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© Reuters
Si la popularité d’Hillary Clinton ne remonte pas et qu’elle gagne quand même l’élection à la fin, ce sera une présidence difficile, puisque la méfiance sera de la partie dès le premier jour.
Never Hillary

Comment les Américains en sont venus à reprocher à Hillary Clinton l'exact inverse de ce qu’ils lui reprochaient quand Bill était président

Publié le 29 juillet 2016
Si Donald Trump se fait remarquer par son impopularité aux Etats-Unis (en-dehors de ses propres partisans), la cote de popularité de sa rivale Hillary Clinton n'est pas beaucoup plus élevée. Un désamour qui trouve ses racines dans les années 1980, pour des raisons qui ont bien évolué jusqu'à aujourd'hui.
Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis ...
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Jean-Eric Branaa
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Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis ...
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Si Donald Trump se fait remarquer par son impopularité aux Etats-Unis (en-dehors de ses propres partisans), la cote de popularité de sa rivale Hillary Clinton n'est pas beaucoup plus élevée. Un désamour qui trouve ses racines dans les années 1980, pour des raisons qui ont bien évolué jusqu'à aujourd'hui.

Atlantico : Depuis son entrée dans le monde de la politique, Hillary Clinton n'a cessé de susciter une forte animosité à son égard. Pour quelles raisons est-elle si impopulaire aujourd'hui ? Ces raisons sont-elles les mêmes que dans les années 1990 ? Les motifs pour lesquels elle est détestée aujourd'hui ne sont-ils pas à l'exact opposé de ce qu'ils étaient à l'époque ?

Jean-Eric Branaa : C’est à l’époque où elle était la Première dame de l’Arkansas que cette mauvaise réputation a commencé à lui coller à la peau. Face à un mari chaleureux et charismatique, elle apparaissait coincée, froide et effacée, faisant religion de toujours laisser son mari prendre la lumière. Mais, peut-être parce qu’elle était trop discrète, la presse a eu vite fait de dresser le portrait d’une femme de tête, dure et sévère. Dès l’accession à la présidence de Bill Clinton, Vanity Fair décrivait par exemple Hillary comme une femme qui contrôlait tout dans la sphère proche de son mari, faisant trembler les conseillers et tout l’entourage du président. On ne compte plus les articles comme celui-là qui se sont multipliés à l’époque. Alors les attaques se sont multipliées, jusqu’à devenir parfois un peu machistes. On peut citer l’exemple de Paul Tsongas, candidat malheureux contre Bill dans les primaires de 1992, qui a dit d’elle : "quand on n’a pas de charisme, on l’épouse".

Les choses ont effectivement évolué et c’est sous les traits d’une moraliste qu’elle a ensuite été dépeinte. Sa religiosité a été mise en avant, on s’est souvenu qu’elle était méthodiste, une église qui prône l’abstinence et interdit la consommation d’alcool. L’Amérique puritaniste a depuis toujours été très active en politique aux Etats-Unis et les ligues féministes n’ont pas forcément été les plus progressistes. On a rapidement assimilé Hillary Clinton à cette attitude et elle est devenue une sorte de mère-la-morale, un peu grincheuse. La gauche du parti démocrate, on s’en doute, l’a alors prise en grippe. C’était d’autant plus facile que ses positions sur des sujets sensibles n’allaient pas dans le sens de cette gauche dite "libérale" : sur les droits des LGBT et le mariage gay en particulier, sur la peine de mort ou sur la consommation du cannabis, on a surtout entendu une parole prudente, voire hostile de la part d’Hillary Clinton.

La difficulté en politique, c'est qu’il est très difficile de changer de position ou de catégorie, une fois qu’on est catalogué ; Hillary Clinton en fait l’amère expérience. Sur tous ces sujets socialement sensibles, elle a finit par faire marche arrière. Hélas ! C’est ce changement d’attitude qui lui a alors été reproché. Les plus gentils lui ont alors reproché son "inconsistance", les moins aimables ont déclaré qu’elle était cynique.

Pour être complet, il faut préciser que le portrait peu flatteur d’Hillary Clinton a eu le temps de s’étoffer : elle cumule quand même plus de trente ans de vie publique, ce qui équivaut à beaucoup de décisions. Chacune d’entre elle a servi à augmenter le total des mécontents, tantôt contre la guerre en Irak – ou pour –, ou contre Keystone XL (un pipeline géant décrié par les écologistes) – ou pour –, ou contre les accords commerciaux internationaux – ou pour –, et ainsi de suite... Car les sujets sont nombreux et les divergences aussi. L’affaire des emails est arrivée dans ce contexte et a surtout servi à établir une règle que certains cherchaient à écrire depuis longtemps : Mme Clinton se moque des lois et fait comme bon lui semble. Il n’en fallait pas plus pour déclencher une crise de confiance et… un nouveau rejet.

Selon un récent sondage réalisé par Morning Consult auprès de répondants détestant Hillary Clinton sur les raisons de leur animosité, 84% étaient d'accord avec la phrase "elle change d'avis lorsque cela l'arrange politiquement" et 82% estiment qu'elle est corrompue. Quels sont les éléments et décisions qui ont donné cette image à Hillary Clinton ? Que devrait-elle faire pour s'en défaire ? Est-ce seulement possible ?

