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Le fond et la forme
Sensibilité aux valeurs républicaines et à l'identité nationale : le sondage qui pourrait rebattre les cartes de la campagne
Publié le 09 septembre 2016
Les sondés estiment que "valeurs républicaines" et "identité nationale" ont été galvaudées ou ont perdu de leur contenu, alors qu'ils sont de plus en plus utilisés dans le discours politique français depuis les attentats.
Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.
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Vincent Tournier est maître de conférence de science politique à l’Institut d’études politiques de Grenoble.
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Les sondés estiment que "valeurs républicaines" et "identité nationale" ont été galvaudées ou ont perdu de leur contenu, alors qu'ils sont de plus en plus utilisés dans le discours politique français depuis les attentats.

Atlantico : Quels sont les principaux enseignements de ce sondage ?

Jérôme Fourquet : Depuis un an et demi, l'actualité a été marquée par la recrudescence des thématiques de la République et des valeurs républicaines (attentats de janvier 2015, "Je suis Charlie", défense des valeurs de vivre-ensemble et de liberté d'expression), mais aussi de la thématique identitaire. Nous avons souhaité connaître le degré d'adhésion des Français à ces sujets à travers cette enquête.

Nous observons aujourd'hui qu'ils suscitent un phénomène de saturation, et en particulier en ce qui concerne les valeurs républicaines, avec une forte dégradation depuis mai dernier. Alors que 35% des sondés y étaient attachés, aujourd'hui ce chiffre tombe à 25% soit dix points de moins, et estiment que cette thématique a été galvaudée et a perdu de son sens et de sa force. D'un côté on voit une inflation et un emballement de l'utilisation de cette thématique, que ce soit à gauche, mais aussi à droite (l'UMP a été rebaptisée dans ce sens), mais dans le même temps de moins en moins de Français sont en phase avec cette terminologie. Comme tout concept utilisé à tort et à travers, ils perdent de leur sens et de leur substance.



Mais il y aussi probablement un deuxième phénomène à l'oeuvre : celui du décalage observable entre les valeurs proclamées et les valeurs déclinées dans la réalité. L'électorat de gauche par exemple peut se sentir troublé de l'emploi du thème de l'égalité - l'une des trois valeurs de la devise nationale de la République - par la classe politique compte tenu des fossés existant entre les territoires en France. Beaucoup de Français estiment ainsi que notre système démocratique ne délivre pas forcément toutes ses promesses. Ce décalage entre droits proclamés et droits réels permet donc sans doute d'expliquer ce résultat, et fait que ces mots sont vidés de leur sens.

Au fur et à mesure que les attentats se sont multipliés, que l'usage du thème de la défense de nos valeurs s'est accru dans le discours politique, il est de moins en moins opérant de s'y référer.



Et ce phénomène touche, à des niveaux très élevés, toutes les familles politiques : deux tiers au sein de l'électorat PS et LR, et entre 70% et 80% au FdG et au FN. Il est aussi intéressant de constater que plus on est jeune, et plus on répond "ne sais pas" à la question posée.

Qu'en est-il de la thématique de l'identité nationale, qui a également beaucoup été relancé dans le contexte de terrorisme islamiste ?

Jérôme Fourquet : Effectivement ce phénomène ne touche pas uniquement la thématique républicaine mais aussi la thématique de l'identité nationale. Ce thème a été très présent dans les débats avec une accélération depuis les questions sur la laïcité, dont la polémique autour du burkini de cet été.

Est-ce à dire que ces deux thèmes n'intéressent plus ? On peut en douter lorsqu'on voit l'écho que rencontrent les polémiques que l'on vient d'évoquer. En revanche, comme pour les valeurs républicaine, c'est sans doute les termes ou les concepts employés qui apparaissent de plus en plus dévitalisés. Alors que ces thèmes sont surinvestis, ils sont de plus en plus dévitalisés. On se souvient de Manuel Valls qui avait prononcé une mise en garde sur le fait que la langue politique était en passe de devenir une langue "morte", c'est-à-dire qui n'était plus partagée par le plus grand nombre.

