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© Reuters / Philippe Wojazer
Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron.
© Reuters / Philippe Wojazer
Le ministre de l'Economie, Emmanuel Macron.
Dans les pas de Giscard

Emmanuel Macron sera-t-il au socialisme crépusculaire ce que VGE a été au gaullisme finissant ?

Publié le 18 avril 2016
Véritable ovni du monde politique depuis son éclosion sur la scène française, Emmanuel Macron est souvent dépeint comme l'incarnation d'une nouvelle gauche en train de s'imposer. Un bouleversement qui rappelle, sans tomber dans l'anachronisme, la prise de distance de Valéry Giscard d'Estaing avec le gaullisme dans les années 1970.
Yves Roucaute est philosophe. Agrégé de philosophie et de sciences politiques, il enseigne à la faculté de droit de l’université de Paris-X.
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Marc Endeweld est journaliste indépendant, ancien grand reporter à Marianne. Il a publié plusieurs ouvrages dont "Le grand Manipulateur" (Stock, 2019) et L'ambigu Monsieur Macron (Flammarion, 2015).
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Véritable ovni du monde politique depuis son éclosion sur la scène française, Emmanuel Macron est souvent dépeint comme l'incarnation d'une nouvelle gauche en train de s'imposer. Un bouleversement qui rappelle, sans tomber dans l'anachronisme, la prise de distance de Valéry Giscard d'Estaing avec le gaullisme dans les années 1970.

Durant son septennat à l&rsrgbquo;Elysée entamé en 1974, Valéry Giscard d’Estaing a tenté d'entériner une rupture au sein de la droite avec le gaullisme français (en témoigne sa phrase prononcée lors de son élection "De ce jour date une ère nouvelle de la politique française"). Comment cette distance s'est-elle concrétisée ? Comment s'y est pris Valéry Giscard d'Estaing pour parvenir à ses fins ? Avec quels soutiens et quels succès ?

Yves Roucaute : Votre question est particulièrement intéressante car la situation actuelle se prêterait au surgissement d’un tel personnage, et pourtant, il ne surgit pas.  Je vais donc me permettre de montrer ce qui manque aussi à notre époque.

Il ne faut jamais oublier que lorsque Valéry Giscard d'Estaing est élu Président, ce n'est pas un personnage qui sort d'une boîte. Il est jeune, mais il a déjà une longue histoire politique commencée courageusement dans la résistance avec le Général de Lattre de Tassigny, alors qu’il avait 18 ans. Il est député depuis 1956 et a été nommé secrétaire d’Etat aux finances dès 1959, auprès de Pinay, après son soutien à de Gaulle. Il est ministre des finances en 1962, il a alors environ 36 ans. À la différence de nombre de prétendants d’aujourd’hui, à gauche comme à droite, il a une vision du monde assez structurée. Elle a été influencée par quelques théoriciens dont Rueff, et elle est globalement proche du libéralisme et pro-européenne. Mais il n’est pas un pur libéral comme le montre l’encadrement des prix par exemple.  Et il ne sera jamais un Ronald Reagan ou une Margaret Thatcher.

Ce qui est intéressant c’est que, à la différence des prétendants actuels, Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, voire Manuel Valls et Emmanuel Macron, il va pouvoir s’engouffrer sur le créneau ouvert par la crise de l’establishment. Parce qu’il sait entendre le pays réel, sa communication va en être l’effet le plus spectaculaire,  et les besoins de changement. Il va s’entourer non pas de quelques serviteurs plus ou moins zélés, mais d’une bande composée de vrais politiques et d’experts. Il sait écouter son équipe pour sa communication comme pour les analyses, les propositions, avec laquelle il discute du fond, par exemple sa fameuse idée d’établir une règle d’or budgétaire dans la Constitution instaurant l’équilibre budgétaire vient de ce groupe tout comme l’invention des SICAV, les moyens de lutter contre le protectionnisme, l’extension de la TVA. Par cette sorte de "think tank", il  est déjà sur le modèle américain.

