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C'est génétique, ou presque

Guerre des candidatures à la primaire de gauche : mais d’où viennent ces pulsions de mort récurrentes chez les socialistes ?

Publié le 09 décembre 2016
Déchirée par des querelles de chapelle et des guerres d'égo, comme c'est actuellement le cas dans le cadre de la primaire, la gauche s'éloigne chaque jour un peu plus du pouvoir. Cependant, il n'est pas exclu que ce comportement autodestructeur fasse partie, en un sens, de son "patrimoine génétique"... Ou au moins psychologique.
Sylvain Boulouque
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Sylvain Boulouque est historien, spécialiste du communisme, de l'anarchisme, du syndicalisme et de l'extrême gauche. Il est l'auteur de Mensonges en gilet jaune : Quand les réseaux sociaux et les bobards d'État font l'histoire (Serge Safran éditeur) ou...
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Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.Ses...
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Déchirée par des querelles de chapelle et des guerres d'égo, comme c'est actuellement le cas dans le cadre de la primaire, la gauche s'éloigne chaque jour un peu plus du pouvoir. Cependant, il n'est pas exclu que ce comportement autodestructeur fasse partie, en un sens, de son "patrimoine génétique"... Ou au moins psychologique.

Atlantico : À gauche, la probable candidature de Vincent Peillon semble raviver les flammes de la division : ses proches font savoir que ni Valls, ni Montebourg ne sont en mesure de rassembler. L'ancien ministre de l'Éducation devrait incarner le trait d'union entre toutes les gauches du PS… Dans quelle mesure cela illustre-t-il la culture, à gauche, des querelles de chapelle ? Au détriment de qui se font le plus souvent ces combats ?

Sylvain Boulouque : Il y a toujours eu des courants dans le socialisme ou dans la gauche de gouvernement qui ont fait l'unité : Jaurès, Mitterrand, Léon Blum, Guy Mollet dans les années 1950 avant la traversée du désert de la gauche, et d'une certaine manière Jospin dans les années 1990. Pour trouver un second soufle, il faut trouver un homme qui fasse une synthèse : est-ce que Vincent Peillon sera l'homme de la situation ? Peut être que oui, peut être que non. Il est très marqué par ses études philosophiques et universitaires et il peut s'inspirer de Jaurès. Est-ce que ce que Jaurès a réussi à faire est transposable aujourd'hui ? Il est trop tôt pour y répondre. On ne sait pas si Vincent Peillon réussira à transformer l'essai, on reste dans l'expectative. 

Les querelles de chapelle de la gauche sont très anciennes : depuis le 19e siècle, il y a toujours eu des interprétations différentes du socialisme. Ces querelles sont fréquentes, constantes. Avant, elles avaient surtout lieu par voie de presse et étaient peu commentées : ça n'intéressait que les socialistes ou presque. Aujourd'hui elles occupent l'espace médiatique. Par ailleurs, ces querelles portent aujourd'hui davantage sur des questions de personnalité que sur des questions de fond. Par rapport à avant, et même par rapport aux années 1970, on constate une certaine paupérisation du débat politique. Ce phénomène va d'ailleurs au-delà de la gauche et s'applique à l'ensemble des partis politiques : il y a un phénomène de personnalisation très fort.  

En se basant sur des précédents historiques, que permettent d'envisager ces conflits et ces divisions au sein même de la gauche ? Peut-on penser que, une fois de plus, elles éloignent la gauche du pouvoir ? Comment composer avec toutes ces divisions pour régner ?

​Sylvain Boulouque : Les conflits écartent la gauche du pouvoir mais c'est aussi sa pratique du pouvoir qui a éloigné la gauche du pouvoir. Cet éloignement résulte également d'engagements non tenus et d'une ambiguïté dans les propos. Ce phénomène est observable à plusieurs reprises dans l'histoire de la gauche : après 1983, en 1993. L'exercice du pouvoir par la gauche, et ses engagements non tenus - ou du moins une interprétation de l'exercice du pouvoir par l'électorat de gauche non conforme à ce qu'il attendait - créent inévitablement un retour de bâton : l'électorat sanctionne.

Les divisions sont la conséquence de la pratique du pouvoir. Si la gauche désigne un candidat rassembleur, la dynamique peut s'inverser et être positive. Mais ce n'est pas le cas aujourd'hui : la peur de perdre le pouvoir engendre des divisions. 

