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Au-delà du scandale des e-mails démocrates piratés aux Etats-Unis, Poutine est-il en train de se réinventer en grand manitou masqué des élections occidentales ?

Publié le 29 juillet 2016
Alors que le piratage des emails du parti démocrate fait beaucoup jaser aux Etats-Unis, l'influence de la Russie dans les élections occidentales passées ou à venir est sujette à de nombreuses interrogations. Si Vladimir Poutine possède assurément des soutiens en France notamment, il convient de ne pas surestimer l'influence de ce dernier dans le processus électoral.
Cyrille Bret
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Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné...
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Florent Parmentier
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Florent Parmentier est enseignant à Sciences Po et chercheur associé au Centre de géopolitique de HEC. Il a récemment publié La Moldavie à la croisée des mondes (avec Josette Durrieu) ainsi que Les chemins de l’Etat de droit, la voie étroite des pays...
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Alors que le piratage des emails du parti démocrate fait beaucoup jaser aux Etats-Unis, l'influence de la Russie dans les élections occidentales passées ou à venir est sujette à de nombreuses interrogations. Si Vladimir Poutine possède assurément des soutiens en France notamment, il convient de ne pas surestimer l'influence de ce dernier dans le processus électoral.

Atlantico : Juste avant la Convention du Parti Démocrate devant entériner la candidature d'Hillary Clinton à l'élection présidentielle américaine, près de 20 000 mails internes au parti ont fuité sur le site Wikileaks, semant la discorde dans le parti et déstabilisant la candidate. De nombreux médias pointent aujourd'hui la responsabilité de la Russie dans cette fuite. Ce "coup politique" est-il plausible de la part de Vladimir Poutine selon vous ?

Cyrille Bret : Une précaution tout d'abord : Wikileaks a bien annoncé qu'il ne souhaitait pas et ne pourrait pas connaître la source véritable des mails publiés. C'est d'ailleurs à la base de son fonctionnement. Deuxièmement, les mails publiés indiquent que la candidature d'Hillary Clinton dans cette primaire démocrate aurait été favorisée par rapport à celle de Bernie Sanders. Cela conviendrait à la fonction fondamentale des deux grands partis américains : constituer un vivier de candidats et tenir la balance égale dans la compétition interne qu'ils se livrent.

Quant à l'origine de ce coup, je ne la connais pas précisément et il faut prendre des pincettes avec ce que les médias relaient. Ce qui est certain, c'est que le bilan d'Hillary Clinton en tant que Secrétaire d'État dans la première partie de l'administration Obama a été assez largement hostile à la stratégie et aux prises de positions russes (en Europe et au Moyen-Orient). Ce fut en soi une position très classique : Hillary Clinton a été une fervente partisane de l'Otan et d'une stratégie réactive de celui-ci en Europe. Son positionnement a été clairement défavorable à la géostratégie russe.

Pour finir, il faut tout de même garder en tête que la position de la Russie en matière de circulation de l'information et des mails est à géométrie variable. La Russie a donné asile à Edward Snowden au moment où il a fait fuiter un certain nombre de correspondances confidentielles voire secrètes, mais pour ce qui est de la liberté de l'information à l'intérieur de la Russie, les autorités sont beaucoup moins libérales !

Florent Parmentier : il est certain que Vladimir Poutine a une attitude hostile envers Hillary Clinton, dans la mesure où il lui attribue les manifestations de décembre 2011. Selon le Président russe, ces dernières étaient en réalité manipulées par le Département d’Etat. Cette affaire pourrait donc marquer la revanche de Vladimir Poutine sur Hillary Clinton, et ce d’autant plus que Donald Trump lui semble de loin préférable.

Donald Trump n'a pas caché son ouverture envers Vladimir Poutine lors de la campagne des primaires, se démarquant de la ligne traditionnellement en place ces dernières années à la Maison Blanche. En France, quels sont les partis qui relaient le plus les intérêts politiques de la Russie ? Qui pourrait-il être tenté de favoriser ? Parmi les présidentiables français actuels, lesquels présenteraient le plus d'avantages pour la Russie s'il était élu ?

Cyrille Bret : Premièrement, Donald Trump se donne des airs de bons partenaires pour la Russie, mais la ligne qu'il défend peut très facilement devenir atlantiste. Quand il demande aux Européens d'assumer eux-mêmes le coût de leur défense, il ne réclame rien d'autre qu'un renforcement des capacités européennes au sein de l'Otan, donc un renforcement de l'Otan. Ce n'est pas du tout une ligne que la Russie souhaite voir aboutir. Ce qu'il a déclaré en tant que candidat, c'est simplement qu'il admire Vladimir Poutine. En réalité, il y a fort à parier qu'une fois au pouvoir, sa politique sera assez peu différente de la politique d'Hillary Clinton, voire plus musclée.