C’est un homme qui a ce que l’on appelle une intelligence politique. Au lieu de fonctionner par des intuitions ou de répéter les recettes du passé, il fait des analyses de situation pour profiter des occasions. Et dès qu’il part du gouvernement, en 1966, remplacé par Michel Debré, qui lui est un pur produit du gaullisme, il crée sa propre organisation politique, c’est sa Fédération des Républicains Indépendants qui sera sa garde rapprochée quand il sera Président.  

Pour saisir sa grande habileté politique, il faut se souvenir que l'arrivée de Georges Pompidou, élu en  1969, a relancé le processus interrompu par la mise à l’écart de Giscard d’Estaing du gouvernement en 1966. Pompidou a voulu remettre le gaullisme à l'heure libérale en raison de la concurrence internationale tout en maintenant le cap de la France puissante. Une sorte de néoconservateur qui ressemblait bougrement à ce qui se passait aux Etats-Unis. Il a rappelé Giscard d’Estaing au ministère de l’économie et des finances. Hélas, il a disparu trop tôt pour aller jusqu'au bout, et cela sans avoir désigné de successeur.

L’élection de Valéry Giscard d’Estaing à la présidence est intéressante car elle va déterminer la suite. Il est parvenu à faire ce que Bruno Le Maire n'arrive pas à faire aujourd'hui en renforçant sa propre structure politique et en s'alliant avec un certain nombre de gaullistes qui voulaient prendre leurs distances avec la politique engagée depuis le début de la Vème République.

L’idée de Giscard était que l'étatisme et le centralisme n'étaient pas une politique permettant d'assurer la puissance de la France. Et il avait bien noté que cet étatisme était contraire avec les mouvements nés de 1968 qui, quand bien même ils avaient conduit à des errances, avaient été aussi le marqueur d’une jeunesse qui ne voulait plus de la centralité, de la verticalité, du mode de gestion autoritaire et cela d’autant que la figure du père de la nation, qui pouvait faire supporter cette gestion, avait disparu.

Son Premier ministre Pierre Messmer était sur la même ligne idéologique que lui. Il voulait continuer la libéralisation de l'économie enclenchée par Pompidou. Or, Jacques Chaban-Delmas a voulu faire capoter tout cela et s'est présenté contre Messmer. C’était d’ailleurs paradoxal car Chaban était aussi l’apôtre de la "Nouvelle société". Mais il était aussi resté dans une tradition dirigiste qui inquiétait Giscard d’Estaing et il n’était pas acquis, pas plus que Delors, à l’idée qu’il fallait empêcher l’inflation.

Or Messmer était un de ces rares hommes admirables qui n’avait pas d’ambition personnelle mais seulement celle de la France. Il voulait l’unité et la puissance du pays par dessus tout. Il refusa d’engager une bataille électorale qui diviserait la droite. Il annonça qu’il ne se présenterait pas.

C’était ce qu’Aristote appelait l’"occasion". Celle que savent saisir les grands politiques. Où sont-ils aujourd’hui ? Valéry Giscard d'Estaing s’engouffre dans la brèche. Donné perdant, il lance une campagne à l'américaine, avec sa fille en photo par exemple, avec des t-shirts, des fêtes. Il séduit la jeunesse, le centre et la droite la plus libérale. Un style à la Tony blair avant l’heure. Et il fait des propositions de réformes radicales et libérales.

Il avait un côté rafraîchissant avec sa jeunesse, dans une France qui venait de vivre mai 1968. Il est seulement dommage qu’il n’ait pas su conserver ce profil après son élection. Aujourd'hui, aucun candidat ne parvient à avoir cette image, à soulever de l'enthousiasme. Au premier tour, il a deux fois plus que Chaban-Delmas, environ 32%. Il est derrière François Mitterrand, qui avait réussi à faire l'union de la gauche, mais il l'emporte in extremis au second tour.

Dès sa campagne, il a changé ce pays qui avait une tradition d'opposition entre le gaullisme classique et la gauche protestataire.

