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Parlons d'avenir

Victoire de Merkel (oui, sûrement) … Et après ? Quelle coalition ? Quelles conséquences pour l’Allemagne? Quel retentissement en Europe ?

Publié le 14 septembre 2017
Si notre modèle voit une victoire électorale de la sortante, il indique aussi que plusieurs scenarios de coalitions sont possibles. Le choix d’Angela Merkel risque d’être décisif, non seulement pour l’avenir de l’Allemagne mais aussi pour celui l’Europe.
Bruno Jérôme est économiste, maître de conférences à Paris II Panthéon-Assas.Il est le co-fondateur du site de prévisions et d'analyses politico-économiques Electionscope.Son dernier ouvrage, La victoire électorale ne se décrète pas!, est paru en...
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Véronique Jérôme est maître de conférences en sciences de gestion à l'Université de Paris-Sud Saclay, Docteur HDR en sciences économiques de l'Université Paris-I, lauréate de la Bourse Louis Forest de la chancellerie des Universités de Paris et...
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Si notre modèle voit une victoire électorale de la sortante, il indique aussi que plusieurs scenarios de coalitions sont possibles. Le choix d’Angela Merkel risque d’être décisif, non seulement pour l’avenir de l’Allemagne mais aussi pour celui l’Europe.

La prévision « scientifique » des élections allemandes : un effort plutôt récent

Parmi les nombreuses méthodes de prévision électorale développées depuis au moins sept décennies[1], les modèles dits « scientifiques[2] » de prévision du vote, plus récents, couvrent désormais la plupart des grandes démocraties. Toutefois, si les cas américain, britannique et français arrivent en tête des études, le cas allemand n’a pas toujours retenu l’attention des prévisionnistes, qu’ils soient économistes ou politistes. Il faut en effet attendre le modèle de Bruno Jérôme, Véronique Jérôme-Speziari et Michael Lewis-Beck[3] en 1998 pour bénéficier d’une méthode concurrente des sondages des instituts allemands (Allensbach, Emnid, Forsa, Dimap, etc.) Il s’agit d’un modèle simple où le vote pour la coalition du Chancelier sortant (depuis 1961) est prévu à l’aide principalement du taux de chômage et de la popularité du FDP longtemps en position de parti « charnière » de la vie politique allemande. Les votes prévus sont ensuite transformés en sièges estimés grâce à une fonction dite de « transfert » (swing ratio).

Ce premier modèle « politico-économique » des législatives allemandes prévoira avec succès toutes les élections au Bundestag jusqu’en 2009 exception faite de 2002 où il échouera faute de pouvoir anticiper l’écroulement du FDP et la poussée des verts qui permettront ainsi à Gerhardt Schroeder (SPD) de former la première coalition « rouge-verte ». Ce résultat nous a alerté sur la nécessité de bien intégrer dans notre modèle les changements structurels profonds, que ces changements concernent les institutions, le système des partis ou encore les règles électorales. Ce sera chose faite pour la prévision des élections de 2013.

En 2000, Helmut Norpoth[4] and Thomas Gschwend[5] élaborent le “modèle du Chancelier[6]” dans lequel le vote est prévu par la préférence affichée pour le prochain Chancelier, les préférences partisanes des électeurs et un indicateur d’usure du pouvoir. Récemment, en 2017, l’effort porté sur les élections allemandes s’est intensifié avec Mark Kayser[7] et Arndt Leininger[8] qui proposent un modèle de prévision reposant sur des données économiques et politiques par Länder[9]. Enfin, Andreas Graefe[10] et Pollyvote élaborent une prévision en compilant plusieurs techniques de prévision dont les modèles économétriques présentés précédemment, les sondages, les panels d’experts et autres modèles dits « d’indice ». Un comparatif de ces prévisions a été présenté dans la revue PS (Polical Science and Politics) de l’American Political Association en juillet 2017.