Pour ce qui est de la France, il ne faut pas nécessairement raisonner en termes de partis, mais plutôt en groupes d'influences. Il y a des parlementaires qui ont fait voter ou ont voté durant le premier semestre des résolutions à l'Assemblée nationale puis au Sénat demandant la levée des sanctions économiques à l'égard de la Russie, sanctions qui ont été maintenues récemment. Cette position n'est clairement pas en accord avec la position des pouvoirs publics et de la diplomatie française. Ces parlementaires soutiennent moins les intérêts russes que les intérêts français et européens dans le commerce avec la Russie.

Ils appartiennent largement au groupe Les Républicains, et notamment tous ceux qui sont apparentés au courant de Thierry Mariani, qui favorise depuis très longtemps le dialogue franco-russe, essaye de développer au maximum les liens entre les deux pays et adopte une position classique de la diplomatie française : la Russie est un partenaire naturel de la France en Europe.

Il y a d'autres courants, à gauche, favorables à ce que la souveraineté russe soit respectée et hostiles aux sanctions prises au niveau européen.

Il est de notoriété publique depuis deux ans que le Front national a reçu de la part d'une banque proche du Kremlin un prêt pour l'aider à financer ses activités politiques. Il n'est pas fortement représenté au Parlement, mais il se fait régulièrement l'écho d'une coopération plus poussée entre la France et la Russie. Certains de ses leaders considèrent même que la présidence russe doit servir de modèle pour le président français.

Il est nécessaire de citer ici le livre de Nicolas Hénin, sorti il y a deux mois, sur les relais d'influence russes en France et en Europe (ndlr : La France russe, Fayard, 2016). Il faut bien entendu prendre en compte la puissance de ces réseaux, mais il ne faut pas non plus se faire d'illusions. D'autres pays partenaires de la France (Chine, États-Unis, Royaume-Uni, Allemagne, Inde, Australie…) ont aussi des réseaux d'influence et les développent. C'est une caractéristique traditionnelle du soft power à l'échelon international.

Florent Parmentier : la figure de Vladimir Poutine réveille dans l’imaginaire politique français le bonapartisme, en mettant l’accent sur l’établissement d’un Etat national à exécutif fort et centralisé. Au-delà du Front national, financé directement par des banques russes, François Fillon et Nicolas Sarkozy partagent un désir de se rapprocher politiquement de la Russie, davantage par exemple qu’Alain Juppé. La Russie a moins de soutien à gauche, à l’exception d’une personnalité comme Mélenchon et d’anciens mitterrandiens, qui saluent l’homme capable de défier le système international dominant. Dans ces conditions, et au vu du scrutin à deux tours, il est vraisemblable que la Russie pourrait être tentée de soutenir plusieurs candidats à la fois pour ne pas insulter l’avenir…

Si jamais Vladimir Poutine était tenté d'influencer également une élection française, comment cela pourrait-il se manifester (prêts financiers, soutien public…) ?

Cyrille Bret : Tout d'abord, le président russe n'est pas la seule figure publique russe à avoir une influence en France. Il y a aussi des oligarques, des penseurs, des lobbyistes qui ont leur propre agenda et qui ne sont pas forcément venus du Kremlin. Ce qui pèserait éventuellement dans une campagne électorale française, ce n'est pas nécessairement la volonté directe de Vladimir Poutine.

Une fois dit cela, il est certain que les relais d'influence du pouvoir russe sont bien connus : forte stratégie de soft power et de rayonnement par l'intermédiaire des médias. Les journaux en ligne russe se sont tous dotés de rédactions francophones qui peuvent avoir une influence sur l'opinion française. Il ne faut pas non plus surestimer cette influence-là : les Français n'ont évidemment pas les yeux rivés sur les médias russes francophones.

L'influence peut aussi se manifester par le biais du financement des partis, mais il faut ici s'astreindre au respect de la loi française qui est assez contraignante sur ce sujet. Je ne doute pas que d'un point de vue politique et juridique, des financements excessifs ou illégaux de partis seraient évidemment mis en évidence.

Enfin, il faut savoir que les autorités russes sont depuis très longtemps au fait du caractère ambigu de l'influence. Cette dernière peut ainsi très vite se retourner contre les relais d'influence. Un acteur qui apparaîtrait comme pro-russe et télécommandé par la Russie serait très rapidement décrédibilisé dans une élection nationale.

Je ne pense pas que les Russes baisseront la garde pour les élections à venir, ils seront présents en France, en Allemagne, etc. Mais ils ne pourront évidemment pas faire l'élection.

Florent Parmentier : Comme d’autres pays, la Russie suivra les élections françaises. Cependant, la Russie n’aura pas forcément énormément d’influence sur le scrutin ; il n’y a pas un vote communautariste russe en France, ni même pour l’Eglise orthodoxe. Un soutien public pourrait avoir un effet contre-productif, comme cela avait été le cas en Ukraine en 2004, où le candidat Viktor Ianoukovitch ne l’avait finalement pas emporté.

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