Pour essayer d’un terminer avec votre question, la rupture avec le gaullisme n’a néanmoins pas été totale. Elle s'est opérée en trois temps.

Le premier, c'est sa campagne dynamique, jeune, et ses réformes libérales. Le deuxième concerne les réformes menées avec son Premier ministre gaulliste Jacques Chirac. Le troisième coïncida avec le départ de ce dernier et l'arrivée de Raymond Barre qui a donné un coup d'accélérateur aux réformes sur fond de crise pétrolière internationale. Il essaye de mettre en œuvre ce qu'il appelle alors un "libéralisme social" à l'allemande. Le chômage grimpe, mais la croissance reste à plus de 3% malgré le choc pétrolier et la désindustrialisation. Sur son septennat, elle est supérieure, avec 22% à ce qu’elle est en Allemagne (17%) et aux Etats-Unis (16%). Avec un déficit budgétaire sous les 1%, on en rêve aujourd’hui. Mais il n’a pas été capable de passer au quatrième stade, sans doute parce que les présidentielles approchaient, que le chômage et l’inflation augmentaient sous l’effet de la crise internationale, avec une forte dépréciation du franc, et parce que le système politique le fragilisait depuis le départ de Jacques Chirac. Lorsque l’on voit ce qui est arrivé aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne, qui conjuguaient patriotisme et libéralisme, la différence est grande. Et finalement, on eut François Mitterrand et le retour à un étatisme forcené qui n’avait rien à voir avec le pragmatisme du gaullisme et tout avec les modèles faillis du socialisme archaïque.

Aujourd’hui, le Parti socialiste tel qu’on l’a toujours connu semble arriver à un moment clé de son histoire politique, avec une "nouvelle gauche" qui cherche à s’imposer, portée par François Hollande au travers d'Emmanuel Macron. Une telle montée en puissance de Macron, apparemment favorisée par le président de la République, ainsi que par de nombreux soutiens comme Jean-Pierre Jouyet, Jacques Attali, etc., peut-elle provoquer une rupture au sein de la gauche, comme l’a connu la droite en son temps entre les gaullistes et Valéry Giscard d'Estaing ? Emmanuel Macron peut-il être au socialisme finissant ce que Valéry Giscard d'Estaing a été au gaullisme crépusculaire ?

Yves Roucaute : Il faut tempérer cette idée de "rupture" entre Valéry Giscard d'Estaing et le gaullisme. Je parlerais plutôt de forte inflexion libérale. Giscard continue de gouverner avec un État fort.  Cela reste du libéralisme mou : l'étatisme continue. Songez que l’Etat peut continuer à prétendre que c’est son rôle de fabriquer des voitures, comme Renault, des cigarettes, du transport aérien, de l’électricité et j’en passe. Il suffit de voir ce qui se passe alors dans les télévisions ou les radios. En particulier la répression contre les radios libres. On ne peut pas le comparer avec la montée en puissance d'un libéralisme plus radical à la sauce Reagan ou Thatcher qui veulent réduire l’Etat sur les fonctions régaliennes.

Il faut rappeler que la gauche voulait encore moins de réformes pour plus de libertés, sinon dans les mœurs qui ont toujours été son "cache-sexe" pour dissimuler son profond conservatisme social.  Elle s'est systématiquement opposée à Valéry Giscard d'Estaing, rêvant de nationalisation des grands moyens de production et d’échange, selon les canons socialistes, et d’étatisme tout terrain avec une bureaucratie omniprésente sous prétexte de lutter contre l’injustice. On avait alors une gauche archaïque, et nous avons vu les conséquences en 1981 avec cette étatisation générale.

