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Dilma Roussef est-elle aux prises avec le dernier avatar de cette longue tradition sud-américaine qu’est le coup d’Etat (quelles que soient ses propres casseroles) ?

Publié le 20 avril 2016
Le week end du 16 avril, le Parlement brésilien a voté la destitution de Dilma Roussef. La chef d'Etat s'est déjà plainte à plusieurs reprises d'un "coup d'état politique". Le Washington Post et l'ancien Président Lula abondent dans son sens : les bases juridiques invoquées ne tiennent pas.
Pierre Salama est professeur émérite des universités, professeur et chercheur au Centre d'Economie de Paris-Nord où il est spécialiste des économies sud-américaines. Il a publié de très nombreux livres traduit en espagnol et en portugais dont Les...
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Pierre Salama est professeur émérite des universités, professeur et chercheur au Centre d'Economie de Paris-Nord où il est spécialiste des économies sud-américaines. Il a publié de très nombreux livres traduit en espagnol et en portugais dont Les...
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Le week end du 16 avril, le Parlement brésilien a voté la destitution de Dilma Roussef. La chef d'Etat s'est déjà plainte à plusieurs reprises d'un "coup d'état politique". Le Washington Post et l'ancien Président Lula abondent dans son sens : les bases juridiques invoquées ne tiennent pas.

Atlantico : A plus d'une reprise, Dilma Roussef et Lula ont souligné être les victimes d'une forme de coup d'état, et le Washington Post lui-même évoque le "coup d'Etat politique" qui aurait lieu au Brésil. Dans quelle mesure peut-on effectivement utiliser cette expression au sujet de la situation brésilienne actuelle ?

Pierre Salama : Le terme "coup d’état" choque dans la mesure où il est toujours associé au coup d’état militaire, ce que le Brésil a malheureusement connu à de nombreuses reprises, tout comme d’autres pays d’Amérique latine.

Dans le cas présent, le Washington Post utilise l’expression de "soft coup d’etat " (coup d’état doux). Au Brésil, l’expression de coup d’état médiatico-juridique est également utilisée. Il s’agit en réalité d’un détournement de l’esprit de la loi : l’impeachment (destitution) a été pratiquée sur des bases juridiques qui ne tiennent pas. La corruption est une base juridique qui existe. Mais Dilma Roussef n’est pas accusée de corruption contrairement au président Collor, lui aussi destitué au début des années 1990. Elle est accusée d’avoir fait des reports de dépense, qui est une pratique malheureusement assez courante et que l’on voit même en France mais qui, il est vrai, a pris une plus grande ampleur au Brésil. Cela n’a toutefois jamais constitué un argument possible pour une destitution.

Les deux appelations évoquées précédemment ont du sens : pour la destitution de Dilma Roussef, la loi a été détournée, on peut donc qualifier cela de "coup d’etat soft", on peut aussi parler de coup d’état médiatico-juridique car les grands organes de presse écrite et télévisée sont (et certains très fortement) aux mains de l’opposition.

Le Washington Post explique les manipulations immorales et parfois même illégales auxquelles s'adonnerait la droite brésilienne. Quels sont ces méthodes utilisées pour tenter d'abattre le socialisme local ? En quoi sont-elles discutables, voire condamnables ?

La première méthode est celle à laquelle a eu recours le juge Moro : il a écouté l’ex président de la République et il a immédiatement donné les enregistrements à la presse d’opposition. Un juge qui ferait cela en France serait immédiatement démis de ses fonctions. Le juge Moro a été démis quelques jours plus tard mais le malheur était fait.

Deuxièmement, comme cela a été observé dans la plupart des cas, les enquêtes n’ont été orientées que vers le Parti des travailleurs (PT) alors que des noms de personnels politiques issus de l’opposition circulaient également. En effet, toute la campagne anti-corruption a été concentrée sur Lula et sur le personnel politique du PT, ce qui montre bien une sorte d’instrumentalisation de la corruption.

En ressort toutefois un éléments positif : il y a aujourd’hui en Amérique latine, de la part de la base, de la population, un refus du système de corruption qui domine.

Il y a un donc d’un côté ce refus de la population du système de corruption (d’autant plus en période de crise) et de l’autre une instrumentalisation par l’opposition. La bataille ne repose que sur des arguments partiaux.

