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Bonnes feuilles

Et leurs vies basculèrent en quelques secondes… : comment le cauchemar kafkaïen d'Outreau a été traité par l'avocat Hubert Delarue

Publié le 26 novembre 2016
Recueil des 50 plaidoiries des plus grands procès du XXe siècle : de Robert Badinter avec Patrick Henry à Jean-Marc Varaut avec Maurice Papon, en passant par Me Leclerc et Me Floriot, l'affaire d'Outreau ou les premiers procès d'islamistes radicaux. Ces plaidoiries illustrent la volonté d'agir sur des destins, de défendre une cause, et constituent aussi un miroir de la société. Extrait de "Les grandes plaidoiries des ténors du barreau" de Matthieu Aron, aux Editions Mareuil (1/2).
Matthieu Aron est chroniqueur judiciaire depuis vingt ans. Il est spécialisé dans la couverture des grandes enquêtes criminelles et judiciaires. 
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Recueil des 50 plaidoiries des plus grands procès du XXe siècle : de Robert Badinter avec Patrick Henry à Jean-Marc Varaut avec Maurice Papon, en passant par Me Leclerc et Me Floriot, l'affaire d'Outreau ou les premiers procès d'islamistes radicaux. Ces plaidoiries illustrent la volonté d'agir sur des destins, de défendre une cause, et constituent aussi un miroir de la société. Extrait de "Les grandes plaidoiries des ténors du barreau" de Matthieu Aron, aux Editions Mareuil (1/2).

L’affaire d’Outreau devrait rester comme l’une des plus ahurissantes erreurs judiciaires de l’après-guerre. En mai 2004, dix-sept personnes comparaissent devant les assises de Saint-Omer, accusées de faire partie d’un réseau de pédophilie, présentées comme de vrais monstres, qui vendent, violent et parfois même tuent des enfants. Il y a le curé sadique, l’huissier lubrique, la boulangère faisant commerce de cassettes pédo-pornographiques ou le chauffeur de taxi qui s’est rendu complice de cet odieux trafic. Le lieu du crime : la tour du Renard, une cité HLM qui, à en croire l’instruction, serait devenue un haut lieu du commerce d’enfants dans le Nord de la France. C’est un conte d’ogre pour adulte. Parmi les accusés, treize se disent innocents. Ils sont dénoncés par les quatre autres, deux couples de voisins. Mensonges ou vérités ? Qui est coupable ? Qui est innocent ?

Lorsque le procès démarre, personne, ou presque, ne croit aux dénégations des martyrs d’Outreau. Et puis, audience après audience, l’accusation s’effrite. L’inimaginable devient peu à peu vraisemblable. Les treize innocents ont été pris dans la spirale infernale d’une instruction menée exclusivement à charge. L’accusatrice principale, Myriam Badaoui, a réussi à mystifier le jeune juge Burgaud, la parole des enfants a été imprudemment sacralisée, les assistantes sociales, qui avaient dénoncé le pseudo-réseau, ont été abusées. Treize hommes et femmes ont subi des années de détention préventive pour rien. Des familles ont été brisées par ce cauchemar kafkaïen. Ce terrible constat est flagrant dès le premier procès d’Outreau. Et pourtant, la cour d’assises de Saint-Omer ne blanchit que sept accusés. Il faudra attendre le second procès en appel, à Paris, pour que les six autres innocents soient enfin acquittés à leur tour. Maître Hubert Delarue a vécu les deux procès d’Outreau. Il se souvient de l’arrestation de son client, l’huissier Alain Marécaux, de son transfert au Palais de justice de Boulogne, de cette foule qui réclamait à grands cris « la peine de mort ». Il se rappelle surtout du jour où il a découvert, effaré, le vide du dossier. Aussitôt, il convoque une conférence de presse. « Aucun journaliste n’est venu, nous étions devenus aussi infréquentables que nos clients. » Hubert Delarue est un avocat solide comme le roc, un défenseur-né et un homme de coeur. À Saint-Omer, il a plaidé durant trois heures l’innocence d’Alain Marécaux.

Plaidoirie prononcée par Hubert Delarue, avocat de lhuissier Alain Marécaux, le 29 juin 2004 devant la cour dassises de Saint-Omer Mesdames, Messieurs.