Pour en venir au Parti socialiste d’aujourd’hui, il convient de noter que nous assistons peut-être à la fin d'une époque née au 19ème siècle. Car, dès sa naissance, en 1905 (sous le nom de la SFIO), il comportait de forts courants révolutionnaires qui, souvent, emportent le parti. Il est coupé des syndicats, et ces courants se livrent des batailles internes entre réformistes, inspirés par Jaurès, socialistes révolutionnaires, inspirés par Hervé et Pivert, sociaux-démocrates, inspirés par Jules Guesde puis Guy Mollet, radical-socialistes, inspirés de Millerand. Ces courants, quels qu'ils soient, ont tous la particularité de fonctionner sur la base de la révolution industrielle et du malheur ouvrier. Et, pour ceux qui dominent le socialisme français après 39-45, sur cette idée de pouvoir ouvrier.

Or, cette idée n'a plus de sens car la révolution industrielle est terminée. Nous sommes dans le monde du numérique, avec une révolution qui a bouleversé les rapports sociaux. Le premier coup contre le socialisme est venu de Bernstein qui avertissait que l'opposition ouvrier-bourgeois ne fonctionne plus à cause de la montée des classes moyennes et qui avait remarqué que la fameuse "paupérisation" annoncée était une foutaise, comme la prétendue crise générale du capitalisme qui aurait dû déboucher sur la dictature du prolétariat. Mais si les faits, en particulier le totalitarisme des frères communistes léninistes, staliniens et trotskystes, lui donnent raison, la SFIO continue à vivre de ses chimères. Et les socialistes seront même incapables de prendre le virage de la social-démocratie allemande, qui, en 1959, abandonne l’ineptie marxiste et les idées social-démocrates, qui avaient été développées par le théoricien Kautsky, pour devenir un vrai parti réformiste. Les ouvriers français sont de moins en moins nombreux et de plus en plus immigrés mais certains socialistes continuent à diffuser leurs idées absurdes du pouvoir ouvrier.

Aujourd’hui, le parti socialiste ne sait même plus ce qu’est la social démocratie qu’il confond avec le réformisme. Il ne connaît même plus son histoire. Il confond à peu près tout tellement il est perdu et coupé de toute réflexion théorique. On assiste à une bataille qui n’a pas nécessairement le sens que l’on croit entre énarques, l’énarque Hollande, l’énarque Aubry, l’énarque Fabius, l’énarque Jospin, l’énarque Rocard, l’énarque Macron.

Vous demandez si l’énarque Emmanuel Macron va faire le toilettage socialiste ? Pourquoi pas. L’idée qu’un État doit contrôler l’activité au lieu de libérer les énergies, doit redistribuer avec une forte bureaucratie qui prend sa dîme au passage pour lutter contre le chômage et la misère, qui croit en la lutte des classes au lieu de la participation, est-ce bien sérieux ? Qui peut sérieusement y croire, à part quelques syndicats qui persistent à adhérer aux vieilles lunes de la richesse issue de l’exploitation des "travailleurs".

Emmanuel Macron, personne ne connaît vraiment ses idées, à part peut-être ses proches. Il est le symptôme (comme Manuel Valls) d'un PS qui ne peut plus vivre sur ses idéologies du 19ème siècle. Macron démontre que le socialisme ne peut plus être le socialisme, pas même un référent lointain.

Macron pourrait certes être le Giscard de la gauche, mais c’est très théorique. Comment peut-il espérer faire une OPA équivalente à celle que fit Giscard à droite. Où sont ses troupes ? Son parti ? Ses alliés ? Sinon sa vision de la France ? La politique ce n’est pas un beau plan en deux fois deux parties, comme on l’apprend à l’ENA. Et tout ce qui brille n’est pas d’or.

Marc Endeweld : Les comparaisons historiques politiques ont toujours leurs limites. Certes, Alain Minc aime bien présenter Emmanuel Macron comme un "Giscard sympathique". Mais calquer la réalité de la droite gaulliste post-mai 68 dans une France qui s'est modernisée après les Trente Glorieuses avec les enfants du baby-boom qui deviennent adultes, sur la situation que nous connaissons aujourd'hui est un peu osé. Nous sommes dans une France vieillissante, en crise économique depuis de nombreuses années, et qui a du mal à adapter son modèle productif aux nouveaux enjeux de la globalisation.