Les divisions sont également liées à deux phénomènes. D'une part, la médiatisation, qui a tendance à radicaliser les conflits entre les personnes. D'autre part, le fait qu'aujourd'hui les conflits de personnes ont remplacé les conflits d'idées. Ainsi, 4,5 candidats à la primaire viennent de la gauche du PS : cela montre bien qu'il ya plus de conflits de personnalité que de conflits de projet.  

La droite met souvent en avant le déni de réalité de la gauche. Dans quelle mesure cette critique trouve-t-elle des fondements, d'un point de vue psychologique ? Peut-on penser que le profil psychologique qui amène à être de gauche peut conduire à davantage de divisions ?

Jean-Paul Mialet : Posons nous ne premier lieu la question de ce qu'est la réalité pour les deux camps, droite et gauche. Pour la droite, la réalité est une situation de fait : elle correspond à des données économiques et matérielles qui lui paraissent nécessaires, sinon suffisantes, pour garantir le bien-être aux individus. Elle ne se soucie pas pour autant de leur bonheur : c'est à eux qu'échoit la responsabilité de réussir leur existence dans des conditions qui présentent le moins d'entraves possible à leur réussite. Elle compte sur la dynamique de l’individu pour faire évoluer la société.

Depuis toujours, en revanche, la gauche se soucie peu de la réalité. Pour elle, la réalité est ce qu’on en fait. Ce qui compte, c’est que la collectivité s’organise pour permettre aux individus d’être heureux. Elle pose, plus ou moins implicitement, que la société peut être tenue pour responsable du bonheur ou du malheur des individus. Si la société est adéquate, l'individu doit s'y sentir bien. Elle met donc l'accent sur la qualité de l’environnement (humain, social autant qu’écologique)… et néglige logiquement la responsabilité individuelle. Elle est d’ailleurs soupçonneuse par rapport à l’individu, qu’elle imagine animé d’appétits égocentriques quand il n’est pas encadré par la collectivité. Elle compte sur la dynamique collective pour améliorer l’individu,

 

Le procès en déni de réalité que fait la droite à la gauche vient du fait que la première estime que la seconde ne tient pas suffisamment compte de paramètres économiques et matériels auxquels il faut s'adapter, ainsi que de certains paramètres humains. Or, ce sont ces paramètres qui viennent borner la marge de manœuvre. C'est eux qui limitent les possibilités de transformation du contexte. Nier ces paramètres constitue, aux yeux de la droite au moins, un déni de réalité.

 

Dès lors, le souci de la gauche est le suivant : la modification – voire la transformation – de l'environnement et de l'esprit collectif, dans l'idée d'apporter un remède au mal-être de chacun. La gauche est compassionnelle : elle voudrait éradiquer la souffrance, qui devrait disparaître dans une société idéale. A titre d’exemple, je me souviens qu’à l’époque du maoïsme triomphant, des amis universitaires soutenaient que les maladies psychiatriques avaient disparu en Chine ! Naturellement, cet effet miraculeux de la collectivité peut être produit par différentes façons, qui nous rapprochent – en un sens – des options religieuses. On peut considérer que ce qui fait souffrir l'Homme, c'est en priorité une mauvaise répartition, injuste, des profits économiques. On peut aussi juger qu’il faut avant tout protéger des conditions de vie à l'avenir (ce qui correspond typiquement à l'attitude des écologistes). Ce ne sont que deux exemples loin d'être exhaustifs. Si l'on fait de l'environnement et de la collectivité la clé du bonheur et du malheur de l'Homme, les causes de souffrances potentielles sont nombreuses et les arbitrages entre ces causes majeures sont difficiles.

 

La multitude des candidatures à la primaire de la gauche peut-être ainsi rapprochée, effectivement, d’une querelle de chapelles. C'est un terme d'autant plus intéressant que nous parlions tout à l'heure de religion. Quand la psychanalyse était florissante, il s'était constitué un très grand nombre de chapelles et chacun avait sa propre interprétation sur la façon de conduire la cure psychanalytique qui permettrait à l'individu de s'émanciper de toutes ses névroses. Ici aussi, on pourrait constater chez les hommes politiques de gauche une forme de générosité aveugle qui frôle la toute-puissance. Elle les amène, séparément, à considérer qu'ils sont les seuls à avoir la bonne manière de répondre au mal social. Naturellement, quand de multiples solutions sont en compétitions, cela engendre des points de fracture.