Au regard de ces résultats, on voit bien que le public est à la recherche d'une nouvelle langue, d'un nouveau projet avec des concepts et des termes qui leur parlent.

La suite de cet entretien page 2

Ces deux thèmes semblent chacun être à la base du discours de François Hollande et de Nicolas Sarkozy dans cette période pré-électorale. Comment doivent-ils en parler pour espérer toucher les électeurs ?

Jérôme Fourquet : Les intuitions des deux candidats ne sont pas forcément mauvaises. Mais ce que ce sondage nous dit, c'est qu'il y a deux prérequis majeurs pour qu'ils obitennnent un écho : adapter les termes et employer des mots moins galvaudés, qui parlent davantage, c'est-à-dire un travail sémantique. Mais pour leur redonner du sens, il faudra aussi sans doute montrer que ces thèmes portent un contenu, et que les engagements pris soient en phase avec la réalité car il y a des attentes fortes sur chacun de ces sujets qui détiennent donc un potentiel.

Comment expliquer que des termes qui, on le voit, à travers des polémiques telles que celle du burkini ou de l'état d'urgence, ont un écho important pour les gens, soient à ce point dévitalisés, considérés comme galvaudés ? A quand peut-on faire remonter ce phénomène ?

Vincent Tournier : Ce sondage révèle qu’il y a un désarroi sur le sens des mots, et que ce désarroi tend à s’amplifier. Les gens ne savent plus ce que veulent dire certains mots comme République ou laïcité, alors même que ceux-ci sont supposés constituer nos références fondamentales. C’est le signe que la crise actuelle est profonde. 

Bien sûr, les désaccords sur le sens des mots ne sont pas nouveaux. Pendant la guerre froide, le Parti communiste a été un spécialiste de la langue de bois. C’est d’ailleurs ce qui a inspiré à George Orwell sa réflexion sur la "novlangue" dans son roman 1984. Le PCF alors utilisait une stratégie très efficace qui consistait à reprendre à son compte les mots de ses adversaires pour les vider de leur substance. Sans vergogne, il se présentait ainsi comme le seul parti authentiquement démocratique, le seul parti favorable à la paix ou à l’égalité, et il accusait ensuite les autres d’hypocrisie ou de mensonges, avec la complicité d’intellectuels militants ou naïfs. C’est une stratégie redoutable qui a pu semer le trouble dans beaucoup de bons esprits.

Aujourd’hui, les mouvements islamistes font exactement la même chose. On l’a vu avec le burkini. Les associations islamistes défendent cet uniforme en se plaçant sans scrupule sur le terrain de la liberté individuelle et de la tolérance, alors même que ces mouvements entendent promouvoir une société qui tourne le dos à ces valeurs. Le renversement du mot discrimination restera sans doute comme le summum de cette stratégie puisque, par la grâce de la rhétorique, ce sont ceux qui dénoncent une pratique hautement discriminatoire qui se voient accusés de prôner la discrimination.

Cette inversion des valeurs est possible parce qu’elle bénéficie d’un contexte intellectuel favorable. Acquise aux valeurs de la globalisation et du multiculturalisme, une partie des élites a visiblement décidé de mettre en cause le corpus républicain traditionnel, jugé inhospitalier envers les nouveaux arrivants. Comme il est difficile de se débarrasser des mots eux-mêmes, ceux-ci sont formellement conservés mais ils se voient progressivement vidés de leur sens originel. On assiste à une sorte d’OPA linguistique. La laïcité en fait particulièrement les frais puisqu’on ne compte plus les ouvrages savants qui tentent de la déconstruire pour lui donner un sens minimaliste, celui de la neutralité et de la liberté. 

Cette charge intellectuelle contre la laïcité repose sur une lecture sélective de l’histoire qui s’apparente à une forme de négationnisme. Or, non seulement cela n’aide pas à régler les problèmes, mais cela aggrave la rupture entre les partis et les électeurs car si on explique aux gens que la laïcité consiste à autoriser les religions à prendre possession de l’espace public, alors il n’est guère étonnant que l’opinion cesse de vibrer à l’évocation de ces grandes références. 