Penser qu'une "nouvelle gauche" est en train de remplacer une gauche "archaïque" (pour reprendre les mots de Manuel Valls), ancienne ou "moribonde", relève selon moi plus du fantasme.

Certes, pour les Jouyet, les Attali, les Hollande, et pour toute cette gauche qui se qualifie de "moderne" depuis longtemps par opposition à la gauche "archaïque" ou même marxiste, Emmanuel Macron constitue une sorte de fantasme. Par son parcours et ses passages dans les grandes écoles, il a tout le profil du modernisateur tels qu'eux s'étaient rêvés être depuis 30 ans, notamment à l'égard du Parti socialiste. Dès les années 1980, François Hollande était sur une ligne libérale à travers le club Témoin et le soutien de Jacques Delors. Il faisait déjà des propositions avec ses amis Jean-Pierre Jouyet et Jean-Pierre Mignard sur une flexibilisation du marché de l'emploi. De l'autre côté, les Rocardiens s'extasient aussi devant un Macron qui serait porteur du flambeau disparu depuis la sortie de route de Dominique Strauss-Kahn (autre figure de cette culture politique-là à gauche) et le coup d'arrêt de toute cette gauche "moderne" avec le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen et le non majoritaire des Français. Tous ces gens-là (Delors, Attali, Jouyet, Rocard, Dsk…) sont peu à peu, dès les années 1980, passés du rêve d'une société plus égalitaire à travers le socialisme au rêve européen. Comme un dépassement du modèle français et de la puissance perdue française. Ce sont des gens qui, par rapport à la base sociologique du PS, constituée de petits fonctionnaires, de professeurs, etc., ont toujours essayé de contourner la question idéologique au sein du PS, car ils n'y étaient pas forcément majoritaires.

Ils partagent le rêve déçu d'avoir essayé d'imposer une social-démocratie à la française. A peine un an après son élection, François Hollande expliquait qu'il était social-démocrate. Son arrivée est le parachèvement de tout ce processus : un PS totalement raccord avec l'économie de marché.

Voilà tout ce qu'il s'est passé depuis 30 ans entre le PS et des gens qui se sont qualifiés de sociaux-démocrates.

Là où le bât blesse, c'est que le rêve européen s'est fracassé. Ensuite, les représentants de ce courant d'idées ont disparu, vieilli ou se sont enfermés dans de la tactique politicienne. Et enfin, il n'y a jamais eu les conditions en France d'une social-démocratie à la française basée sur le modèle rhénan ou britannique (dialogue social, structures intermédiaires, syndicats, etc.). La séparation entre le monde syndical et le monde des partis politiques institutionnels n'a jamais permis de faire éclore cette social-démocratie française.

Aujourd'hui, tout ce courant de pensée est bien incapable de proposer de véritables solutions sociales-démocrates (à savoir le compromis entre travail et capital) dans le cadre de la mondialisation apparue dans les années 1980. Plutôt que de social-démocratie, il faudrait parler de social-libéralisme, voire, de libéralisme économique tout court. Des gens comme Jacques Delors ou Laurent Fabius (ce dernier venant, au passage, d'une autre famille politique, la fameuse "première gauche" de François Mitterrand) ont accompagné la libéralisation des marchés financiers et la désindustrialisation de la France, et on en paye les dégâts aujourd'hui, 30 ans plus tard. L'héritage gaulliste et colbertiste français s'est fracassé sur le néant et la crise sociale qu'on connaît.

Je reviens au fantasme Macron. Si toute cette génération de décideurs politiques et économiques se réjouissent de Macron, c'est parce que ce jeune premier continue de porter haut et fort une partie de leurs idées, et ce, avec le sourire et par le biais de la "pédagogie". Il croit encore beaucoup à tout ce corpus de cette deuxième gauche, à la dérégulation du marché du travail, à l'Europe. Je le présente dans mon livre comme un "vrai croyant", un true believer, disent d'ailleurs les Américains. Quand il porte ces idées, il n'est pas dans le cynisme, la tactique, ou la résignation. Par sa posture, il ré-insuffle du rêve pour toute cette ancienne génération, notamment sur la question européenne et sur la possibilité de faire bouger les lignes idéologiques au sein du PS. Il est dans un vrai projet idéologique, bien plus, peut-être, que ses prédécesseurs qui n'avaient pas de plan B à imposer aux mutations du monde actuel.

