle-même qui, paradoxalement, s’avère liberticide

La tribune des cent femmes abordait, maladroitement peut-être, ce difficile problème, en s’inquiétant de l’émergence d’un nouvel ordre moral en matière de vie amoureuse et sexuelle. Il est vrai que l’on assiste à l’extension du domaine du « traumatisme » et à la multiplication artificielle des victimes d’agression sexuelle, en raison notamment des normes promues par le néoféminisme. La réflexion visant à s’interroger sur la différence entre vraie et fausse victime me semble à cet égard à la fois nécessaire, légitime et pertinente. Or, la mauvaise foi et la caricature des positions empêchent le débat d’avoir lieu sereinement. Il importe pourtant de remarquer que les deux camps se réclament de la même valeur, à savoir la liberté individuelle. D’un côté, on invoque la liberté du consentement féminin (« quand c’est non, c’est non »), de l’autre, on revendique pour les hommes une « liberté d’importuner », considérée comme la condition de possibilité de « la drague », et donc de la vie amoureuse et sexuelle. Le débat, porte sur l’usage légitime et illégitime de la liberté individuelle dans les rapports entre les sexes A supposé que la domination masculine et l’ordre patriarcal existent encore (ce à quoi je ne crois pas une seconde), un minimum de réflexion suffit pour comprendre que le problème se poserait dans les mêmes termes quand bien même ceux-ci disparaîtraient.

Sexisme mis à part, il pourrait y avoir consensus sur les objectifs. Quel père ne voudrait pour ses filles la possibilité de circuler et de travailler librement, la mise hors d’état de nuire des violeurs et des « frotteurs », la prohibition du droit du cuissage dans les entreprises ? Quelle mère souhaite que ses fils puissent être accusés de « comportements inappropriés » - voire de viol ou d’agression sexuelle « par négligence » - sur la seule foi d’une parole féminine que la société considérerait a priori comme sacrée et insoupçonnable ? Qui ne souhaite vivre dans une société où la mixité et la vie amoureuse puissent s’épanouir dans la liberté et la sécurité ? Qui veut réellement vivre dans la crainte d’une police des mœurs qui ferait de chacun le surveillant et le délateur de tous les autres ?

Lors de la querelle provoquée par la tribune des cent femmes, le problème de l’usage légitime de la liberté en matière de « drague » n’a pu être posé. Chacun des deux camps a feint de croire en l’existence d’une différence évidente entre deux types de comportements (« drague lourde » et « harcèlement » pour les unes, « séduction » et « agression » pour les autres). La singularité de la situation, à laquelle on ne peut échapper, tient pourtant à la mise en question de ce qui paraissait jusque-là évident. Rien ne l’est plus, à commencer par la notion de « consentement » : Faut-il que celui-ci soit « exprès », qu’il puisse être attesté, auquel cas l’hypothèse du contrat signé en bonne et due forme n’aurait plus rien d’absurde ? Faut-il prévoir, comme dans les contrats commerciaux, un délai de rétractation (quand c’est « oui », le « oui » peut en effet se transformer en « non » à tout moment) ?

La tribune avançait une idée à mon sens tout à fait pertinente mais qui a été mal comprise – en partie du fait de la mauvaise foi des critiques, mais aussi en raison du caractère trop allusif et mal argumenté de la proposition. En référence à la distinction entre « offense » et « préjudice », introduite par le philosophe Ruwen Ogien dans le débat sur la liberté d’expression, les rédactrices ont suggéré la possibilité de distinguer entre liberté d’importuner et harcèlement en matière d’expression du désir. Ogien considérait à juste titre que le fait de se sentir choqué, blessé, voire humilié par l’expression d’une opinion (ou par une œuvre d’art, ou par l’expression d’un humoriste) ne pouvait être assimilé à un préjudice subi, de sorte qu’il n’est pas juste de faire prévaloir le principe de non-nuisance pour limiter la liberté d’expression ou condamner son usage. Il n’y a préjudice que si l’on nuit directement et intentionnellement à une personne concrète. Cela n’implique pas le devoir d’offenser, mais la tolérance à l’égard de ce qui n’est qu’offense, et non préjudice.