La suite de cet entretien page 3

Les résultats détaillés montrent une nette fracture entre les plus jeunes et les plus âgés. Si ces derniers reconnaissent que l'identité nationale et les valeurs républicaines ont un sens, ce résultat est nettement moins important à mesure que les sondés se font plus jeunes. Comment les politiciens doivent-ils se poser la question du discours à tenir, quand une partie de l'électorat demeure friande du corpus de valeurs auxquels ces termes se rattachent, et une autre ne pense pas que ces termes soient pertinents pour décrire le monde actuel ?

Vincent Tournier : D’après ce sondage, ce sont près de deux jeunes sur trois (63%) qui disent ne pas savoir ce qui les touche le plus, entre l’identité nationale et la République, alors qu’ils ne sont que 39% dans ce cas chez les plus de 65 ans. On peut évidemment relativiser ce résultat en se rappelant que les jeunes sont encore dans un processus d’apprentissage politique. Leur difficulté est ici d’autant plus grande qu’il s’agit de termes relativement abstraits, dont la compréhension n’est pas facile. 

Toutefois, on peut faire une interprétation plus pessimiste. Ce résultat montre quand même qu’une grande partie de la jeunesse reste imperméable aux débats qui traversent la société française actuelle. Non seulement ils ont du mal à comprendre ces mots, mais de plus ils peinent à en mesurer la dimension conflictuelle puisqu’on voit bien, dans ce sondage, que la droite choisit plutôt l’identité nationale, alors que la gauche opte pour la République. 

Cette situation doit nous interroger sur les mécanismes de dépolitisation qui sont à l’œuvre dans la société française. Comment une telle situation est-elle possible alors que l’éducation civique a été réintroduite au collège et au lycée, et que les jeunes ont un accès facilité à l’information ? En réalité, ce n’est pas étonnant. Tous les témoignages concordent pour dire que, si les jeunes font un usage massif des nouvelles technologies, ils investissent sur d’autres sujets que la politique : la musique, les loisirs, les amis, le sport. Face aux sirènes que représentent le consumérisme et l’hédonisme, ils n’ont manifestement pas envie de s’investir dans des réflexions politiques qui ne les inspirent pas, surtout face à des événements qui peuvent difficilement être décodés à partir des grilles de lecture dominantes actuelles. 

Cette attitude de mise en retrait peut évidemment se comprendre, mais il faut bien voir qu’elle a des conséquences lourdes, à commencer par le fait que les jeunes sont bien en peine de donner un sens aux attentats qui se produisent. D’où il s’ensuit que ceux-ci ont tendance à "glisser", à être décodés de manière simplistes, voire à tomber rapidement dans l’oubli. Cette situation est embarrassante à double titre : d’abord parce que cela montre que jeunes n’ont pas forcément compris qu’ils vont devoir faire des choix difficiles dans les années à venir ; ensuite parce que cela ne peut qu’inciter les candidats aux élections à tenir un discours très général, très lisse, pétris de bons sentiments et de grands principes creux. Or, le contexte actuel mérite mieux. 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
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arcole 34
- 07/09/2016 - 10:17
@fasanan - 07/09/2016
Je m'en doutais un peu et à mon tour je vous souhaite une bonne journée.
fasanan
- 07/09/2016 - 03:17
obsession
@ Arcole, employer des termes dénigrants pour soutenir une argumentation ne la rend pas plus crédible.
Pour vous rassurer je précise que je suis fort loin historiquement, géographiquement et idéologiquement de la rue de Solférino.
Je vous souhaite une bonne journée
vangog
- 06/09/2016 - 15:21
@lemire "les idées"ça se travaille!
Lorsqu'on les patriotes auront banni les pedagogistes et les ecolo-réactionnaires, et rétabli la transmission des valeurs et de l'histoire de France, dans l'enseignement, les jeunes retrouveront alors le goût de la patrie...c'est aussi simple que cela!