A son niveau, Emmanuel Macron est confronté à un réel enjeu : il est face à un héritage impossible. On observe en effet dans plusieurs pays européens une crise profonde de la social-démocratie (difficulté à gagner des élections et avoir une base électorale sûre, montée des populismes d'extrême-droite, difficulté à transformer en profondeur l'économie).

Aujourd’hui, comme le dit son ami philosophe Olivier Mongin, Emmanuel Macron a un véritable enjeu devant lui : il doit dépasser cette deuxième gauche "moderne" devenue bêtement libérale, par absence de vision et de projet clair. Si Macron reste dans cet héritage-là, s’il reste uniquement porteur de ce flambeau-là, je pense qu'il n'arrivera pas à convaincre les Français.

Si le gaullisme présente plusieurs critères idéologiques (notamment sur les notions de souveraineté nationale), il est également souvent caractérisé par un pragmatisme qui se détacherait des attaches partisanes. Peut-on considérer que l'attitude de cette "nouvelle gauche" conduit à en finir avec l'idéologie socialiste pour se retourner vers un pragmatisme ?

Yves Roucaute : On nous ressort avec prestance une "nouvelle gauche" depuis des lustres. C’est comme cette manie de balancer à l’opinion publique "une nouvelle façon de faire de la politique". Qu’ils apprennent déjà à faire de la politique, on verra ensuite si la "façon" peut être améliorée. Le Parti socialiste aujourd’hui c’est environ 20% des inscrits, moins de 15% du pays. Avec quoi va-t-il retrouver les conditions d’une légitimité ?

De la même façon, qu’ils nous disent donc ce que signifie "la gauche". Parce que plus personne ne s’y retrouve. Et ânonner comme Martine Aubry qu’elle est de "gauche" ne conduit pas à éclaircir les choix, seulement sa voix.

Si le pragmatisme c’est de la navigation à vue, alors c’est le signe d’une perversion de la démocratie. Car quels sont les vents qui orientent le navire et font changer de cap ?  Les sondages, les élections partielles, les médias, les lobbys ? C’est plutôt inquiétant cette façon de naviguer au gré du vent, d’avancer, de reculer, mais si quelqu’un pense arriver dans un port ainsi, il se trompe assurément.

Si le pragmatisme signifie que l’idéologie et les grandes chimères du XIXème siècle sont enfin abandonnées, au profit d’une orientation pour un cap, selon des valeurs et des méthodes qui vont tenir compte du réel et de son évolution, très bien. Cela s’appelle faire de la politique. Une vieille pratique que j’aime bien.

Je crains qu’aujourd’hui l’apparent pragmatisme soit seulement l’expression d’une navigation à vue difficile. Peut-être qu'Emmanuel Macron tente de poser des réformes du pays de façon pragmatique. Ce n'est pas un idéologue, on le sent bien. Mais quel est son cap ? Sa vision ? Ses cartes géopolitiques ? Il est difficile de savoir ce que Macron pense, on peut seulement espérer qu’il pense. Ce qui serait déjà un progrès par rapport à cette gauche archaïque qui répète ses chapelets.

Son pragmatisme peut aussi être un coup tactique. Du stop and go. On avance des projets, on recule, on fait de l'inflation avec les mots.

L’avenir le dira. Mais je  crains, que la présidentielle arrivant, l’important n’est pas la France, mais de savoir comment on va gagner. Aujourd'hui, la gauche et la droite ne pensent qu'à ça, à coup d'alliances et de jeux politiques. Même si la droite paraît vouloir aller plus au fond des choses que la gauche si j’en juge par certains ouvrages publiés.