La prise en compte d’un système politique en mutation pour un nouveau modèle de prévision

Avant la chute du mur de Berlin, le jeu politique était relativement simple puisqu’il se jouait à trois partis. Il suffisait en somme d’attendre les résultats de la représentation proportionnelle entre la CDU-CSU (Conservateurs et Chrétiens démocrates), le SPD (Parti Social Démocrate) et le FDP (libéraux démocrates) pour savoir si ce dernier allait pencher à gauche ou à droite pour former une coalition majoritaire. Depuis les élections de 1990 et la réunification le jeu est plus complexe avec l’arrivée de nouveaux partis dont l’ex-PDS, émanation du parti communiste est-allemand, aujourd’hui refondu dans Die Linke (la Gauche). On doit aussi observer la trajectoire des verts allemands (Die Grünen) dont la percée remonte à 1987 ou encore celle plus récente de l’AFD (Alternative Für Deutschland). La montée conjuguée des verts et de Die Linke a progressivement entamé le capital électoral du SPD. A l’identique, la création de l’AFD en 2013, parti eurosceptique et conservateur, est venue rogner l’hégémonie de la CDU-CSU à droite tout en remettant en cause le rôle de parti charnière du FDP. Enfin, ce jeu politique devenu plus complexe doit être envisagé à l’aune du système politique allemand. En effet, l’Allemagne fait partie de ces pays attachés à la culture du consensus et de la diversité politiques et ayant délibérément opté pour un système mixte à finalité proportionnelle afin de minimiser les risques de majorité hégémonique de la part d’un seul parti. Il est ainsi quasiment impossible pour un parti d’obtenir la majorité à lui seul. Il doit donc s’allier avec les partis idéologiquement proches ou à défaut avec l’opposition, ce qui peut entrainer une Grande coalition[11]. Par ailleurs, on a fixé à 5% des suffrages exprimés le seuil pour prétendre obtenir une représentation parlementaire.

L’ensemble des paramètres précédents nous a entrainés en 2013[12] à revoir notre outil de prévision en modélisant simultanément[13] le vote pour chaque force politique significative ce qui permet de prévoir voix et sièges pour chacune d’entre elles et d’entrevoir tous les scenarii de coalitions possibles.

Désormais, le vote pour les grands partis de gouvernement depuis 1961 est notamment expliqué par le taux de chômage trois mois avant l’élection et la préférence révélée par les électeurs pour le (possible) futur Chancelier issu de son camp (sortant ou prétendant). Le vote pour le FDP est expliqué par la préférence des électeurs de le voir figurer dans l’une ou l’autre des coalitions possibles. On prend par ailleurs en compte le fait que le FDP soit sortant ou dans l’opposition. Le vote pour les autres partis (Die Linke, les Verts et divers[14]) est modélisé plus simplement en fonction des intentions de votes moyennes trois mois avant le scrutin. Nous partons du principe que seuls les grands partis peuvent être tenu pour responsables de la situation économique et peuvent donc voir leurs résultats électoraux affectés par cette dernière. Le parti du Chancelier pâtit naturellement de la hausse du chômage tandis qu’elle « profite » au principal parti d’opposition (dans une moindre mesure quand ce dernier est dans une grande coalition). Il s’agit ici de l’hypothèse de « localisation de la responsabilité économique » développée par Powell et Whitten en 1993.

La prévision des élections allemandes pour septembre 2017 : Merkel pourra choisir sa coalition mais avec quelles conséquences ?

En faisant tourner notre modèle en mars 2017, la situation s’avérait délicate pour Angela Merkel. Elle était certes assurée d’être reconduite mais dans la quasi obligation de reformer une grande coalition avec le SPD. La réactualisation de notre prévision présentée au colloque de l’American Political Science Association le 2 septembre 2017 à San Francisco montre une situation radicalement différente. Entretemps, Martin Schultz a vu sa popularité s’écrouler tandis que le FDP, l’AFD et Die Linke tangentaient les 10% des voix, les verts perdant du terrain. De son côté, la situation économique (mesurée par le chômage) restait excellente et favorable à Angela Merkel et donc défavorable au SPD de Martin Schultz.