Cette distinction fournit un critère pertinent non seulement pour le droit mais pour la critique de l’ordre moral. Ogien était un libéral-libertaire qui prenait principalement pour cible l’ordre moral réactionnaire. Il n’empêche qu’il avait conscience du développement contemporain d’un ordre moral individualiste et libéral – ce qu’on appelle le « politiquement correct » : « Dans les sociétés où le principe de non-nuisance est reconnu, écrivait-il dans L’éthique aujourd’hui, on ne punit plus ce qui est supposé être ‘’scandaleux’’, ‘’obscène’’, ‘’sacrilège’’ ou ‘’subversif’’, ‘’blasphématoire’’, ce qui est ‘’contraire aux bonnes mœurs’’, mais ce qui est censé porter atteinte à l’intégrité psychologique ou physique ou à la dignité de personnes particulières ou de groupes de personnes clairement identifiés : femmes, enfants, catholiques pratiquants, etc.(…) Mais ce qu’un examen plus général nous fait comprendre, c’est que renoncer à punir au nom du sacrilège, de la subversion, du blasphème, ne reconnaître que les torts concrets envers des personnes particulières, ne change finalement pas grand-chose en matière de répression de la sexualité et de ses représentations par exemple. Les raisons de punir passent, mais les punitions demeurent, et finissent même par s’aggraver. Les plaintes de personnes et de groupes dont les ‘’sentiments ont été blessés’’, dont la ‘’dignité a été atteinte’’, dont le ‘’consentement était faussé’’, se multiplient. »

La meilleure illustration qu’on puisse donner de cette transmutation des motifs de la censure est peut-être la manière dont les médias anglo-saxons ont justifié leur volonté de ne pas montrer les caricatures de Charlie Hebdo après l’attentat dont celui-ci a été victime : la censure ne se fondait pas sur l’interdit du blasphème mais sur la crainte de blesser la sensibilité des musulmans. On mesure par contraste en quoi la distinction entre l’offense et le préjudice peut préserver la liberté d’expression de l’abus de l’usage du principe de non-nuisance : l’opinion contrariante, le mauvais goût, voire la bêtise, peuvent être critiqués, mais pas censurés, car ils ne font pas directement du tort à des personnes concrètes. Ainsi, par exemple, la blague de Tex, que l’on est en droit de juger débile, ne pouvait être censurée ou réprimée qu’en vertu d’un ordre moral illégitime parce que liberticide, procédant à une extension abusive du domaine de la « nuisance à autrui » (la réaction des téléspectateurs « choqués », ou des femmes battues qui pourraient se sentir « blessées »).

L’analogie entre liberté d’offenser et liberté d’importuner a été contestée. A tort. Il ne s’agit bien sûr que d’une analogie. L’expression du désir, à la différence de l’expression d’une opinion (hors l’injure et la diffamation), vise directement une personne concrète. Lorsque l’objet du désir ne désire pas ou ne consent pas à l’expression du désir, il y a gêne, donc en un sens nuisance à l’égard d’un véritable « autrui » - « traumatisme » diront même certaines féministes. Néanmoins, il est évident qu’interdire l’expression du désir qui importune reviendrait à rendre impossible l’expression du désir masculin (la drague), lequel ne pourrait être jugé légitime ou illégitime qu’a posteriori. L’expression « la peur a changé de camp » prendrait alors tout son sens : les hommes (tous les hommes, pas seulement les prédateurs sexuels) seraient condamnés à vivre leur vie amoureuse dans une insécurité permanente. Sans la distinction entre importuner et harceler, « faire la cour » à une femme, comme on disait naguère, insister au-delà du premier « non », pourrait passer pour du harcèlement. De même un attouchement non consenti – même non accompagné de brutalité et interrompu après l’expression d’une désapprobation - pourrait être systématiquement interprété comme une agression sexuelle. 

La défiance à l’égard de l’ordre moral féministe est donc légitime. Le fait qu’il se fonde sur les principes modernes de la liberté individuelle (liberté de disposer de soi-même, liberté de consentement) et de la non-nuisance à autrui ne le rend que plus redoutable pour la liberté. Le statu quo ante n’étant ni possible ni vraiment souhaitable, il importe donc de déterminer un juste équilibre entre la liberté de l’expression du désir et la liberté de consentir à celle-ci dans l’exercice de la libre disposition de soi. Pour cela, le sens des notions utilisées par la morale et par le droit (« consentement », « harcèlement », « agression », « traumatisme », etc.), doit être problématisé, discuté et précisé, en vue si possible de parvenir à des définitions objectives et consensuelles.

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