L'arrivée du Front national y est sans doute pour beaucoup dans ces navigations à vue de gauche et ces archaïsmes tout autant. Il interdit les réflexions de fond et les réformes qui coûteraient des voix. A la place, des réflexions tactiques. Car l’idée est que le candidat socialiste soit présent au second tour face à Marine Le Pen, ce qui, en l’état actuel des choses, assurerait la victoire. Il faut avoir plus de 25% des voix, ou au moins que l’adversaire en ait moins que son propre camp.  Alors, on avance, on recule,  on joue au pragmatisme quand on joue surtout à gagner des voix et à en faire perdre.

Marc Endeweld : Encore faut-il se mettre d’accord sur les mots. Même Emmanuel Macron parle d'idéologie. "Ce qui m'intéresse, c'est une ouverture, une modernisation, une transformation idéologique de la gauche", expliquait-il ainsi en juillet 2015 à El Pais. Au final, les solutions qu’il propose, notamment sur le marché du travail, sont des choix loin d’être neutres et pragmatiques. Ce sont aussi des choix liés à une vision de la société et des rapports de force.

J’utiliserai un exemple pour illustrer mon propos. Ces libéraux à la française veulent baisser le coût du travail, mais ne parlent jamais des prix du marché de l'immobilier qui ont explosé en France, contrairement à de nombreux autres pays européens, dont leur sacrosaint modèle allemand. Tant que l’on n’aura pas mis un terme à cette financiarisation de l'immobilier, et de fait, débloquer le marché de l’immobilier, croire qu’on va flexibiliser le marché du travail est illusoire. La responsabilité des banques françaises dans le blocage de l'économie est considérable. Car si les Français tiennent autant à leur CDI, c'est parce que c'est leur sésame pour obtenir un prêt immobilier. Or, les hommes politiques de droite et de gauche ne posent jamais comme préalables la résolution de cette question, car leur principale base électorale, ce sont les retraités, les gens de plus de 60 ans qui ont du patrimoine immobilier… Aujourd’hui, la question des rentes est la vraie question qui doit se poser aux yeux des responsables politiques français. Cela a été évoqué par Thomas Piketty ou Arnaud Montebourg, mais aussi par Emmanuel Macron. S'attaquer aux rentes permettrait de passer par plus de justice sociale, et permettrait de répondre aux difficultés des jeunes générations.

Cet exemple répond à votre question sur le pragmatisme. Si on était pragmatique, on s'attaquerait à cela. Mais des enjeux électoraux bloquent ce pragmatisme.

Concernant la capacité de Macron de mettre en mouvement la société, ce n’est pas en perpétuant l’idée selon laquelle il y aurait une "bonne" et une "mauvaise" gauche, une gauche "victorieuse" et une autre "en train de mourir", que Macron y arrivera. Sa chance, c'est de sortir de ces débats de posture au sein du PS entre les soi-disant tenants de la vraie gauche, les fameux "frondeurs", et ceux qui se disent "réformistes". Quid des politiques publiques, de l’immobilier, de la compétitivité des entreprises, de la capacité d'innovation, de la recherche et développement, de la question de la puissance au sein de l’UE, de nos frontières… ? Toutes ces questions ne sont pas abordées par le PS.

Emmanuel Macron pose des jalons à partir de ça. C’est pour cela qu’il s’exprime au-delà des sujets économiques. On l’a vu récemment avec son avertissement envers le Royaume-Uni sur la question du Brexit et des migrants. Son mantra, c'est la société ouverte. Ce mantra peut être ultra-libéral façon Hayek et école de Chicago, mais il peut également être dans une autre vision, certes social-libérale (alors que la tradition libérale en France est plutôt conservatrice depuis la Révolution française), mais adaptée au modèle français. C’est là où il ne faut pas qu’il se trompe d’époque comme ses mentors l’ont fait. Il ne doit pas refaire le match d’une génération qui a le sentiment d’avoir échoué, auquel cas il ne sera pas à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui.

