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Les profits des entreprises américaines approchent de leur niveau record. Et voilà pourquoi il s’agit d’un indicateur en trompe l’oeil de la santé réelle de l’économie transatlantique
Publié le 05 avril 2016
Outre-Atlantique, le taux de rentabilité des entreprises américaines ainsi que la part de leurs revenus rapportée au capital atteignent des niveaux record. Pourtant, il semblerait que ça ne soit pas le signe d'une économie vigoureuse, au contraire.
Mathieu Mucherie est économiste de marché à Paris, et s'exprime ici à titre personnel.
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Outre-Atlantique, le taux de rentabilité des entreprises américaines ainsi que la part de leurs revenus rapportée au capital atteignent des niveaux record. Pourtant, il semblerait que ça ne soit pas le signe d'une économie vigoureuse, au contraire.

Le taux de rentabilité des entreprises américaines ainsi que la part de leurs revenus rapportée au capital atteignent des niveaux record. Que révèle cette situation de l'état de l'économie américaine ? 

Le constat est un peu plus compliqué. Car les profits globaux (ceux de la comptabilité NIPA, l’ensemble des entreprises cotées US) stagnent depuis 4 ans, autour de 2100 milliards USD/an. Au début on a mis cela sur le compte de la montée du dollar, qui affectait les résultats réalisés en dehors des USA. Puis à partir de l’été 2014 c’est la chute des prix de l’énergie qui a monopolisé l’attention, et maintenant c’est un début de hausse de la masse salariale (2,5 millions d’emplois crées chaque année depuis deux ans et demi, et des salaires qui se reprennent un peu quoique timidement) peu compatible avec l’étroitesse des gains de productivité. Anyway : les profits n’ont rien de titanesques dans ce cycle, et donc le drame dans la déformation du rapport capital/travail ne vient pas des usual suspects. Les vagues de QE ont déplacé quelques lignes, j’en conviens ; je suis beaucoup moins convaincu par le reste de l’argumentaire de Larry Summers autour de la monopolisation. La déformation ne vient pas tant du monde des entreprises que de comptes des particuliers : la moitié des adultes américains ont des actions, mais ce niveau de détention tombe à 20% chez ceux qui gagnent moins de 30K$/an, contre 80% pour ceux qui gagnent plus de 70K$/an. Donc les trillions de richesse financière crées par les QE entre 2009 et 2014 ont prioritairement bénéficié aux hauts revenus (encore un argument pour passer à la monnaie hélicoptère).

L’économie américaine est, comme les autres, un peu moins tout de même grâce aux QE, soumise à de fortes pressions déflationnistes : la quasi-disparition de l’inflation, depuis 2008, phénomène largement non anticipé, explique que le capital va mal et le travail encore plus mal. Rien à voir avec la fin du 19e siècle, où le travail allait bien et le capital encore mieux : cette déflation était portée par le progrès technique, pas la nôtre qui n’est portée que par la déconfiture des banques et l’indépendantisme des banques centrales. A noter que cette explication peut s’appuyer sur Larry Summers himself, lui qui demandait à ses interlocuteurs s’ils préféraient avoir accès au système de soins actuel avec les prix d’aujourd’hui ou au système de soins de 1980 avec les prix de 1980 : le fait que la plupart des gens choisissent la première option implique que la vraie inflation dans le secteur de la santé a probablement été négative chaque année au cours des 35 dernières années (bien loin de la comptabilité officielle, qui il est vrai fait sans doute l’erreur inverse dans le champ de l’éducation). Sur-estimation de l’inflation et non-anticipation de la déflation sont dans un bateau, et ce sont ceux qui sont les moins diversifiés et les moins internationalisés qui tombent à l’eau.

Pour l'ex-secrétaire du Trésor Larry Summers, ce phénomène serait lié à une augmentation du pouvoir de monopole, qui aurait permis une augmentation des profits des entreprises. Cette explication est-elle valable ? Quelles en sont les conséquences sur le reste de l'économie, sur les salariés ?

Franchement, c’est douteux, mal documenté. De nombreux secteurs atomistiques maintiennent leurs profits. Les monopoles sont fort peu nombreux dans le secteur privé. On ne peut pas tout expliquer en macroéconomie par Apple et Google, même si ce sont des cas frappants. D’autant que la concurrence potentielle est forte dans les NTIC. On parle beaucoup des rendements croissants, on ne les croise pas souvent et durablement. Et si certaines industries sont plus concentrées que naguère aux USA, c’est pour faire face à une concurrence internationale accrue : autrement dit à une déconcentration globale. Les fusions-acquisitions sont certes importantes aux US, mais pas tant que ça à ce stade du cycle, et si l’on tient compte du niveau des taux d’intérêt. Globalement, les théories new age ne tiennent pas plus la route macro aujourd’hui qu’en 2000. 

Mais il est vrai que les nouvelles firmes (celles qui ont moins d’un an d’existence) sont de moins en moins nombreuses : en % de l’ensemble des firmes US, elles passent de 15% dans les années 80 à 12% autour de 2000 et seulement 10% aujourd’hui. En parallèle, le taux de création et de destruction d’emplois est sur un trend déclinant depuis 3 décennies et la crise de 2008 ne fait qu’accélérer le processus anti-Schumpetérien. La destruction-créatrice est une blague pour conférencier Ted-X, comme l’accélération du progrès technique : hélas, ce n’est pas une réalité macro. Est-ce que cet allongement progressif de l’âge médian des entreprises (et son corolaire, un surcroit de bureaucratisation) peut expliquer de grandes choses, plus que le vieillissement démographique ou la sénilité monétaire ?

Le même phénomène est-il observable en France et en Europe ? Comment cela se traduit-il ?

Pas vraiment. L’Allemagne est un cas à part, comme sur le graphique ci-dessous qui concerne la concentration des revenus. La plupart des pays d’Europe continentale, la France en particulier, ne voient pas un triomphe du capital au détriment du travail, ou une concentration croissante des revenus, ou une monopolisation accélérée de larges pans de l’économie. 

 

Quand j’étais petit, il n’y avait qu’un opérateur public de télécom, et trois chaines publiques de TV, quelques progrès ont tout de même été réalisés. Je ne vois pas bien le rapport entre les tendances décrites (si elles existaient) et les facteurs mis en lumière par Summers ou The Economist. En France, la monopolisation, la rigidification de l’économie et les inégalités viennent plutôt de l’immobilier, secteur peu concurrentiel (rentes foncières délirantes), soumis à un bombardement législatif permanent (au nom des pauvres, de l’écologie, etc.), secteur clé dans la déformation des patrimoines au cours des quinze dernières années. L’immobilier perverti, joint à une déflation rampante et d’autant plus perverse qu’elle est servie sous un décorum de politique monétaire accommodante, sape les classes moyennes inférieures, et préserve en relatif les plus aisées, qui peuvent se protéger ou contourner l’obstacle. Quelle que soit la catégorie sociale considérée, nous n’avons pas assez d’actions, et elles ne sont pas assez dynamiques depuis 2000, pour expliquer quoi que ce soit. Et nous récoltons des thérapies summersiennes & pikettystes basées sur une critique implicite ou explicite du capitalisme moderne, là où nos maux concrets et nos déséquilibres viennent tantôt de Francfort tantôt de nos réglementations foncières c'est-à-dire de l’anticapitalisme le plus borné.

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