Par ailleurs, semble se dessiner un début de complot, d’après ce que j’ai entendu dire et tels que les arguments du Washington Post le montrent. En effet, des fractions de l’opposition cherchent à tendre des pièges en écoutant de manière totalement illégale le gouvernement, en orientant les recherches et en utilisant la presse pour déstabiliser complètement ces gouvernements qui sont déjà fragilisés par la crise et par la politique d’austérité qu’ils menée. Rappelons qu’un hacker n’est pas difficile à acheter, il suffit d’avoir de l’argent. Le Washington Post fait d’ailleurs référence aux confessions d’un hacker qui explique qu’il travaille pour des organes de déstabilisation.

Enfin, les réseaux sociaux ont une grande importance : toute une série de fuites ont montré que l’enquête qui concerne l’opération Lava Jato (centrée autour de Petrobras et des grandes compagnies de travaux public) a révélé que tout le monde est impacté par la corruption. Cela va bien au-delà de la petite maison ou du petit duplex de Lula : on parle de millions de réals. Le poids grandissant des réseaux sociaux a entraîné une prise de conscience chez les gens d’une certaine tromperie, instrumentalisation.

Avant même que se développe cette campagne de dénonciation de la corruption, Dilma Roussef était très bas dans les sondages à cause de la politique économique qu’elle a menée et de la façon dont elle l’a menée. En effet, pour parler de façon caricaturale, elle a menti pendant les élections et une fois au pouvoir, elle a pratiqué la politique économique de son adversaire. Cela a été un choc pour beaucoup de gens : elle a chuté très rapidement dans les sondages et a perdu sa légitimité, ce qui a provoqué une ingouvernabilité. Toutefois, après cette instrumentalisation de la corruption par l’opposition, de nombreux gens qui dénonçaient Dilma Roussef se sont mobilisés pour le PT.

Au-delà des méthodes douteuses de l'opposition, que peut-on dire du Parti des travailleurs et de Dilma Roussef ? Sont-ils davantage victimes que coupables de corruption ? Quel impact a eu leur politique dans l'amélioration ou la détérioration des conditions de vie des Brésiliens ?

La corruption est un phénomène suffisamment complexe pour ne pas se lancer dans des arbitrages rapides de la sorte. Le système brésilien et le fonctionnement de la politique au Brésil impliquent la corruption : il y a une trentaine de partis politiques et les alliances sont achetées. Il y a quelques années, le scandale du Mensalão a fait du bruit : lorsque Lula était Président, certains de ses ministres ont acheté les voix des députés pour faire passer des lois. Les partis politiques n’ayant pas d’argent public, ils cherchent de l’argent un peu partout. A partir de ce mode de fonctionnement qui implique certaines formes de corruptions, pour des partis politiques, c’est la loi de la capillarité : ceux qui souffrent de ce type de pratiques cherchent par la suite à s’enrichir pour eux-mêmes. L’enrichissement personnel prime sur le reste et de nombreux cas de ce type concernant des députés, des ministres (quels que soient leurs partis) ont été révélés. Le fonctionnement des partis, au Brésil et en Amérique latine doit absolument être réformé.

Pour connaitre l’impact sur les conditions de vie des Brésiliens, il faut remonter à Lula. Le Brésil a bénéficié de toute la période de hausse du cours des matières premières. Le pays a été frappé par ce que les économistes appellent la "maladie hollandaise" : cela a donné lieu à une désindustrialisation et les augmentations de salaires qui ont été faites se sont traduites par des augmentations d’importations. Lula qui a pratiqué cette politique retirait une certaine légitimité auprès des pauvres parce qu’il a satisfait un certain nombre de besoins essentiels mais aussi auprès des plus riches. Il était à la fois le père des pauvres et la mère des milliardaires.

Quand Dilma Roussef est arrivée au pouvoir, la situation s’est dégradée car la chute des matières premières commençait à apparaître à la fin de ses deux premières années au pouvoir. La crise s’est développée car le secteur industriel, affaibli par les politiques qui avaient été menées sous Lula, ne pouvait pas répondre : cela s’est traduit par de l’inflation et une hausse des taux d’intérêt. Aujourd’hui, le Brésil a 10 points de PIB de déficit budgétaire, d’où les politiques d’austérité. 

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A M A
- 20/04/2016 - 15:29
L'Amérique aux Américains.
L'Amérique aux Américains. Soit. Mais le Brésil semblerait vouloir larguer les amarres pour mieux co-naviguer avec la Chine, ce qui ne serait pas du gout de l'Oncle Sam bien sûr. Alors, la remise en ordre est facile par le biais du chantage à la corruption, généralisée dans ce pays. Du vrai "Panama papers".