L’ultime prévision de notre modèle (graphique 1) donne 39,5% des voix à la CDU-CSU (marge d’erreur +/- 2,1 points) contre 23,8% au rival SPD (marge d’erreur +/- 2,5 points). Suivent Die Linke avec 11,9% (m.e. +/-0,5 point), le FDP 8,9% (m.e. +/- 1,42 point), l’AFD 8,8% et les verts 7,1% (m.e. +/- 1,2 point).

La transformation des voix en sièges (graphiques 2 et 3) montre que Merkel a « virtuellement » le choix entre quatre coalitions. Une coalition de « toute la droite » CDU/CSU-FDP-AFD a été d’emblée écartée par la chancelière sortante compte tenu des positions de l’AFD tant sur l’immigration que sur l’Europe. De même, une coalition « jamaïquaine » CDU/CSU-FDP-Verts semble impossible car verts et FDP ont déjà exclu toute participation qui les réunirait.

 

 

De là deux possibilités aux conséquences opposées. La première consiste en un retour à une coalition de droite CDU/CSU-FDP. La seconde est tout simplement la reconduction de la grande coalition CDU/CSU-SPD. L’alliance avec le FDP (souhaitée à 28% par les allemands) dont le fonctionnement a d’ailleurs été chaotique en 2009-2013 devrait envoyer le signal d’une plus grande prise en compte des problèmes internes à l’Allemagne. Le parti de Christian Lindner est de plus recentré sur son credo originel « autant d’État que nécessaire, aussi peu d’État que possible » ce qui le rend de moins en moins europhile vis-à-vis de la bureaucratie de Bruxelles et très exigeant sur la baisse des impôts et la rigueur budgétaire. En l’occurrence, l’alliance sera un combat tant les divergences sont importantes avec Angela Merkel sur le rapprochement avec la Russie de Poutine et la politique d’immigration.

Reste la reconduction de la Grande coalition ce qui serait un signal envers l’Europe en réaffirmant le consensus originel entre Sociaux-démocrates et chrétiens démocrates. Cependant la social-démocratie n’a plus le « vent en poupe » et après tout, le SPD veut-il rester au pouvoir sous cette forme ? Force est de constater que depuis la dernière grande coalition de 2005, le socle électoral du SPD s’est réduit de 11 points, ce qui peut être une incitation à s’infliger une nécessaire cure d’opposition.

Quoi qu’il en soit, c’est bien Angela Merkel qui risque d’avoir le dernier mot et le choix de la coalition, ce qui n’est pas nécessairement un avantage, car comme le dit un proverbe allemand, wer die Wahl hat, hat die Qual, (qui a le choix a le tourment).


[1] Le précurseur moderne de la prévision électorale est Louis Bean en 1948. Le titre de son ouvrage est simplement « How to predict elections ».

[2] On entend par là les modèles économétriques reposant sur des équations structurelles où le vote est expliqué par des variables économiques, politiques, institutionnelles, socio-démographiques voire géographiques.

[3] Université de l’Iowa, EU.

[4] Stony Brook University, EU

[5] Université de Mannheim, Allemagne

[6] The Chancelor Model

[7] Hertie School of Governance, Berlin.

[8] Université de Mainz, Allemagne

[9] Ces derniers s’inscrivent dans la tradition des modèles en données sur panel (pooled time series models) développés aux Etats-Unis par Rosenstone (1983) et Campbell (1992) puis Jérôme, Jérôme et Lewis-Beck (1993, 1999) en France.

[10] Université de Munich

[11] 1965, 2005 et 2013.

[12] Bruno Jérôme, Véronique Jérôme et Michael Lewis-Beck (2013), “A political economy forecast for the 2013 German elections: who to rule with Angela Merkel?”; PS: Political Science and Politics 46(3):479-80

[13] Technique de régression SUR (Seemingly Unrelated Regression)

[14] Faute de donnes suffisantes l’AFD est par ailleurs estimée par défaut à partie de la prévision du bloc « autres partis »

 

 

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