En quelques instants, la vie d’Alain Marécaux a basculé pour toujours. Il est devenu ce notable dévoyé qui s’en allait satisfaire ses turpitudes et ses fantasmes dans les quartiers défavorisés de la banlieue boulonnaise. Il est devenu ce notable perverti qui s’en allait faire son marché d’innocence.

Dans cette affaire, l’émotion, la réprobation légitime que suscitent ces crimes terribles a tout emporté sur son passage. Les digues de la raison se sont rompues, les sécurités judiciaires se sont éva­nouies, le scénario du pire s’est mis en place : l’émotion tellement plus forte que la raison, la parole de l’enfant sacralisée qui de­vient une preuve, la pauvreté des investigations, la négation de la présomption d’innocence, l’inversion de la charge de la preuve, la procédure exclusivement menée à charge.

Mais, ne nous trompons pas, ce terrible dossier n’est ni un cas isolé, ni le fruit de l’inexpérience d’un jeune juge froid et distant. Ce dossier témoigne d’abord de l’évolution de la relation adulte-en­fant dans une société qui se cherche de nouveaux repères, qui hésite et qui doute. Dans un système judiciaire marqué, quoi qu’on en dise, par le poids de l’aveu et par la prédominance du verbe, la parole sacrée ou sacralisée de l’enfant devient une preuve accablante devant laquelle, comme l’a si bien dit le psychiatre Bensousan : « La raison abdique, la psychologie régresse, et le fantasme domine. »

L’affaire de Myriam Badaoui – car plutôt que l’affaire dite d’Outreau, qui stigmatise injustement ce petit village du Boulonnais, on devrait dire, et ce serait tellement plus juste, l’affaire Badaoui – cette affaire illustre, jusqu’à la caricature, cette dérive sociale, mo­rale et judiciaire qui nous interpelle, au-delà des hommes qui l’ont conduite, pour que nous retrouvions à l’avenir le chemin de la raison. Ce chemin qui protège la victime et préserve les innocents. Ce chemin qui refuse de remplacer une violence par une autre, évitant ainsi que l’innocence meurtrie ne devienne l’innocence meurtrière.

Faut-il se réjouir « d’avoir eu raison trop tôt », et d’avoir, tels des Cassandres, annoncé, dès le mois de mai 2001, que l’on faisait fausse route ? Faut-il que je rappelle qu’avec mon confrère Frank Ber­ton, nous avons demandé, au tout début de l’année 2002, que cette affaire soit délocalisée ? En vain. Avec tous les autres, nous avons hurlé dans le désert de la pensée unique et du politique­ment correct, alors même que nous étions tous infréquentables. Au nom de cette incompréhension, de ce sentiment d’inutilité, de l’humiliation, de la souffrance immense de celles et de ceux que nous accompagnons, faut-il que l’avocat devienne procureur, au moment où il est opportun d’ouvrir le procès de l’institution et de vous dire ce que nous avons sur le coeur ? Ce moment vien­dra. Ce n’est pas le débat d’aujourd’hui. Ne nous trompons pas d’enceinte. Témoins et acteurs de ce procès exceptionnel, vous en avez, Mesdames et Messieurs, saisi l’essentiel et progressivement compris comment le drame s’était joué et comment le piège diabo­lique s’était refermé sur tous ces innocents, dont la faute originelle était d’avoir, à un moment ou à un autre de leur existence, croisé le chemin de Myriam Badaoui ou de l’un de ses enfants martyrs. Myriam Badaoui est la clef de cette affaire.

Myriam a rencontré le juge Burgaud, son prince charmant, et elle est devenue « la reine Myriam ». Personnalité immature, enfan­tine, capricieuse, futile, séductrice, manipulatrice, elle n’en restait pas moins, et de manière paradoxale, attachante, humaine. Pour la première fois de sa vie, on l’écoutait et on avait même « des égards ».  

