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© Reuters
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Bonnes feuilles

Retour sur un fiasco français : à l’origine du massacre des Tutsis au Rwanda, une opposition politique avant d’être raciale

Publié le 02 avril 2016
À travers dix récits, Jean-Marc Simon, un ambassadeur qui a consacré près de trente ans de sa carrière aux relations franco-africaines, emmène le lecteur de N’Djamena à Abidjan, en passant par Bangui et Pretoria. Des aventures souvent cocasses, parfois tragiques, qui témoignent de l’intérêt constant que la France, en dépit de quelques différences d’approche, a porté à ce continent. Extrait de "Secrets d'Afrique - Le témoignage d'un ambassadeur" de Jean-Marc Simon, aux éditions du Cherche Midi 1/2
Jean-Marc Simon
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Jean-Marc Simon est historien et romancier. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur Jacques Messine. Il a été ambassadeur de France et conseiller Afrique du ministre des Affaires étrangères sous la première cohabitation, directeur de cabinet de...
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À travers dix récits, Jean-Marc Simon, un ambassadeur qui a consacré près de trente ans de sa carrière aux relations franco-africaines, emmène le lecteur de N’Djamena à Abidjan, en passant par Bangui et Pretoria. Des aventures souvent cocasses, parfois tragiques, qui témoignent de l’intérêt constant que la France, en dépit de quelques différences d’approche, a porté à ce continent. Extrait de "Secrets d'Afrique - Le témoignage d'un ambassadeur" de Jean-Marc Simon, aux éditions du Cherche Midi 1/2

Mardi 6 avril 1994, 21 heures, je viens de quitter mon bureau de l'hôtel de Montesquiou, rue Monsieur, et rejoins un ami journaliste pour aller dîner à Montparnasse. Mon téléphone cellulaire sonne.

L'agent de permanence du Quai d'Orsay me demande. Il m'informe que l'avion du président du Rwanda, Juvénal Habyarimana, qui rentrait d'un sommet régional à Dar ès Salam s'est écrasé à l'atterrissage à Kigali. Le président du Burundi, Cyprien Ntaryamira était également à . Il n'y aurait aucun survivant et il semblerait selon notre ambassadeur que l'appareil ait été abattu par un tir de missile.

Je suis accablé par cette nouvelle et en informe aussitôt le ministre Michel Roussin. J'imagine immédiatement les conséquences d'une telle catastrophe.

- Il va y avoir 100 000 morts m'exclamé-je.

Quelques mois plus tôt, le 21 octobre 1993, c'est le président du Burundi nouvellement et démocratiquement élu, Melchior Ndadaye, hutu d'origine qui a été assassiné par des officiers tutsis, nostalgiques de l'ancien régime militaire. Six mois plus tard, on déplore déjà des dizaines de milliers de victimes. Ce terrible exemple donnait évidemment le ton de ce qui risquait d'advenir au Rwanda. Ceux qui avaient planifié l'assassinat du chef de l'Etat ne pouvaient pas l'ignorer.

Afin de mieux comprendre le funeste scénario qui va se dérouler il faut rappeler ici quelques faits historiques.

Le Rwanda et le Burundi, l'un et l'autre anciennes colonies allemandes devenues belges après la Première Guerre mondiale, ont en commun cette particularité d'être peuplées des deux mêmes ethnies, les Hutus et les Tutsis.

Les premiers, les habitants originels appartiendraient à la grande famille Bantoue d'Afrique centrale, tandis que les seconds, plus clairs de peau seraient venus de la vallée du Nil. Les Tutsis ayant exercé le pouvoir pendant des siècles bien avant la période coloniale, à travers des royautés de type féodal des simplifications hâtives en ont fait une race de seigneurs aux origines mythiques. Il y a des idées fausses qui ont la vie dure.

Au point que, lorsque le ministre de la Coopération est auditionné par la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale en 1995, son président, Valéry Giscard d'Estaing, se lance dans une leçon magistrale où il tente d'expliquer que "les Tutsis sont grands et distingués, alors les Hutus sont petits et trapus." Des propos qui se rapprochent de ceux que Jean Lacouture prête à François Mitterrand qui aurait vu dans les premiers des aristocrates et dans les seconds des sans-culottes.

On imagine ainsi de quel côté le naturel faisait pencher respectivement l'un et l'autre !

La vérité est tout autre et il est en réalité bien difficile de distinguer un Hutu d'un Tutsi. Les uns et les autre sparlet la même langue, le kinyarwanda, de nombreux mariages mixtes se sont produits au fil des années, l'opposition des éleveurs et des agriculteurs n'a plus grand sens aujourd'hui. J'ai vu des prétendus spécialistes de l'Afrique, fort embarassés lorsque, après avoir tenté de deviner l'appartenance ethnique d'un interlocuteur rwandais, ils se faisaient sèchement  contredire. L'oppositiondes deux communautés est avant tout d'essence politique. Ce sont essentiellement des considérations partisanes qui ont conduit, dès les débuts de la colonisation, à son exploitation raciale.

Les élections générales qui précèdent l'accès à l'indépendance en 1962 amènent au pouvoir les Hutus et mettent aussi fin au long règne de la monarchie tutsie. Une partie des membres de cette communauté se rebelle alors et doit faire face à une violente répression qui la contraint à l'exil dans les pays limitrophes. Quelques années plus tard, à la suite de massacres dont les Hutus sont victimes en 1972 au Burundi, le pays frère et voisin, le pouvoir rwandais se lance dans une nouvelle chasse aux sorcières qui conduit à un nouvel exode de Tutsis en Ouganda.

C'est à cette époque que le général Juvénal Habyarimana, d'origine hutue, prend le pouvoir à la faveur d'un coup d'Etat et instaure un régime fort, appuyé sur un parti unique, le MRND. Il gouvernera le Rwanda pendant plus de vingt ans jusquà sa mort tragique.

Les exilés tutsis d'Ouganda rêvent, quant à eux, d'un retour au pays et s'organisent. En 1987, ils créent le Front patriotique rawandais, le FPR, mouvement d'inspiration marxiste. L'un des leurs, qui est devenu le chef du service de renseignement de l'armée ougandaise, le major Paul Kagamé, prend la tête de la branche armée du FPR, l'APR, et lance, le 1er octobre 1990, l'offensive vers le Rwanda.

Les populations hutues, établies à proximité de la frontière, victimes des combats mais aussi de massacres, doivent fuir à leur tour.

Kigali organise, sans états d'âme, la riposte et appelle au secours les pays amis dont la France qui, depuis 1978, lui apporte sa coopération militaire. Paris dépêchera sans tarder un petit contingent destiné à aider les forces armées rwandaises à stopper l'agression, ce sera l'opération Noroît, que Kagamé ne nous pardonnera jamais. Les combats se poursuivront jusqu'en 1994, en dépit de tous les efforts de règlement politique.

Dans les heures qui suivent l'assassinat du président Habyarimana, les massacres de Tutsis commencent et vont durer près de cent jours.

Extrait de "Secrets d'Afrique - Le témoignage d'un ambassadeur" de Jean-Marc Simon, éditions Cherche Midi, mars 2016. Pour acheter ce livre cliquez ici

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