Pour répondre à votre question, Macron a davantage besoin de se retrouver dans une posture "gaullienne" au-dessus des partis et des intérêts pour retrouver le sens de l'intérêt général. Issu d'une droite conservatrice, De Gaulle n'avait-il pas fait alliance avec les communistes pour moderniser le pays dans la lignée du programme du Conseil National de la Résistance ? Si Macron définit un nouveau contrat avec les Français, à partir d'une posture gaullienne adaptée au 21e siècle, il y arrivera. Il faut qu’il continue de brouiller les pistes sur le plan idéologique en puisant, d'une manière pragmatique, dans différents héritages, et qu’il n’essaye pas d’être l’héritier impossible de toute une génération qui a l’impression de n’avoir pas terminé son combat. "Autant la deuxième gauche m'a inspiré sur le social, autant je considère que son rapport à l'Etat reste très complexé", m'expliquait d'ailleurs Emmanuel Macron, en prenant, d'une certaine manière, ses distances avec l'un de ses mentors, Michel Rocard.  

C'est le point faible d'Emmanuel Macron : s'il a une bonne compréhension des enjeux nationaux et internationaux, il lui manque pas mal de culture politique, y compris de culture politique de gauche. Parfois, il a un discours totalement hors-sol. C'est son côté génération Y. Il peut donc adopter des prises de position très différentes de ses prédécesseurs, mais ce faisant il choque en ne respectant pas forcément le passé. Or, la politique est aussi une question de symboles. Et pour construire un avenir, remettre en mouvement une société, il faut aussi connaître son histoire.

En maintenant un fort lien avec François Hollande et les soutiens évoqués précédemment (Attali, Jouyet, etc.), Emmanuel Macron ne représente-t-il pas finalement l'ultime tentative du pouvoir existant de se maintenir au sommet, plutôt que l'incarnation d'une nouvelle gauche moderne ? Quelle en est la conséquence pour l'avenir du socialisme ?

Yves Roucaute : En dehors de la question de savoir si Macron a une vraie vision, ce que je ne sais pas à ce stade, du point de vue de François Hollande, l’arrivée et le maintien d’Emmanuel Macron est un coup joué. L'objectif est d'être au second tour. Martine Aubry elle-même ne réfute pas l'idée d'une candidature de François Hollande, sous peine de porter la responsabilité d’une explosion du Parti socialiste. Car si François Hollande n’est pas candidat, qui peut l’être sans faire exploser le PS ? Notez que cette explosion serait certes difficile à vivre pour certains élus mais plutôt une bonne  chose pour le pays. Car cela annoncerait, enfin, le surgissement d'une gauche qui a pris le pouls de la révolution numérique, de la mondialisation, des nouvelles formes d’organisation du travail et des nouvelles exigences éthiques, qui vont de l’assimilation à l’environnement.

Nous n’en sommes pas là. Emmanuel Macron ressemble plutôt à un coup pour essayer de sauver un pouvoir aux abois, en cassant la droite et conquérant des cœurs au centre pour arriver au second tour. Il serait étonnant que ce dirigeant qui n’a jamais été courageux dans sa vie, décide soudain d’affronter les démons qui peuplent les armoires vermoulues socialistes.

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winnie
- 15/03/2016 - 12:02
Messieurs les journaleux....
Vous avez oublier dans votre liste d'un uluberlus auquels les français devraient voter, Tappi, Strauss -kahn,Hullot,Aubry,et autres incapables politiquements corrects!

A M A
- 09/03/2016 - 09:34
Macron a t'il la carrure d'un
Macron a t'il la carrure d'un homme d'état capable de s'imposer dans le concert international de demain? Un peu palot et fragile ce jeune homme.
Probablement un simple figurant.
GP13
- 07/03/2016 - 13:57
VGE, un mauvais modèle pour Macron
VGE a préféré l'Europe à la France..... et nous en voyons tous les jours les funestes conséquences.
Souhaitons que Macron ait de l'ambition d'abord pour la France et qu'il rompe avec l'héritage de VGE.