La gauche française se qualifie souvent par sa volonté à incarner une certaine forme de bien "moral" et irréprochable. Ce désir ne la bloque-t-il pas, in fine, quand il s'agit d'accéder au pouvoir ? Pourquoi ?

​Jean-Paul Mialet : Ma première remarque portera sur le bien "moral" et irréprochable. Rappelons avant toute chose que le terme "morale" avait été banni du vocabulaire ; qu'on ne pouvait plus l'évoquer. Il était, jusqu'à récemment, devenu ringard et estampillé de droite. Si la gauche a très longtemps voulu bannir ce terme, c'est bien parce que la morale se référait à tout un ensemble de croyances et de traditions religieuses. Or, la gauche voulait précisément se débarrasser de tout ce qui était susceptible de faire office de croyance : il s'agissait de replacer l'individu face à un bien collectif dont elle tenait elle la responsabilité. Plus que la morale, là encore, c'était la collectivité qui était responsable des actions de l'individu.

La morale est dorénavant de nouveau à la mode. La gauche s'en est d'ailleurs emparé, au moins partiellement. La quasi-intégralité des hommes politiques ont été touchés par des scandales que l'on ne peut pas ne pas juger en termes moraux. C'est pourquoi la morale fait son retour aujourd'hui. C'est le fruit de la conduite de nos hommes politiques.

Là encore, la gauche reprend les valeurs morales en son nom politique. Pourtant le paradoxe que l'on pourrait souligner, c'est le triomphe de Fillon, qui représente des valeurs morales également. Les valeurs qu'il représente et qu'il revendique sont clairement attribuées à un héritage chrétien. Toute la différence, en vérité, vient du fait que François Fillon n'est pas moralisateur comme l'est la gauche : il revendique un héritage qu'il tient d'une pratique spirituelle, mais qui ne lui appartient pas. La gauche, de son côté, considère représenter la morale.

Tout à l'heure, nous avions estimé que les divisions à gauche étaient dues au fait que chacun pensait incarner la bonne façon de rendre l'homme heureux. Je ne crois pas, donc, que la question se pose en terme de morale à proprement parler. Si la gauche est aujourd'hui bloquée pour accéder au pouvoir, c'est parce qu'au final, chaque candidat présente une approche un peu totalitaire de l'appréhension du bonheur de l'individu. C'est tout le problème de tous ceux qui souhaitent assurer le bonheur des autres : chercher à prendre en main le bonheur et la vie des autres mène souvent au totalitarisme. La solution que l'on prône est toujours meilleure que celle des autres et laisse peu de place au compromis. Si le régime de François Hollande a peut-être si peu marché, c'est en raison de ces gauches inconciliables, incompatibles dans leur façon d'envisager la "réglementation" du bonheur. La droite est plus ouverte à la négociation, mais les gauches ont toutes une vision du salut de l'Homme, toujours relativement incompatibles.

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Commentaires (2)
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Deneziere
- 09/12/2016 - 18:43
Portrait du socialisme en religion
Cela fait plaisir de voir ce thème traité dans la presse, surtout de manière aussi claire et éloquente. Les athées de droite ont toujours ressenti ce côté cul-béni du socialisme, sans toujours mettre les mots sur les maux. La prochaine étape nécessaire, selon moi, serait d'interdire le PS au pouvoir au nom de la laïcité.
Michèle Plahiers
- 09/12/2016 - 12:26
Relire Janine chasseguet Smirgel
C'est' le propre d'une société sans conscience. La différence entre le Moi-idéal (qui diffère d'une personne à l'autre et au final morcèle) et l'Idéal du moi qui est plus contraignant, limitatif, moins satisfaisant sur le plan des satisfactions narcissiques mais a l'avantage de pouvoir être partagé par de nombreuse personnes (le sentiment du travail bien fait, de bien éduquer ses enfants, de respecter les codes d'honneur,...). En attendant la notion de TRAVAIL FAMILLE PATRIE fait office de rassembleur