Le contexte que je viens d’évoquer aurait mis certainement fin à la carrière de beaucoup d’hommes politiques. Pourtant, Hillary s’est accrochée et a tenu. Cette façon de s’accrocher au pouvoir, ou à la sphère du pouvoir, a renforcé la mauvaise image que d’aucun pouvait avoir d’elle. Trois événements au moins sont cependant fondateurs pour expliquer cette image d’une femme qui est prête à tout pour arriver et, parce que cela ne nuit pas à la justification, qui serait corrompue.

La première remonte au temps des infidélités de son mari : on imagine que n’importe quelle femme l’aurait laissé choir dans le bureau ovale, peut-être même avec une paire de gifles en prime. Bien au contraire, Hillary a pardonné et est restée, fidèle telle le capitaine du Titanic, affrontant vents et marées et supportant, en prime, l’humiliation mondiale qui lui était infligée. La première réaction de pitié a vite laissé place à une hostilité importante.

La deuxième date de son mandat de sénateur. Il fallait voter pour ou contre l’entrée dans la guerre et Hillary a fait le choix d’apporter son soutien au président Bush, dans un élan d’unité nationale. Ce premier vote n’a pourtant pas été répété en 2007, c’est-à-dire juste avant qu’elle ne se lance dans la course à la Maison-Blanche. A cette époque-là, pourtant, les choses étaient un peu différentes puisqu’il y avait des soldats sur le terrain et que ce volte-face a assez bien ressemblé à un abandon.

Le troisième tient à son rapport à l’argent et à ses attaches en général avec ceux qui sont les plus riches de l’Amérique, voire du monde. Ses détracteurs n’imaginent pas qu’elle pourrait agir contre les intérêts de ces puissants, tant sont forts les liens, et parce qu’elle dépendrait de leurs financements ou qu’elle a besoin d’eux pour le bien de la Fondation Clinton, dirigée par son mari et sa fille. Les conférences, qui sont payées des fortunes et souvent au profit de pays à qui on peut faire des reproches sur le plan des Droits de l’Homme, ont renforcé cette image très négative.

Enfin, son changement de position sur les sujets à controverse précédemment évoqués a encore abîmé davantage une image passablement écornée. Il reste qu’elle doit lutter avec force contre cette dynamique et que c’est parfois très injuste : ainsi, alors que Bernie Sanders lui demandait de venir sur ses positions à lui, en ce qui concerne le salaire minimum (pour le porter à $15), l’engagement d’agir pour mettre fin aux coûts exorbitants pour les études dans le supérieur (au niveau des Colleges) ou pour poursuivre plus en avant la réforme de la santé, elle a accepté l’ensemble de ces mesures : c’est ce que les supporters de Bernie Sanders lui reprochent aujourd’hui en la qualifiant d’opportuniste.

Si Hillary Clinton est impopulaire, il reste fort probable qu'elle soit élue par défaut. Dans quelle mesure l'élection d'une candidate si impopulaire avant même son élection à la présidence pourrait-elle avoir des conséquences politiques désastreuses à la prochaine élection présidentielle en 2020 ? Peut-on imaginer que l'élection d'Hillary Clinton favoriserait l'arrivée à la présidence d'un candidat pire encore que Donald Trump ? 

Elle ne peut pas se permettre de rester impopulaire. Il est vrai que Donald Trump est encore plus impopulaire qu’elle à l’heure actuelle et qu’on peut donc imaginer qu’il y aura un vote par défaut. En réalité, elle n’est pas à l’abri que le groupe qui la rejette le plus, à savoir les moins de trente ans, bascule dans le camp Trump. L’offensive a été lancée avec le discours d’Ivanka, la fille du milliardaire, qui a essayé de "vendre" son père en l’humanisant, et en dressant un portrait de lui qui semblait plutôt coller à… Bernie Sanders. L’offensive sera donc forte pour capter cet électorat et pour se rendre sympathique auprès de lui. Dès ce mercredi, Trump répond, par exemple sur le réseau social Reddit, en live, à "toutes les questions qui seront posées et sans filtre".

Si la popularité d’Hillary Clinton ne remonte pas et qu’elle gagne quand même l’élection à la fin, ce sera une présidence difficile, puisque la méfiance sera de la partie dès le premier jour. En réalité, c’est au Congrès que ce rejet se traduirait immédiatement et, même si elle parvient à récupérer la majorité au Sénat cet automne, elle la perdrait dès le premier renouvellement, c’est-à-dire en 2018 : il ne lui serait alors plus possible de faire passer la moindre réforme dans le pays.

C’est ce garde-fou, prévu par la Constitution, qui fait qu’on ne peut pas prétendre qu’une présidence commencée dans la défiance entraînera forcément une radicalisation à droite aux élections présidentielles suivantes, à savoir en 2020 : les électeurs auront beaucoup voté d’ici-là, renouvelé beaucoup de postes et auront eu le temps de clamer leur colère, si elle existe.

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