On la prenait au sérieux, elle existait et « plus que je dis, plus que vous voulez que je dise ». C’est ainsi que, de petites vérités en gros men­songes, mêlant la réalité sordide de la tour du Renard, le fantasme et la fiction la plus totale, on est passé d’une triste mais banale affaire d’inceste familial à cette « saga judiciaire » qui a fait le tour du monde médiatique. Réseaux pédophiles, proxénétisme de dimension inter­nationale, notables corrompus venant, à la dérobée, abuser d’enfants pauvres, ecclésiastiques pervertis, artisans dévoyés, Myriam a fait la synthèse de ce qu’elle avait vu, entendu, compris d’une affaire que l’on a médiatisée à l’excès. L’imagination de Myriam, débordante et débridée, a fait le reste. À première vue, c’était déjà grotesque, à la réflexion c’est encore pire. Car, plus le dossier avance, plus Myriam en rajoute et cela en devient totalement ridicule.

Le juge Burgaud va finir par le comprendre, mais trop tard. Il sera sauvé par sa mutation, mais le mal est fait, et comme le disait, bien mieux que moi, mon confrère Éric Dupond-Moretti, souve­nons-nous que la justice n’a pas la culture de l’excuse.

La faute originelle, ce n’est pas de s’être fourvoyé, mais bien d’y avoir persisté. Tout ce qui a été vérifié a invalidé les élucubrations de Myriam et de ses fils. Il en va ainsi de la piste belge, des films pédophiles, des recherches ADN, des perquisitions et des fouilles dans le jardin de M. Delay. L’institution a malheureusement tenu tout cela pour inexistant, privilégiant, au-delà du raisonnable, la parole des enfants. Ce qui n’a pas été fait ou vérifié, malgré nos demandes insistantes, pressantes et réitérées, tout cela va permettre la réalisation du drame.

Et puis, la question fondamentale du dossier d’Outreau c’est : pourquoi cette inégalité des citoyens devant la loi ? Un traitement identique pour tous les mis en cause aurait rapidement démontré la totale absurdité des accusations portées. Pourquoi poursuivre les uns et écarter les autres, alors que des accusations semblables sont portées contre tous ? En refusant la mise en oeuvre de ce principe élémentaire, objectivement indiscutable, le juge va « privilégier » les uns, qui seront durablement emprisonnés, et dont l’existence sera détruite, au détriment des autres, qu’il aura oubliés. À la question que je lui posais, « mais pourquoi cela ? Ce n’est pas logique », il me répondait invariablement : « Ne vous tracassez pas pour les autres, on verra plus tard. » On a vu. Ces hommes et ces femmes sont venus témoigner devant vous et ce fut « le carnaval des innocents chanceux ». C’est, je crois, la faute la plus grave qui ait été commise à la justification de laquelle le juge Burgaud n’a jamais apporté de réponse. Il était insuffisant, illusoire et dangereux, de croiser la parole d’une mythomane avérée avec celle d’un enfant fou, comme l’a qualifié, dans son réquisitoire, M. l’avocat général, et de faire reposer l’essentiel, que dis-je, toute la procédure sur ce tandem branlant de l’enfant Dimitri et de Myriam. Il aurait fallu passer cette parole fantasmée, évolutive, contradictoire, mensongère au tamis des éléments objectifs et susceptibles d’être matériellement vérifiés, ce qui aurait conduit d’abord à relativiser celle-ci et ensuite, bien sûr, à l’écarter. Ça n’a pas été fait ! Le juge Burgaud a pris pour argent comptant les délires de Myriam. Chacun d’entre vous a gardé en mémoire les lettres qu’elle lui adressait du fond de sa prison et qui en disent long sur la relation d’emprise et de séduction qui s’est progressivement tissée entre eux. Enfin, il convenait de ne pas minimiser, dans une affaire aussi terrifiante, le poids d’une puissance médiatique, naturellement orientée, les effets de la rumeur et de la contamination des enfants entre eux, mais également des « adultes croyant bien faire », comme ces assistantes maternelles au grand coeur qui vont « mener l’enquête », en référant à l’administration départementale, dont le mérite principal est de n’avoir rien vu pendant quatre ans et d’avoir mis ensuite « les bouchées doubles » pour rattraper leur retard… Comme pour se faire pardonner.

Mesdames, Messieurs, lorsque l’institution judiciaire s’éloigne ou s’affranchit de ses principes fondateurs, alors, la porte est grande ouverte à l’erreur judiciaire parce que la justice au fond devient totalitaire.

Extrait de "Les grandes plaidoiries des ténors du barreau" de Matthieu Aron, aux Editions Mareuil.

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